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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2202570

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2202570

lundi 18 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2202570
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Avocat requérantSCP D'AVOCATS DE ANGELIS ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 18 mai 2022 et un mémoire enregistré le 13 juillet 2022, la Régie Municipale Gignac Energie, représentée par Me Pilone, demande au tribunal sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :

1°) d'enjoindre à la société Eiffage Génie Civil :

- à titre principal, de procéder au remplacement intégral de la turbine G3 et plus généralement d'achever l'exécution du marché dans un délai de trois mois à compter de l'ordonnance à venir, sous astreinte de 2000 euros par jour de retard à compter de l'expiration de ce délai ;

- à titre subsidiaire, d'intervenir au titre de son obligation de parfait achèvement pour remplacer intégralement la turbine G3, satisfaire à tous les essais prévus au marché, et lever toutes les réserves restantes dans un délai de trois mois à compter de l'ordonnance à venir, sous astreinte de 2000 euros par jour de retard à compter de l'expiration de ce délai ;

- à titre infiniment subsidiaire, de réparer la turbine G3, satisfaire à tous les essais prévus au marché, et lever toutes les réserves restantes dans un délai de trois mois à compter de l'ordonnance à venir, sous astreinte de 2000 euros par jour de retard à compter de l'expiration de ce délai ;

-

2°) d'enjoindre aux sociétés OTEIS et BRL Ingénierie d'exercer les missions de maîtrise d'œuvre qui leur incombent dans le cadre de l'exécution des travaux susmentionnés dans un délai de sept jours à compter de l'ordonnance à venir, sous astreinte de 2000 euros par jour de retard à compter de l'expiration de ce délai ;

3°) de mettre à la charge des sociétés Eiffage Génie Civil, OTEIS et BRL Ingénierie une somme de 3 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

Elle soutient que :

- la requête est recevable, le maire étant le représentant légal de la régie municipale qui est dépourvue de personne morale ;

- il y a urgence à faire prononcer les mesures sollicitées, dès lors que si les turbines G1 et G2 fonctionnent, à titre principal, lorsque le niveau et le débit d'eau est suffisamment élevé, l'investissement dans la nouvelle turbine G3 avait pour objectif de maintenir la production d'électricité lorsque le niveau de la rivière est au plus bas et alors que le supplément de production attendu était crucial en 2021 et l'est d'autant plus en 2022 au vu du contexte économique marqué par l'envolée des prix de l'énergie ; en outre, elle a contracté un emprunt de 400 000 euros auprès de la caisse régionale du crédit agricole sur une durée de 12 ans et un emprunt de 644 000 euros auprès de la caisse des dépôts et des consignations sur une durée de 20 ans, soit un total de 1 257 847,96 euros pour financer cet investissement et, parallèlement, elle subit des pertes d'exploitation atteignant environ 92 000 euros par an, soit 9 200 euros par mois d'exploitation et, en toutes hypothèses, déjà plus de 36 000 euros depuis le dépôt du rapport d'expertise ;

- depuis le début du marché, la société Eiffage Génie Civil n'a pas cessé de s'affranchir de ses obligations contractuelles et de faire preuve de mauvaise foi, notamment en procédant à de la rétention d'informations et elle déplore également la passivité fautive de la maîtrise d'œuvre qui a validé systématiquement les choix Eiffage Génie Civil au mépris des prescriptions contractuelles ; le 27 avril 2022, elle a mis en demeure le titulaire d'achever l'exécution des prestations commandées dans un délai de trois mois, la société Eiffage Génie Civil a opposé une fin de non-recevoir à cette mise en demeure jugée " nulle et non avenue ", aucun accord n'est intervenu depuis lors et notamment pas le 3 juin 2022, alors qu'elle a usé de tous les pouvoirs qu'elle détient sans réussir à les contraindre de finaliser l'exécution du marché, raison pour laquelle une décision juridictionnelle est désormais indispensable ; l'utilité ne devant être appréciée qu'au regard de la mesure sollicitée et pas d'une autre mesure qui aurait pu être prise par l'administration, notamment pas celle d'une résiliation du marché aux frais et risques du titulaire ;

- la responsabilité contractuelle la société Eiffage Génie Civil et sociétés OTEIS et BRL Ingénierie ne se heurte à aucune contestation sérieuse, ainsi que cela ressort des conclusions de l'expert judiciaire.

Par un mémoire, enregistré le 28 juin 2022, la société Eiffage Génie Civil, représentée par Me Villand, conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- les mesures sollicitées ne présentent pas de caractère utile, dès lors, qu'à l'issue de la réunion du 3 juin 2022, elle a transmis, le 13 juin suivant, à Gignac Energie un planning prévisionnel d'intervention en vue de procéder au retrait de la turbine G3 durant l'été 2022 puis à l'été 2023 à l'échange des équipements et que cette proposition a été validée par la régie ;

- il n'y a aucune urgence au prononcé des mesures sollicitées, car il n'y a pas de risque de rupture de fourniture d'électricité aux usagers ; l'objet du marché de travaux était de venir seulement compléter la production d'électricité avec cette troisième turbine, laquelle n'étant susceptible de fonctionner que lorsque les capacités des turbines " G1 " et " G2 " sont atteintes, seulement quelques semaines par an en fonction des débits du fleuve ;

- les mesures sollicitées présentent un caractère hautement contestable, d'une part, l'installation s'est trouvée affectée de diverses problématiques successives postérieurement à la réception et la mise en service et sans aucun lien avec les seules réserves " documentaires " émises ; on ne sait si la panne a pour origine des désordres consécutifs auxdites inondations ou des dysfonctionnements internes à cette turbine ; en conséquence, la régie oblige ainsi le juge des référés à procéder à des analyses, voire des qualifications au plan juridique, qui dépassent manifestement le cadre dans lequel il est saisi ;

- en outre, la régie demande le " remplacement intégral ", mesure ne présentant pas un caractère provisoire ; et alors que de tels travaux d'ampleur et de tels coûts ne sont pas strictement justifiés, notamment au terme d'une analyse technique, l'expert n'ayant jamais présenté cette solution de remplacement comme étant la seule ou étant incontournable ; en tout état de cause, le délai d'exécution de " trois mois " sollicité par la régie dans sa requête apparaissant en toute hypothèse irréaliste au regard de la complexité des opérations.

Par un mémoire, enregistré le 29 juin 2022, la société OTEIS, représentée par Me Mahy-Ma-Somga, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de Gignac Energie la somme de 4 000 euros en application de l'article L.761-1 du code de justice administrative et les entiers dépens.

Elle fait valoir que :

- une mesure de remplacement, par nature définitive, ne peut être ordonnée par le juge des référés, a fortiori par le juge du référé mesures utiles et, à ce seul titre, les demandes formulées par Gignac Energie de remplacement intégral de la turbine G3 ne pourront qu'être rejetées ;

- l'urgence n'est pas établie, il n'est pas démontré, ni même d'ailleurs allégué, que le service de distribution d'électricité serait perturbé par les difficultés rencontrées sur la turbine G3, en outre, Gignac Energie a grandement participé à la situation d'urgence dont elle se prévaut, elle disposait, en effet, en sa qualité de maître d'ouvrage, de moyens de contraintes à l'encontre de ses cocontractants pour faire exécuter les obligations contractuelles qu'elle estime non respectées et elle avait été informée, dès 2015, des dispositions lui permettant de faire exécuter le marché de manière coercitive ;

- les prétendues fautes contractuelles reprochées par Gignac Energie n'ont aucun impact sur la démonstration de l'utilité des mesures sollicitées, tant vis-à-vis de la maîtrise d'œuvre que de la société Eiffage Génie Civil ;

- il existe de multiples contestations sérieuses quant à l'ensemble des mesures que Gignac Energie demande à mettre en œuvre ; sur le remplacement de la turbine G3, il est établi que l'expert préconise une solution technique, mais qui n'est pas exclusive, il envisage d'autres hypothèses permettant de mettre fin aux désordres de la turbine G3 ; les mesures sollicitées par Gignac Energie, qui sont dans tous les cas des mesures définitives, et non provisoires, relève du seul juge du fond ; en tout état de cause, que ce soit pour la maitrise d'œuvre comme pour la société Eiffage génie Civil, les demandes de Gignac Energie sont, par principe, impossibles à mettre en œuvre, le changement de turbine G3 dans un délai de 3 mois et l'exécution de la mission de maîtrise d'œuvre dans un délai de 7 jours sont des délais intenables, l'expert judiciaire lui-même estime à 7 mois le délai de changement de turbine et non à 3 mois.

Par un mémoire, enregistré le 5 juillet 2022, la société BRL Ingenierie, représentée par la SCP de ANGELIS - SEMIDEI - VUILLQUEZ - HABART MELKI - BARDON - de ANGELIS, avocats, conclut :

- à titre principal, au rejet de la requête ;

- à titre subsidiaire, à ce que la société Eiffage Génie Civil, venant aux droits de la société Eiffage TP, et la société Andritz Hydro, soient condamnées solidairement à la garantir de toute condamnation ;

- en tout état de cause, à condamner solidairement Gignac Energie et les sociétés Eiffage Génie Civil et Andritz Hydro à lui verser somme de 8 750 € HT en indemnisation de son préjudice ;

- et à ce que soit mise solidairement à la charge de Gignac Energie et des sociétés Eiffage Génie Civil et Andritz Hydro la somme de 3 000 euros en application de l'article L.761-1 du code de justice administrative et les entiers dépens.

Elle fait valoir que :

- il appartient à Gignac Energie de verser aux débats la décision prise par le conseil d'administration portant autorisation de son représentant légal à ester en justice ;

- le juge des référés déboutera Gignac Energie de sa demande à raison de l'inutilité avérée de la mesure sollicitée en regard de l'accord passé en juin 2022 avec la société Eiffage Génie Civil ;

- elle entend contester toute responsabilité dans la survenance du sinistre, que ce soit lors de la validation du planning d'Eiffage et la modification de l'ordonnancement des travaux au regard des stipulations du CCTP, comme s'agissant de l'absence ordre de service visant à insérer la turbine G3 par l'ancienne usine selon les prescriptions du marché de travaux ou de l'absence de vérification du système de manutention avant la date de mise en œuvre de la turbine G3 à son emplacement définitif ;

- elle est fondée à appeler en garantie les sociétés Eiffage et Andritz Hydro en raison de leurs fautes contractuelles établies ;

- elle est également fondée à solliciter, à titre reconventionnel, l'indemnisation de ses préjudices à raison des pannes successives, constitués par le temps consacré par ses ingénieurs du fait de l'allongement du chantier au-delà de la période de levée des réserves prévue dans les documents relatifs à réception de l'ouvrage, pour un total de 12,5 jours d'ingénieurs représentant un montant de 8 750 euros HT.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif de Montpellier a désigné M. Souteyrand, vice-président, pour statuer sur les demandes de référé.

Considérant ce qui suit :

1. Gignac Energie, régie municipale d'électricité de la commune de Gignac, qui est propriétaire de la microcentrale et du barrage de la Meuse, sur l'Hérault, a passé un marché public portant sur des travaux de génie civil et d'équipements pour l'extension du bâtiment et l'installation d'une troisième turbine. La réalisation du génie civil et des équipements est confiée à la société Eiffage et la maîtrise d'œuvre au groupement composé des sociétés BRL Ingénierie et OTEIS. Le chantier a subi une inondation importante le 18 septembre 2014, la commune de Gignac étant reconnue en état de catastrophe naturelle pour les inondations et coulées de boue intervenues du 17 septembre 2014 au 19 septembre 2014. Le 20 mars 2015, sur proposition de la maîtrise d'œuvre, Gignac Energie a réceptionné les travaux à compter du 16 mars 2015, sous réserve de l'exécution concluante de certaines épreuves et prestations. Gignac Energie, considérant que la nouvelle turbine dysfonctionnait, a demandé au Tribunal de désigner un expert, dont la mission du 20 mars 2015, complétée le 1er avril 2019, consiste à déterminer l'origine et les causes des désordres constatés, les travaux propres à remédier aux désordres et en évaluer le coût et la durée et tous éléments propres à permettre d'apprécier et chiffrer les préjudices de toute nature, en distinguant les préjudices consécutifs aux pluies de septembre 2014 de ceux résultant des vices de conception de la turbine G3 et de son système de manutention. Le rapport de l'expert est communiqué aux parties le 27 janvier 2022. Estimant que ni Eiffage génie Civil, ni le groupement de maîtrise d'œuvre n'ont entrepris de démarches pour terminer l'exécution du marché, Gignac Energie demande au juge des référés, statuant en application de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, d'enjoindre à la société Eiffage Génie Civil, à titre principal, de procéder au remplacement intégral de la turbine G3 dans un délai de trois mois, à titre subsidiaire, de réparer la turbine G3, satisfaire à tous les essais prévus au marché, et lever toutes les réserves restantes dans un délai de trois mois ainsi que d'enjoindre aux sociétés OTEIS et BRL Ingénierie d'exercer les missions de maîtrise d'œuvre qui leur incombent dans le cadre de l'exécution des travaux susmentionnés dans un délai de sept jours.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-3 du code de justice administrative : " En cas d'urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision ". Dans les cas où l'administration ne peut user de moyens de contrainte à l'encontre du cocontractant auquel elle a confié la gestion d'un service public qu'en vertu d'une décision juridictionnelle, le juge du référé "mesures utiles" peut, en cas d'urgence, ordonner sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, éventuellement sous astreinte, de prendre à titre provisoire toute mesure nécessaire pour assurer la continuité du service public ou son bon fonctionnement, à condition que cette mesure soit utile, justifiée par l'urgence, ne fasse obstacle à l'exécution d'aucune décision administrative et ne se heurte à aucune contestation sérieuse.

3. En premier lieu, dès lors que le juge, statuant sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, ne peut prendre qu'à titre provisoire toute mesure nécessaire pour assurer la continuité du service public, il ne peut être enjoint à la société Eiffage Génie Civil de procéder au remplacement de la turbine G3 qui est une mesure nécessairement pérenne.

4. En second lieu, en admettant même, ainsi que le soutient Gignac Energie, d'une part, que les mesures sollicitées présentent encore un caractère utile, au motif, qu'à l'issue de la réunion du 3 juin 2022, le planning prévisionnel d'intervention que lui a transmis le 13 juin suivant la société Eiffage Génie Civil en vue de procéder au retrait de la turbine G3 durant l'été 2022 puis à l'échange des équipements à l'été 2023, n'a pas donné lieu à un accord, d'autre part, que la régie puisse utilement se prévaloir de la clause de garantie de parfait achèvement contenue dans les documents contractuels la liant à cette même société, il demeure que, disposant déjà de deux turbines, G1, G2 en fonctionnement que la turbine G3 venait compléter avec un potentiel de production moitié moins élevé, la requérante n'établit pas, pour la continuité du service public, l'urgence à ce qu'il soit enjoint à la société Eiffage Génie Civil de procéder à la remise en état de bon fonctionnement de la turbine G3 en cause et aux sociétés OTEIS et BRL Ingénierie d'exercer les missions de maîtrise d'œuvre qui leur incombent dans le cadre de l'exécution des travaux ainsi sollicités.

5. Par suite, il y a lieu, de rejeter toutes les conclusions de Gignac Energie aux fins d'injonctions.

Sur l'appel en garantie :

6. Compte-tenu du rejet des conclusions aux fins d'injonction de Gignac Energie, les conclusions de la société BRL Ingenierie sont rejetées.

Sur les conclusions indemnitaires reconventionnelles :

7. Les conclusions indemnitaires reconventionnelles de la société BRL Ingenierie présentent à juger un litige distinct de celui de la requête introduite par Gignac Energie, il y a donc lieu de les rejeter.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

8. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ". Il n'y a pas lieu de condamner les sociétés Eiffage Génie Civil, OTEIS et BRL Ingénierie, qui ne sont pas les parties perdantes, à verser à Gignac Energie une somme au titre de ces dispositions. Et, dans les circonstances de l'espèce, il n'y pas lieu de mettre à la charge de Gignac Energie la somme que réclament les sociétés OTEIS et BRL Ingénierie en application des mêmes dispositions.

DECIDE :

Article 1er : La requête de Gignac Energie est rejetée.

Article 2 : Les conclusions des sociétés OTEIS et BRL Ingénierie sont rejetées.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à Gignac Energie et aux sociétés OTEIS et BRL Ingénierie.

Le président

E. Souteyrand

La République mande au préfet de l'Hérault en ce qui le concerne et à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance

Pour expédition conforme,

Montpellier le 19 juillet 202Le greffier,

M-A. Barthélémy

2202570

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