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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2120296

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2120296

jeudi 1 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2120296
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantLAFFONT JEAN-FRANCOIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par ordonnance n° 462171 du 4 avril 2022, le président de la section du contentieux du Conseil d'Etat a, en application de l'article R. 351-8 du code de justice administrative, transmis au tribunal administratif de Montpellier la requête présentée par la société Ema Meubles Notan et enregistrée au greffe du tribunal administratif de Toulouse.

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 20 janvier 2021 et le 21 mai 2021, la société Ema Meubles Notan, représentée par la Selarl Nakache, demande au tribunal :

1°) de condamner la société publique locale (SPL) Tisseo Ingénierie à lui verser la somme de 75 000 euros à titre de provision en raison de la gêne engendrée par des travaux de voirie sur la route d'Espagne sur la commune de Portet-sur-Garonne ;

2°) d'ordonner avant dire droit la réalisation d'une expertise afin d'évaluer ses préjudices ;

3°) de mettre à la charge de la SPL Tisseo Ingénierie la somme de 6 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- elle exploite, depuis janvier 2018, un commerce de vente de meubles de maison dont le siège se situe au 46 route d'Espagne 31 120 Portet-sur-Garonne ;

- elle a dégagé, pour l'année 2018, un chiffre d'affaire de 756 870 euros HT ;

- à partir de janvier 2019, la SPL Tisseo Ingénierie a commencé la réalisation de travaux d'aménagement d'une nouvelle ligne de bus, qui ont entrainé une gêne considérable pour la circulation sur la route d'Espagne ; à partir du mois d'août 2019, la voie de circulation située à proximité a été purement et simplement fermée ; elle a ensuite subi à compter d'octobre 2019 des coupures d'électricité fréquentes ; son chiffre d'affaire a alors stagné ;

- le juge des référés du tribunal administratif de Toulouse a rejeté la demande d'expertise par une ordonnance du 2 octobre 2020 ;

- il est nécessaire d'ordonner une expertise avant dire droit ;

- elle est fondée à demander le versement d'une provision de 75 000 euros ;

- la responsabilité de la SPL Tisseo Ingénierie est engagée à raison de sa qualité de tiers à des travaux publics ;

- elle subit un préjudice anormal et spécial pendant les 10 mois de travaux eu égard à la gêne occasionnée ; elle a subi des dégradations sur sa parcelle, dont un devis de remise en état s'élève à 14 120 euros HT ; la société Tisseo a elle-même réalisé un devis d'un montant de 27 8741,70 euros pour " l'étude de la zone autour du commerce Notan " ; elle a dû engager des dépenses de publicité ;

- le lien de causalité est établi ;

- elle a subi une substantielle perte de chiffre d'affaires, à partir d'août 2019, l'augmentation du chiffres d'affaire s'est trouvée considérablement réduite, puisqu'elle n'est plus que de 3 à 16% avec une moyenne autour de 19%, alors que cette augmentation était de 179 % entre janvier et juillet 2019 ;

- la perte d'exploitation nette s'élève à 186 549 euros HT compte tenu d'une marge moyenne de 57,38% ; elle a subi divers frais annexes à hauteur de 3 783 euros TTC (crevaisons, dépenses de communication) ; la réfection du parking s'élève à 16 944 euros TTC.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 mars 2021, la SPL Tisseo Ingénierie, représentée par Me Laffont, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 6 000 euros soit mise à la charge de la société Ema Meubles Notan au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- elle a réalisé les travaux de création de la ligne de bus Lineo 5 de janvier à novembre 2019 ; il s'agissait de légers travaux de surface ;

- la requérante n'a commencé l'exploitation de son commerce qu'en janvier 2018 avec une exonération de loyer jusqu'à septembre 2018 ;

- la demande d'expertise n'est pas utile pour la solution du prétendu litige ;

- les travaux se limitaient au déplacement de certaines bordures de trottoir et de mobiliers urbains, la suppression ou le déplacement de certains ilots centraux et la réfection finale des enrobés ; les travaux ont été terminés le 29 novembre 2019 ; aucune voie n'a été interrompue, tous les accès aux riverains et aux commerces ont été maintenus ainsi que les services de transports en commun, la société requérante ne pourra pas prouver le contraire ;

- elle a informé les riverains, notamment les commerces, et a diffusé une lettre " info travaux " afin d'informer les usagers ;

- les modifications apportées à la circulation générale résultant, selon l'expression

jurisprudentielle " soit de changement effectué dans l'assiette ou dans la direction des voies

publiques, soit dans la création de voies nouvelles " ont la particularité de ne pas ouvrir droit à

réparation, quel que soit le degré de spécialité ou d'anormalité des dommages qu'elle provoque

(préjudices commerciaux, troubles de jouissance, dépréciation de l'immeuble, allongement des

parcours) ;

- le lien de causalité entre les travaux et la baisse de la progression du chiffre d'affaires n'est pas établi ;

- le préjudice est inexistant ;

-la requérante affirme que sa clientèle est à " 80 % de la clientèle de passage " mais

n'apporte aucune preuve à l'appui de cette affirmation alors même que la nature de son

commerce (meubles de standing voire de luxe) ne plaide pas pour l'existence d'achats

" compulsifs ".

Vu les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A ;

- les conclusions de M. Lauranson, rapporteur public ;

- les observations de Me Laffont, représentant la société Tisseo Ingénierie.

Considérant ce qui suit :

1. La société Ema Meubles Notan exploite depuis le mois de janvier 2018 un magasin de vente de meubles de maison situé au 46 route d'Espagne dans la commune de Portet-sur-Garonne. Estimant subir un préjudice en raison de travaux de voirie réalisés de janvier à novembre 2019 sous la maitrise d'ouvrage de la SPL Tisseo Ingénierie, elle a saisi le juge des référés du tribunal administratif de Toulouse afin d'obtenir le versement d'une provision et la réalisation d'une expertise. Par une ordonnance n°2001240 du 2 octobre 2020, ses demandes ont été rejetées. Par la présente requête, la société Ema Meubles Notan (EMN) demande le versement d'une provision de 75 000 euros et que soit ordonnée avant dire droit la réalisation d'une expertise afin d'évaluer ses préjudices.

Sur la responsabilité :

2. Il appartient à une personne qui s'estime victime d'un dommage de travaux publics de rapporter la preuve du lien de cause à effet entre ces travaux et le dommage dont elle se plaint ainsi que la réalité de celui-ci. Même en l'absence de faute, le maître d'ouvrage et les constructeurs sont responsables à l'égard des tiers des dommages causés à ceux-ci par l'exécution d'un travail public qui présentent un caractère anormal et spécial. Ils ne peuvent dégager leur responsabilité que s'ils établissent que ces dommages sont imputables à un cas de force majeure ou à une faute de la victime. Le riverain d'une voie publique qui entend obtenir réparation des dommages qu'il estime avoir subis à l'occasion d'une opération de travaux publics, à l'égard de laquelle il a la qualité de tiers, doit établir, d'une part, le lien de causalité entre cette opération et les dommages allégués et, d'autre part, le caractère anormal et spécial de son préjudice, les riverains des voies publiques étant tenus de supporter, sans contrepartie, les sujétions normales qui leur sont imposées dans un but d'intérêt général. Si, en principe, les modifications apportées à la circulation générale et résultant soit de changements effectués dans l'assiette, la direction ou l'aménagement des voies publiques, soit de la création de voies nouvelles, ne sont pas de nature à ouvrir droit à indemnité, il en va autrement dans le cas où ces modifications ont pour conséquence d'interdire ou de rendre excessivement difficile l'accès des riverains à la voie publique.

3. D'une part, il résulte de l'instruction que la société publique locale Tisseo Ingénierie a fait réaliser des travaux de voirie sur la route d'Espagne dans la commune de Portet-sur-Garonne pour la création de la ligne de bus Linéo 5, consistant notamment au déplacement de certaines bordures de trottoir et de mobiliers urbains, à la suppression ou au déplacement de certains ilots centraux et à la réfection finale des enrobés. Ces travaux ont commencé en janvier 2019 et se sont terminés en novembre 2019. Si la société EMN, dont le commerce se situe au n°46 route d'Espagne, indique avoir subi " d'énormes difficultés d'accès au magasin ", que la route attenante à l'établissement a été " fermée " et que la circulation des véhicules a été décalée sur la voie extérieure temporaire, il résulte toutefois de l'instruction que le magasin de la requérante est restée en permanence accessible aux véhicules et aux piétons. S'il est attesté, selon un premier constat d'huissier, que l'accès routier principal était empêché le 30 octobre 2019, il y est aussi constaté que l'accès par la voie temporaire, signalée en jaune, permettait aux véhicules de se rendre au magasin EMN et qu'une signalétique spéciale " Accès commerces Notan Meubles - Service Cartes Grises ", avec une flèche indiquant l'entrée, a été mise en place. Par ailleurs, s'il ressort du second constat d'huissier du 19 novembre 2019 que des engins de chantier étaient présents sur le parking de la société EMN et qu'un important tas de granulats pour enrobé était présent à proximité de l'entrée latérale du magasin, il résulte toutefois de l'instruction, et des photographies jointes, que l'accès à la porte du magasin était totalement dégagé et rien n'indique que l'accès principal aurait été indisponible en raison des travaux en litige. Enfin, si des modifications d'accès ont pu avoir lieu au gré de l'avancée du chantier, il ne résulte pas de l'instruction que l'emprunt de ces voies temporaires aurait rendu excessivement difficile l'accès au commerce de la requérante. Dans ces conditions, les gênes occasionnées par les travaux en litige n'ont pas dépassé les sujétions auxquelles tout riverain est tenu de supporter et ne sont pas de nature à ouvrir droit à indemnisation au titre d'un préjudice anormal et spécial, notamment sur l'attractivité du magasin, qui est resté accessible et visible par l'ajout de signalisation spécifique.

4. D'autre part, si la société EMN indique avoir subi des dégradations de son parking en raison du stationnement de véhicules de chantier et d'un tas de granulats pour enrobés, il ne résulte pas de l'instruction que le revêtement en aurait été endommagé, si bien que la matérialité de ce préjudice n'est pas établi. Par ailleurs, il résulte de l'instruction que malgré les travaux en litige, le chiffre d'affaires de la requérante a progressé entre janvier 2019 et juillet 2019 d'environ 179% par rapport à janvier à juillet 2018 et de 19% entre août et décembre 2019 comparé à cette même période en 2018. Il résulte, par ailleurs, de l'analyse des documents comptables qu'il existe une très grande disparité de cette variation entre les mois des années 2018 et 2019, allant d'un maximum de 479% en avril, à -3% en août puis 78% en octobre. Par ailleurs, il résulte de l'instruction que cette très forte augmentation de chiffre d'affaires entre 2018 et 2019 s'explique par un début d'activité en janvier 2018 et qu'en conséquence le chiffre d'affaires était mécaniquement en augmentation pour connaitre naturellement une stagnation de celui-ci par la suite. Dans ces conditions, le préjudice allégué au titre de la perte de chiffre d'affaire, ou même de la perte de chance de voir celui-ci augmenter davantage, n'est pas établi. Enfin, il ne résulte pas de l'instruction que les dépenses alléguées par la requérante au titre de campagnes de publicité pour pallier au manque de visibilité de son magasin seraient en lien avec les travaux en litige dès lors que la société Tisseo a elle-mis en place des signalisations sur le chantier pour informer les usagers et que le magasin EMN demeurait visible depuis la voie publique, ainsi qu'il en ressort des différentes photographies produites au dossier montrant l'utilisation de barrières ajourées pour sécuriser le chantier. Dans ces conditions, les préjudices allégués ne sont pas matériellement établis.

5. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions indemnitaires de la requête doivent être rejetées, sans qu'il soit besoin d'ordonner la réalisation d'une expertise.

Sur les frais liés au litige :

6. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que la société Tisseo Ingénierie, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à la société Ema Meubles Notan la somme qu'elle réclame au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. En revanche, dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de la société Ema Meubles Notal le versement à la société Tisseo Ingénierie d'une somme de 2 000 euros sur le fondement de ces mêmes dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la société Ema Meubles Notan est rejetée.

Article 2 : La société Ema Meubles Notan versera la somme de 2 000 euros à la société Tisseo Ingénierie au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : La présente décision sera notifiée à la société Ema Meubles Notan et à la société Tisseo Ingénierie.

Délibéré après l'audience du 17 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Souteyrand, président,

M. Huchot, premier conseiller,

Mme Lesimple, première conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er décembre 2022.

Le rapporteur,

N. A

Le président,

E. Souteyrand La greffière,

M-A. Barthélémy

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier le 1er décembre 2022,

La greffière,

M-A. Barthélémy

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