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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2204477

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2204477

jeudi 14 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2204477
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantPIQUEMAL & ASSOCIES - AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 30 août 2022, M. A B et Mme C B, représentés par Me Bellotti, demandent au tribunal :

1°) d'enjoindre à la société Enedis de procéder au déplacement du transformateur électrique et de ses équipements ainsi que des câbles, canalisations électriques et éventuels fourreaux en sous-sol, situés sur leur parcelle cadastrée AW 289 dans la commune de Castelnau-le-Lez et de remettre en état leur terrain et le dépolluer, dans un délai de quatre mois à compter de la décision à rendre sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

2°) de mettre à la charge de la société Enedis une somme de 3 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- le transformateur et les câbles électriques appartenant à Enedis, qui constituent des ouvrages publics, sont irrégulièrement implantés sur leur propriété privée ;

- une régularisation n'est pas possible car de multiples tentatives de résolution amiable du conflit n'ont pas abouties ;

- aucun motif d'intérêt général ne s'oppose au déplacement de ces ouvrages en dehors de leur propriété alors qu'un tel déplacement est réalisable sans difficultés techniques, juridiques ou foncières pour un coût qui n'est pas excessif ;

- la gêne que leur cause l'ouvrage en litige est importante au regard de son emprise, de son emplacement, des nuisances visuelles et sonores ainsi que des risques qu'il génère.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 septembre 2023, la société anonyme Enedis, représentée par la SCP Piquemal et Associés, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge des époux B une somme de 2 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- l'action en litige est prescrite en vertu de l'article 2227 du code civil car l'ouvrage est implanté depuis plus de trente ans ;

- le coût du retrait de l'ouvrage est exorbitant ;

- les intérêts privés sont inexistants car les requérants ont acquis leur terrain à un prix modeste, le transformateur est situé en limite de propriété et il s'agit d'un ouvrage aux normes qui ne représente aucun risque en matière de sécurité.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'énergie ;

- le code la propriété des personnes publiques ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Lesimple, première conseillère,

- les conclusions de M. Lauranson, rapporteur public,

- les observations de Me Bellotti, représentant M. et Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. M. et Mme B sont propriétaires, depuis 1986, d'une maison à usage d'habitation sur la commune de Castelnau-le-Lez. En 2011, ils ont acquis la parcelle contiguë à la leur, cadastrée AW 289, sur laquelle est implantée un transformateur électrique et dans le sous-sol de laquelle sont présentes des lignes électriques haute et basse tensions. Par plusieurs échanges remontant au moins à l'année 2013, les époux B ont sollicité ERDF puis Enedis en vue d'obtenir le déplacement des ouvrages en litige. Par la présente requête, les époux B demandent qu'il soit enjoint à Enedis de déplacer les ouvrages grevant leur parcelle.

2. Lorsqu'il est saisi d'une demande tendant à ce que soit ordonnée la démolition d'un ouvrage public dont il est allégué qu'il est irrégulièrement implanté par un requérant qui estime subir un préjudice du fait de l'implantation de cet ouvrage et qui en a demandé sans succès la démolition à l'administration, il appartient au juge administratif, juge de plein contentieux, de déterminer, en fonction de la situation de droit et de fait existant à la date à laquelle il statue, si l'ouvrage est irrégulièrement implanté, puis, si tel est le cas, de rechercher, d'abord, si eu égard notamment à la nature de l'irrégularité, une régularisation appropriée est possible, puis, dans la négative, en tenant compte de l'écoulement du temps, de prendre en considération, d'une part les inconvénients que la présence de l'ouvrage entraîne pour les divers intérêts publics ou privés en présence, notamment, le cas échéant, pour le propriétaire du terrain d'assiette de l'ouvrage, d'autre part, les conséquences de la démolition pour l'intérêt général, et d'apprécier, en rapprochant ces éléments, si la démolition n'entraîne pas une atteinte excessive à l'intérêt général.

3. Aux termes de l'article 2227 du code civil : " () les actions réelles immobilières se prescrivent par trente ans à compter du jour où le titulaire d'un droit a connu ou aurait dû connaître les faits lui permettant de l'exercer ". Compte tenu des spécificités, rappelées au point précédent, de l'action en démolition d'un ouvrage public empiétant irrégulièrement sur une propriété privée, ni ces dispositions ni aucune autre disposition ni aucun principe prévoyant un délai de prescription ne sont applicables à une telle action. L'invocation de ces dispositions du code civil au soutien de l'exception de prescription trentenaire opposée par la société Enedis est donc inopérante et ne peut qu'être écartée.

4. Il est constant que les ouvrages en litige sont irrégulièrement implantés, à défaut notamment d'une convention de servitude autorisant leur présence.

5. Aux termes de l'article L. 323-4 du code de l'énergie " () La déclaration d'utilité publique confère, en outre, au concessionnaire le droit : / () 3° D'établir à demeure des canalisations souterraines, ou des supports pour conducteurs aériens, sur des terrains privés non bâtis, qui ne sont pas fermés de murs ou autres clôtures équivalentes () ". Aux termes de l'article 1er du décret n° 67-886 du 6 octobre 1967 portant règlement d'administration publique pour l'application de la loi du 15 juin 1906 sur les distributions d'énergie et de la loi du 16 octobre 1919 relative à l'utilisation de l'énergie hydraulique : " Une convention passée entre le concessionnaire et le propriétaire ayant pour objet la reconnaissance des servitudes d'appui, de passage, d'ébranchage ou d'abattage prévues au troisième alinéa de la loi du 15 juin 1906 susvisée peut remplacer les formalités prévues au quatrième alinéa dudit article () ".

6. Il résulte de l'instruction que la société Enedis ne peut pas mettre en œuvre la procédure de servitude d'utilité publique prévue par l'article L. 323-4 précité du code de l'énergie sur la parcelle litigeuse dès lors que seuls des terrains non bâtis et non fermés de murs ou autres clôtures équivalentes peuvent être grevés de servitude, et que tel n'est pas le cas du terrain des requérants. Par ailleurs, si de nombreuses discussions ont eu lieu entre les parties afin de convenir d'une solution amiable, elles n'ont pas abouti, chaque partie refusant les propositions faites par l'autre. Par conséquent, une régularisation de l'implantation des ouvrages électriques sur la propriété privée des intéressés n'est pas possible.

7. En l'espèce, il résulte de l'instruction que le terrain des requérants est grevé d'un transformateur occupant une surface avoisinant les 15 m², pour une hauteur de plus de 2 mètres. Celui-ci est situé à proximité immédiate de la maison des époux B et les câbles électriques enfouis en sous-sol traversent leur parcelle sur une longueur de près de 10 mètres. Si les requérants n'établissent pas que le transformateur en litige est susceptible de constituer un risque pour leur sécurité, leur préjudice visuel est établi et l'existence d'un préjudice sonore n'est nullement contestée. Par ailleurs, bien qu'ils aient pu acquérir la parcelle en litige à un prix inférieur à celui du marché, la privation de la jouissance de leur droit de propriété est importante eu égard à la nature et l'ampleur de l'emprise des ouvrages irrégulièrement implantés et à la nécessité de laisser un libre accès à leur terrain, où se situe leur maison à usage d'habitation, pour l'entretien par Enedis de l'ouvrage.

8. Par ailleurs, si Enedis fait valoir que l'ouvrage en litige est préexistant à l'acquisition, par les époux B, de leur maison à usage d'habitation en 1986, elle ne l'établit pas dans la mesure où si sa mise en service date de 1982, il ne résulte pas de l'instruction que ce transformateur était déjà localisé en ce lieu, qui diffère de son emplacement initialement prévu. Surtout, ainsi que le font valoir les requérants, ils ont intenté des actions visant au déplacement de l'ouvrage en litige dès qu'ils ont eu la possibilité de le faire, soit après l'acquisition, en 2011, de la parcelle grevée par l'ouvrage public.

9. Enfin, il résulte de l'instruction qu'une solution de déplacement est techniquement envisageable dans la mesure où la métropole de Montpellier a proposé de mettre à disposition d'Enedis une parcelle située à proximité de celle des époux B pour l'implantation de l'ouvrage en litige. Par ailleurs, bien que cet ouvrage alimente le lotissement des requérants, il n'est pas allégué d'un risque d'interruption du service public ou de tout autre motif d'intérêt général susceptible de faire obstacle à une modification de l'implantation de cet ouvrage. Si Enedis insiste néanmoins sur le coût important du déplacement de cet ouvrage, évalué à près de 105 000 euros TTC selon un devis de ses services, elle ne justifie pas de l'augmentation de ce coût qui avait initialement été évalué à 77 980,50 euros en avril 2021. Dans ces conditions, bien que le coût de déplacement de l'ouvrage puisse être répercuté sur les abonnés du réseau électrique, ce déplacement ne peut être regardé comme de nature à porter une atteinte excessive à l'intérêt général.

10. Il y a donc lieu d'enjoindre à la société Enedis de procéder au déplacement du transformateur électrique et de l'ensemble des câbles, canalisations et éventuels fourreaux situés en sous-sol en dehors de la parcelle des requérants dans un délai de six mois à compter de la notification du jugement à intervenir. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais du litige :

11. Dans les circonstances de l'espèce il y a lieu de laisser à la charge de chacune des parties les frais engagés par elle en défense au titre du présent litige et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Il est enjoint à la société Enedis, sauf à conclure une convention avec M. et Mme B en vue d'établir une servitude, de procéder au déplacement des ouvrages électriques implantés sur la parcelle cadastrée AW 289 sur le territoire de la commune de Castelnau-le-Lez dans un délai de six mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Les conclusions présentées par la société Enedis sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : La présente décision sera notifiée à M. A B et à Mme C B ainsi qu'à la société Enedis.

Délibéré après l'audience du 30 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Eric Souteyrand, président,

Mme Adrienne Bayada, première conseillère,

Mme Audrey Lesimple, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 décembre 2023.

La rapporteure,

A. Lesimple Le président,

E. Souteyrand

La greffière,

M-A. Barthélémy

La République mande et ordonne au préfet de l'Hérault en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 14 décembre 2023.

La greffière,

M-A. Barthélémy

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