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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2105609

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2105609

mardi 18 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2105609
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantSCP SARDIN ET THELLYERE (ST AVOCATS)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 25 octobre 2021 et 13 juin 2022, la société anonyme Assurances du Crédit Mutuel Iard, représentée par la SCP d'avocats Sardin et Thellyère, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 16 704,15 euros, outre les intérêts à compter du 8 juillet 2021, en réparation des dommages subis par ses assurées, les agences bancaires CIC Arceaux, CIC Comédie, CIC Gambetta et CIC BPS, à l'occasion de la manifestation des " Gilets jaunes " qui s'est déroulée le 9 février 2019 à Montpellier ;

2°) d'ordonner la capitalisation des intérêts par année entière ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

4°) de condamner l'Etat aux entiers dépens de l'instance.

Elle soutient que :

- elle agit en qualité de subrogée dans les droits de ses assurées ;

- les conditions d'engagement de la responsabilité sans faute de l'Etat en vertu des dispositions de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure sont réunies dès lors que les dommages ont été causés à l'occasion d'une manifestation par usage de la force ouverte par les participants à la manifestation et que ces faits sont constitutifs du délit de destruction, dégradation ou détérioration volontaire d'un bien appartenant à autrui ;

- le montant total des dommages subis indemnisés et des factures réglées à l'expert est de 16 704,15 euros, dont 1 795 euros de frais d'expertise.

Par un mémoire enregistré le 24 janvier 2022, le préfet de l'Hérault conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les conditions d'engagement de la responsabilité de l'Etat ne sont pas réunies en l'absence d'attroupement et de lien de causalité entre les préjudices allégués et le délit commis à force ouverte au cours d'un attroupement ;

- les frais d'expertise ne sont pas indemnisables et il n'est pas justifié de la réalité du paiement des sommes réclamées.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des assurances ;

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Charvin, rapporteur ;

- les conclusions de Mme Lorriaux, rapporteure publique ;

- et les observations de Me Martin, représentant la société requérante.

Une note en délibéré présentée pour la société anonyme Assurances du Crédit Mutuel Iard a été enregistrée le 5 avril 2023.

Considérant ce qui suit :

1. Une manifestation du mouvement des " Gilets jaunes " s'est déroulée le 9 février 2019 à Montpellier, à l'occasion de laquelle quatre agences bancaires CIC Arceaux, CIC Comédie, CIC Gambetta et CIC BPS ont subi des dégradations matérielles sur les vitres extérieures, les portes et les caméras de leurs bâtiments. Leur assureur, la société Assurances du Crédit Mutuel Iard (ACM), qui les a indemnisées du montant des travaux de mise en sécurité et de remise en état, a adressé au préfet de l'Hérault, par courrier reçu le 8 juillet 2021, une demande de remboursement des frais engagés ainsi que de la somme acquittée pour les frais d'expertise. En l'absence de réponse à cette demande, la société ACM, en sa qualité de subrogée dans les droits de ses assurées, demande au tribunal de condamner l'Etat à lui rembourser la somme correspondante de 16 704,15 euros, dont 1 795 euros au titre des frais d'expertise.

Sur la responsabilité de l'Etat :

2. Aux termes de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure : " L'Etat est civilement responsable des dégâts et dommages résultant des crimes et délits commis, à force ouverte ou par violence, par des attroupements ou rassemblements armés ou non armés, soit contre les personnes, soit contre les biens. () ". L'application de ces dispositions est subordonnée à la condition que les dommages dont l'indemnisation est demandée résultent de manière directe et certaine de crimes ou de délits déterminés commis par des rassemblements ou des attroupements précisément identifiés.

3. Ne peuvent être regardés comme étant le fait d'un attroupement ou rassemblement au sens de ces dispositions les actes délictuels commis sur des biens privés alors qu'ils ne procédaient pas d'une action spontanée dans le cadre ou le prolongement d'un attroupement ou rassemblement mais d'une action préméditée, organisée par un groupe structuré à seule fin de les commettre.

4. Il résulte de l'instruction, et notamment des procès-verbaux de dépôt de plainte des directeurs des agences bancaires concernées, que le 9 février 2019, les agences situées boulevard des Arceaux, place de la Comédie et cour Gambetta à Montpellier, ont subi des dégradations, essentiellement sur les vitres extérieures, en marge de la manifestation des " gilets jaunes ". Il résulte en outre des mentions du rapport de police du 9 février 2019 que les participants à cette manifestation, au nombre de 2 600 au plus fort de la manifestation, se sont réunis à 14 heures place de la Comédie et ont commencé à déambuler dans le centre-ville, qu'au nombre de ces manifestants, les services de police ont identifié environ trois cents individus de type " casseurs ". Le rapport souligne qu'à compter de 17 heures, 2 400 " gilets jaunes " se sont réunis devant la préfecture, " avec la ferme intention de s'en prendre aux forces de l'ordre ", faisant usage de projectiles de frondes et d'artifices à tirs tendus. Il est également relevé le caractère extrêmement vindicatif des manifestants, accompagnés de " casseurs ", jusqu'à la dispersion totale des manifestant à 20 heures 30. La circonstance que des dérives violentes similaires ont pu être constatées à chacun des rassemblements des " gilets jaunes ", si elle peut être regardée comme l'expression de la manifestation réitérée d'une exaspération sociale, ne saurait établir que ces faits délictuels auraient été commis, comme le soutient le préfet de l'Hérault, par des groupes indépendants du cortège des manifestants, dans le cadre d'actions concertées et préméditées. Ainsi, alors même que des " casseurs " se seraient introduits dans les rangs des manifestants, les dégradations occasionnées aux agences du CIC doivent être regardées non comme ayant été provoquées par des groupes isolés et structurés dans ce seul but, mais comme s'inscrivant dans le prolongement du rassemblement constitué à l'occasion de la manifestation du 9 février 2019. Dans ces conditions, en l'absence d'éléments de nature à exclure le rattachement des dégradations subies par les quatre agences bancaires à la manifestation des " gilets jaunes ", ces dégradations, qui revêtent le caractère de dommages résultant d'un attroupement ou d'un rassemblement au sens des dispositions de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure, sont de nature à engager la responsabilité sans faute de l'Etat sur le fondement desdites dispositions.

Sur les préjudices indemnisables :

5. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 121-12 du code des assurances : " L'assureur qui a payé l'indemnité d'assurance est subrogé, jusqu'à concurrence de cette indemnité, dans les droits et actions de l'assuré contre les tiers qui, par leur fait, ont causé le dommage ayant donné lieu à la responsabilité de l'assureur. ". Il résulte de ces dispositions que le versement, par l'assureur, de l'indemnité à laquelle il est tenu en vertu du contrat d'assurance le liant à son assuré, le subroge, dès cet instant et à concurrence de cette indemnité, dans les droits et actions de son assuré contre le tiers responsable du dommage.

6. Il résulte de l'instruction, et notamment des quittances subrogatives des 15 janvier 2020 et 10 et 11 mars 2021 versées au dossier et mentionnant " vandalisme le 9 février 2019 ", que la société ACM a versé à ses assurées, qui les ont acceptées pour solde à titre de transaction, les sommes de 6 026,13 euros, 3 223,03 euros, 4 656,21 euros et 683,10 euros correspondant au montant des dommages subis respectivement par les agences bancaires CIC Arceaux, CIC Comédie, CIC Gambetta et CIC BPS en raison des dégradations consécutives à la manifestation du 9 février 2019. La société ACM étant dès lors subrogée dans les droits de ses assurées à due concurrence des indemnités versées, il y a lieu de condamner l'Etat à lui rembourser la somme globale de 14 588,47 euros en réparation des dégradations occasionnées lors de la manifestation du 23 février 2021.

7. La société ACM n'établit en revanche pas, par la seule production des factures du cabinet d'expertise adressées à la société CIC, qu'elle aurait pris en charge les frais d'expertise en lien avec les sinistres. Il n'y dès lors pas lieu de condamner l'Etat à lui rembourser la somme de 1 795 euros qu'elle réclame au titre des frais d'expertise.

Sur les intérêts :

8. La société ACM a droit aux intérêts au taux légal sur l'indemnité de 14 588,47 euros, à compter du 8 juillet 2021, date de réception de sa demande préalable par le préfet de l'Hérault.

Sur la capitalisation des intérêts :

9. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond même si, à cette date, les intérêts sont dus pour moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La société ACM a demandé la capitalisation des intérêts le 25 octobre 2021 dans sa requête introductive d'instance. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 8 juillet 2022, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais liés aux litiges :

10. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme de 750 euros à verser à la société ACM au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DECIDE :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à la société Assurances du Crédit Mutuel Iard la somme totale de 14 588,47 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 8 juillet 2021. Les intérêts échus à la date du 8 juillet 2022 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : L'Etat versera une somme de 750 euros à la société Assurances du Crédit Mutuel au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société Assurances du Crédit Mutuel Iard et au préfet de l'Hérault.

Délibéré à l'issue de l'audience du 4 avril 2022, où siégeaient :

- M. Jérôme Charvin, président,

- M. Hervé Verguet, premier conseiller,

- Mme Michelle Couégnat, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 avril 2023.

Le président-rapporteur,

J. Charvin

La greffière,

M. AL'assesseur le plus ancien,

H. Verguet

La République mande et ordonne au préfet de l'Hérault en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 18 avril 2023,

La greffière,

M. Amf

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