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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2300885

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2300885

jeudi 27 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2300885
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantCABINET D'AVOCATS SALESSE & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires, enregistrés le 15 février 2023, le 23 mars 2023 et le 28 novembre 2023, la commune de Montpellier, représentée par la Selarl ACOCE demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner solidairement les sociétés Labastère 64, Ateliers Jean Nouvel, l'Eurl A Architecture, Terrel, André Verdier Ingénieur Conseil et Holding Socotec ainsi qu'à titre subsidiaire les sociétés Kingspan Light+Air et RFR à lui verser la somme de 663 690 euros au titre des malfaçons et non-façons affectant les travaux du lot n° 6 du marché relatif à la construction du nouvel hôtel de ville, la somme de 400 000 euros au titre du préjudice d'exploitation de l'ouvrage, la somme de 100 000 euros au titre du préjudice moral et le rejet de l'intégralité de leurs demandes ;

2°) de mettre à la charge solidaire des sociétés Labastère 64, Ateliers Jean Nouvel, l'Eurl A Architecture, Terrel, André Verdier Ingénieur Conseil et Holding Socotec, et subsidiairement, Kingspan Light+Air et RFR, une somme de 8 000 euros au titre des frais du litige ;

3°) à titre subsidiaire, d'enjoindre à la société Labastère 64 d'exécuter elle-même et à ses frais les réparations des désordres affectant le lot n°6 dans le délai de deux mois à compter du jugement à intervenir et ce, sous astreinte de 500 euros par jour de retard et, en tout état de cause, de mettre à la charge de cette société une somme de 8 000 euros au titre des frais du litige.

Elle soutient que :

- la responsabilité des constructeurs peut être recherchée sur le fondement contractuel car la relation contractuelle s'est poursuivie faute de levée des réserves accompagnant la réception des ouvrages ;

- les différentes fautes, commises par le titulaire du lot n° 6, la maitrise d'œuvre et le contrôleur technique, ont toutes portées en elles le dommage de sorte que la responsabilité de ces entreprises peut être recherchée pour la totalité du préjudice subi ;

- la réception avec réserves s'oppose à la prescription de son action menée sur le fondement contractuel ;

- la société Labastère 64, responsable des actions de ses sous-traitants, est responsable du défaut de levée des réserves affectant le lot qui lui a été confié ;

- les réserves non chiffrées ne subissent pas le caractère définitif du décompte général et son action à l'encontre de la société Labastère 64 demeure recevable ;

- le groupement de maitrise d'œuvre, qui doit être qualifié de solidaire, est responsable des fautes commises par la société Terrel dans la supervision et le suivi des travaux d'électricité ;

- la société Socotec n'a relevé aucun manquement et n'a pas fait état de la nécessité d'un système centralisé de fermeture des brise-soleils ;

- au vu du rapport d'expertise et de l'indice des prix de la construction, le coût des travaux de réparation doit être fixé à 663 690 euros ;

- la commune subit un préjudice d'exploitation de 400 000 euros du fait de la dégradation des conditions de travail de ses agents et un préjudice moral de 100 000 euros en lien avec la persistance des dysfonctionnements ;

- à titre subsidiaire, si la responsabilité des constructeurs avec lesquels elle a contracté ne peut être recherchée, la responsabilité quasi délictuelle des sous-traitants de la société Labastère et de la maitrise d'œuvre pourra être engagée du fait des fautes commises dans l'exécution des missions confiées et de travaux réalisés en méconnaissance des règles de l'art ;

- en cas de rejet de ses conclusions indemnitaires il y a lieu de condamner la société Labastère à exécuter les travaux à ses frais ;

- elle entend se désister de ses demandes de condamnations visant les assureurs des participants aux travaux ;

- les conclusions de la SMABTP au titre des frais du litige seront rejetées car la commune s'est désistée de ses conclusions à son encontre.

Par deux mémoires en défense, enregistrés le 29 juin 2023 et le 24 novembre 2023, la société Kingspan Light+Air, venant aux droits de la société Colt France, représentée par la SCP J.C. Desseigne et C. Zotta, conclut au rejet des conclusions présentées à son encontre, subsidiairement, à la condamnation solidaire des sociétés Labastère 64, Ateliers Jean Nouvel (AJN), l'Eurl A Architecture, Terrel, André Verdier Ingénieur Conseil et Socotec Construction à la relever et garantir de toutes condamnation et, très subsidiairement, à ce que sa responsabilité soit limitée aux seules missions qui lui ont été effectivement confiées et que la société Labastère 64 soit condamnée à l'indemniser de l'intégralité des sommes relevant de la société Toulousaine Générale d'Electricité. En tout état de cause, la société Kingspan Light+Air demande que soit mise à la charge de la commune de Montpellier et des sociétés Labastère 64, Ateliers Jean Nouvel, l'Eurl A Architecture, Terrel, André Verdier Ingénieur Conseil et Socotec la somme de 5 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- l'action de la commune à son encontre est irrecevable du fait du décompte général définitif intervenu entre son commettant et la commune ;

- l'action de la commune est prescrite car elle intervient plus de 10 ans après la levée des réserves ;

- les appels en garantie à son encontre sont irrecevables et prescrits également ;

- elle n'est que fournisseur de la société Labastère 64 et ne peut voir sa responsabilité contractuelle ou quasi-contractuelle engagée par le maitre d'ouvrage ;

- elle a agi conformément aux directives de la société Labastère 64 et les dysfonctionnements sont imputables à des branchements électriques qui ne lui incombaient pas.

- le préjudice n'est pas établi.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 juin 2023, l'Eurl Fontès Architecture, représentée par la SCP Cascio, Ortal, Dommee, Marc, Danet, conclut au rejet des conclusions présentées à son encontre, à la condamnation des sociétés Colt France, TGE, Kingspan Light+Air, Labastère 64, RFR, Terrel et Socotec à la relever et garantir des sommes mises à sa charge et que soit mise à la charge de toute partie défaillante une somme de 3 000 euros à lui verser au titre des frais du litige.

Elle fait valoir que :

- elle n'a commis aucune faute et sa seule participation au groupement de maitrise d'œuvre ne justifie pas une condamnation solidaire alors que les missions de chaque membre du groupement étaient clairement définies ;

- au vu des fautes relevées par l'expertise, les sociétés Colt France, TGE, Kingspan Light+Air, Labastère 64, RFR, Terrel et Socotec seront condamnées à la garantir entièrement des sommes éventuellement mises à sa charge ;

- le préjudice d'exploitation et le préjudice moral ne sont pas établis.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 5 juillet et 8 décembre 2023, la société Labastère 64, représentée par la SCP Salesse et Associés, conclut au rejet des conclusions de la commune à son encontre, à la condamnation in solidum des sociétés Kingspan Light+Air, Ateliers Jean Nouvel, Terrel et Socotec à la relever et garantir des condamnations mises à sa charge et à ce que soit mise à la charge solidaire de tout succombant une somme de 10 000 euros au titre des frais du litige.

Elle fait valoir que :

- les demandes de la commune à son encontre sont irrecevables du fait de l'intervention du décompte général et définitif sans réserve du marché ;

- les demandes de la commune plus de dix ans après la réception des ouvrages en litige sont prescrites ;

- le préjudice n'est pas établi car le chiffrage de l'expert correspond à une situation ancienne dont la permanence n'est pas établie et les brise-soleils atteints de dysfonctionnements ne sont pas identifiés ;

- les préjudices d'exploitation et moraux ne sont pas établis ;

- il y a lieu de condamner les sociétés Kingspan Light+Air qui n'était pas un simple fournisseur, ainsi que les sociétés Ateliers Jean Nouvel, Terrel et Socotec à la garantir au vu des fautes qu'elles ont commises.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 5 juillet et 22 décembre 2023, la société Holding Socotec et la société Socotec Construction, représentées par la SCP Bene, concluent au rejet de la requête, et, à titre subsidiaire, à la mise hors de cause de la société Holding Socotec et à ce que les sociétés Labastere 64, Ateliers Jean Nouvel, Kingspan Light+Air et Terrel soient solidairement condamnées à la garantir des condamnations prononcées à son encontre et enfin, que soit mise à la charge de la commune de Montpellier une somme de 2 000 euros au titre des frais de procédure et les entiers dépens.

Elles font valoir que :

- la société Socotec Construction vient aux droits de la société Socotec France, contrôleur technique dans le cadre du présent marché, et la société Holding Socotec doit donc être mise hors de cause ;

- l'action de la commune est prescrite en application de l'article 1792-4-3 du code civil ;

- la condamnation solidaire de la société Socotec Construction sera écartée car elle n'est pas responsable de la totalité des désordres ;

- la part de responsabilité qui lui est attribuée par l'expert est contestable ;

- l'expert ne précise pas le référentiel par rapport auquel le contrôle technique aurait dû déceler des malfaçons ;

- la mission du contrôleur technique s'oppose à ce qu'il puisse tout contrôler ;

- la mission " F " relative au fonctionnement des installations ne comprenait pas les brise-soleils ;

- le besoin d'une commande " coup de poing " de fermeture centralisée a été exprimé après la réception des travaux ;

- l'existence de désordres en lien avec ses missions n'est pas établie ;

- les préjudices d'exploitation et moraux ne sont pas établis ;

- la société Labastere 64, en qualité de donneur d'ordre de la société TGE, la société Ateliers Jean Nouvel, en sa qualité de donneur d'ordre de RFR et la société Terrel et la société Kingspan Light+Air, devront la garantir de toute condamnation.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 6 juillet et 29 novembre 2023, la SAS Terrel, la SARL André Verdier et la compagnie Euromaf, représentées par la SCP Adonne Avocats, concluent au rejet des conclusions de la commune de Montpellier, à la mise hors de cause de la compagnie Euromaf, subsidiairement, à la condamnation solidaire des sociétés Labastère 64, SMABTP, Axa, Atelier Jean Nouvel, RFR, Toulousaine Générale d'Electricité, Kingspan Light+Air venant aux droits de la Colt France, Socotec Construction, et subsidiairement le cabinet A, à les relever et garantir de toute condamnation et que soit mise à la charge de la commune une somme de 4 000 euros au titre des frais du litige.

Elles font valoir que :

- l'action de la commune est prescrite au vu de l'article 2224 du code civil ou, le cas échéant, au vu du délai décennal ;

- les société Terrel et André Verdier n'avaient pas la responsabilité du lot n° 6 relatif aux menuiseries extérieures et brise-soleil et les alimentations et passages électriques étaient à la charge de ce lot ;

- le groupement de maitrise d'œuvre était conjoint et non solidaire ;

- un protocole d'accord a indemnisé Labastère 64 des travaux supplémentaires et le préjudice n'est donc pas établi ;

- les préjudices d'exploitation et moraux ne sont pas établis ;

- le tribunal administratif n'est pas compétent pour statuer sur l'application des garanties souscrites par la compagnie Euromaf qui n'assure ni la société Terrel ni la société André Verdier ;

- les sociétés Labastère 64, Atelier Jean Nouvel, A, RFR, Toulousaine Générale d'Electricité, Colt France et Socotec Construction seront condamnées, avec leurs assureurs, à les garantir au vu de leurs responsabilités dans la survenance des désordres.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 juillet 2023, la SMABTP, en qualité d'assureur des sociétés Labastère 64, Colt et de A, représentée par Me Bertin, conclut au rejet des conclusions de la commune de Montpellier et à ce que soit mise à sa charge une somme de 2 000 euros au titre des frais du litige.

Elle fait valoir que :

- le juge administratif est incompétent pour statuer sur les conclusions dirigées à son encontre ;

- les conclusions de la commune de Montpellier contre la société Labastère 64 sont irrecevables du fait de l'intervention du décompte général et définitif ;

- l'action de la commune est prescrite car elle intervient plus de dix ans après la réception des travaux ;

- les désordres et leurs causes ne sont pas clairement identifiés ;

- les préjudices d'exploitation et moraux ne sont pas établis.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 juillet 2023, la société Ateliers Jean Nouvel, représentée par Me Izaret, conclut au rejet de la requête, à titre subsidiaire, à la condamnation solidaire des sociétés Labastère 64, Colt (devenu Kingspan Light+Air), Terrel, Socotec Construction (devenu Holding Construction)et RFR à la garantir entièrement des sommes mises à sa charge et à ce que soit mise à la charge solidaire de tout succombant une somme de 10 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- les demandes de la commune de Montpellier sont prescrites car elles surviennent plus de dix ans à compter de la réception des travaux ;

- elle n'a commis aucune faute ;

- le groupement de maitrise d'œuvre n'est pas un groupement solidaire ;

- les préjudices d'exploitation et moraux ne sont pas établis ;

- les sociétés Labastère 64, Colt (devenu Kingspan Light+Air), Terrel, Socotec Construction (devenu Holding Construction) et RFR la garantiront des sommes mises à sa charge du fait de leur responsabilité dans la survenance des dommages.

Par courrier du 10 juin 2024 les parties ont été informées que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de l'incompétence du juge administratif pour connaitre des appels en garantie formés à l'encontre de la société RFR, qui a la qualité de sous-traitant au marché en litige, par les sociétés Atelier Jean Nouvel et l'Eurl A Architecture, avec lesquelles elle est liée par un contrat de droit privé.

L'Eurl A Architecture, représentée par la SCP Cascio, Ortal, Dommee, Marc, Danet a présenté un mémoire le 11 juin 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des assurances ;

- le code civil ;

- le code de la commande publique ;

- le décret n° 99-443 du 28 mai 1999 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Lesimple, première conseillère,

- les conclusions de M. Lauranson, rapporteur public,

- les observations de Me Bertrand, représentant la commune de Montpellier, celles de Me Soliverès, représentant la société Labastère 64, celles de Me Joly, représentant l'Eurl A Architecture, celles de Me Beauregard, représentant la société Socotec, et celles de Me Desseigne, représentant la société Kingspan Light+Air.

Considérant ce qui suit :

1. Dans le cadre du marché de travaux de construction de l'hôtel de ville de Montpellier, la société d'équipement de la région montpelliéraine, mandatée par la commune de Montpellier, a conclu avec la société Labastère 64 un contrat lui confiant la réalisation du lot n°6 " vetages, menuiseries extérieures, brise soleil ". Conformément à un avenant du 13 mars 2008, le montant total du lot confié à la société Labastere 64 était fixé à 7 504 400 euros hors taxe. La réception des travaux est intervenue le 30 septembre 2011 avec des réserves portant sur des dysfonctionnements impactant les brise-soleils. Du fait de la permanence des dysfonctionnements, la société Labastere 64 a saisi le tribunal de commerce de Bayonne afin qu'une expertise soit ordonnée en vue notamment d'établir la cause des désordres. Le rapport d'expertise, déposé le 27 novembre 2019, relève la non-conformité de plusieurs composants des brise-soleils, une réalisation défectueuse des travaux de raccordements électriques et un non-respect de plusieurs exigences de sécurité.

2. Par la présente requête, la commune de Montpellier demande à titre principal la condamnation solidaire de la société Labastère 64, des sociétés Ateliers Jean Nouvel (AJN), l'Eurl A Architecture, Terrel, André Verdier Ingénieur Conseil, en leur qualité de maitres d'œuvre, ainsi que de la société Socotec, en qualité de contrôleur technique, à lui verser une somme de 663 690 euros au titre des travaux de réparation des désordres, une somme de 400 000 euros au titre du préjudice d'exploitation et une somme de 100 000 euros au titre de son préjudice moral. A titre subsidiaire, la commune de Montpellier sollicite également la condamnation des sociétés Kingspan Light+Air, sous-traitante de la société Labastère 64 et RFR, sous-traitante de la société AJN, si elle ne peut obtenir la condamnation des sociétés avec lesquelles elle a contracté.

3. Les sociétés Labastère 64, Ateliers Jean Nouvel, l'Eurl A Architecture, Terrel, André Verdier Ingénieur Conseil, Socotec et Kingspan Light+Air présentent des conclusions à fin d'appel en garantie dans le cas où une condamnation serait prononcée à leur encontre.

4. L'expert a chiffré les travaux nécessaires au bon fonctionnement de ces équipements à 522 335 euros et il a estimé que les désordres étaient imputables à 3,1% à la société RFR, à 5,3% à la société Terrel, à 1,2% à la société Labastere 64, à 21,9% à la société Colt France, à 59,3% à la société Toulousaine Générale d'Electricité (TGE) et à 9,4% à la société Socotec.

Sur la mise hors de cause de la société Holding Socotec :

5. Ainsi que le fait valoir la société Socotec Construction, elle vient aux droits de la société Socotec France, contrôleur technique dans le présent marché. Dès lors, il y a lieu de prononcer la mise hors de cause de la société Holding Socotec et de regarder la société Socotec Construction comme venant seule aux droits de Socotec France.

Sur les conclusions de la commune dirigées contre les assureurs des participants aux travaux :

6. Si la SMABTP, assureur des sociétés Labastère 64, l'Eurl A Architecture et Kingspan Light+Air se prévalent de l'incompétence du tribunal administratif pour se prononcer sur les conclusions de la commune dirigées à l'encontre de l'assureur, la commune s'est désistée de ses demandes visant à la condamnation de cette société dans un mémoire enregistré le 23 mars 2023. Dès lors, l'exception d'incompétence soulevée par la SMABTP ne peut qu'être écartée.

Sur les conclusions de la commune dirigées contre la société Labastère 64 :

7. L'ensemble des opérations auxquelles donne lieu l'exécution d'un marché public est compris dans un compte dont aucun élément ne peut être isolé et dont seul le solde arrêté lors de l'établissement du décompte général et définitif détermine les droits et obligations définitifs des parties. Toutes les conséquences financières de l'exécution du marché sont retracées dans ce décompte même lorsqu'elles ne correspondent pas aux prévisions initiales. Lorsque des réserves ont été émises lors de la réception et n'ont pas été levées, il appartient au maître d'ouvrage d'en faire état au sein de ce décompte. À défaut, le caractère définitif de ce dernier a pour effet de lui interdire toute réclamation des sommes correspondant à ces réserves. Les réserves ainsi mentionnées dans le décompte peuvent être chiffrées ou non.

8. Lorsque les réserves sont mentionnées dans le décompte sans être chiffrées, celui-ci ne devient définitif que sur les éléments n'ayant pas fait l'objet de réserves. Lorsque le maître d'ouvrage chiffre le montant de ces réserves dans le décompte et que ce montant n'a fait l'objet d'aucune réclamation de la part du titulaire, le décompte devient définitif dans sa totalité, les sommes correspondant à ces réserves pouvant être déduites du solde du marché au titre des sommes dues au titulaire au cas où celui-ci n'aurait pas exécuté les travaux permettant la levée des réserves.

9. En l'espèce, si le procès-verbal de réception du lot n° 6 du 30 septembre 2011 fait état de plusieurs réserves portant notamment sur " le bon fonctionnement des brise-soleil des façades Est et Ouest, [l']ouverture intermédiaire impossible, [la] programmation carte à reprendre, [la] temporisation trop longue ", aucune réserve, même non chiffrée, n'a été insérée dans le décompte général du marché du lot n° 6, signé par le maitre d'œuvre et le maitre d'ouvrage le 26 mars 2013. Alors qu'il n'est pas contesté que ce décompte est depuis devenu définitif, la commune de Montpellier, malgré l'existence de réserves non levées, ne peut dont pas réclamer à la société Labastère 64 des sommes correspondant à ces réserves. Il y a donc lieu de juger que les conclusions de la commune, en tant qu'elles visent la société Labastère 64 sont donc irrecevables.

10. En revanche, ni le code de la commande publique, ni aucun autre texte, ni aucun principe, ne subordonne à l'établissement préalable d'un tel décompte l'exigibilité de la créance que détient le maître d'ouvrage sur le sous-traitant, même si ce dernier est admis au paiement direct. Alors que le décompte général a pour effet de fixer les droits et obligations des parties cocontractantes, la société Kingspan Light+Air ne peut se prévaloir du décompte général définitif liant la requérante et la seule société Labastère 64 pour opposer l'irrecevabilité des prétentions de la commune à son encontre. A fortiori, elle ne peut opposer ce décompte aux appels en garantie formés par les autres participants aux travaux publics à son encontre.

Sur l'exception de prescription :

11. D'une part, aux termes de l'article 2224 du code civil : " Les actions personnelles ou mobilières se prescrivent par cinq ans à compter du jour où le titulaire d'un droit a connu ou aurait dû connaître les faits lui permettant de l'exercer ". Le recours d'un constructeur contre un autre constructeur ou son sous-traitant relève de ces dispositions et se prescrit, en conséquence, par cinq ans à compter du jour où le premier a connu ou aurait dû connaître les faits lui permettant de l'exercer.

12. D'autre part, l'article 1792-4-3 du code civil dispose que : " En dehors des actions régies par les articles 1792-3, 1792-4-1 et 1792-4-2, les actions en responsabilité dirigées contre les constructeurs désignés aux articles 1792 et 1792-1 et leurs sous-traitants se prescrivent par dix ans à compter de la réception des travaux ". Ces dispositions, créées par la loi du 17 juin 2008 portant réforme de la prescription en matière civile, figurant dans une section du code civil relative aux devis et marchés et insérées dans un chapitre consacré aux contrats de louage d'ouvrage et d'industrie, ont vocation à s'appliquer aux actions en responsabilité dirigées par le maître de l'ouvrage contre les constructeurs ou leurs sous-traitants.

13. L'action en responsabilité contractuelle en litige est dirigée par la commune de Montpellier, en qualité de maître d'ouvrage, à l'égard des constructeurs et des sous-traitants participants aux travaux, au sens des dispositions précitées de l'article 1792-4-3 du code civil qui est applicable à une telle action alors même qu'elle ne concerne pas un désordre affectant la solidité de l'ouvrage ou le rendant impropre à sa destination.

14. Par ailleurs, aux termes de l'article 2239 du code civil : " La prescription est également suspendue lorsque le juge fait droit à une demande de mesure d'instruction présentée avant tout procès. / Le délai de prescription recommence à courir, pour une durée qui ne peut être inférieure à six mois, à compter du jour où la mesure a été exécutée ". L'article 2241 de ce même code dispose que : " La demande en justice, même en référé, interrompt le délai de prescription ainsi que le délai de forclusion () ". Enfin, l'article 2242 du même code précise que : " L'interruption résultant de la demande en justice produit ses effets jusqu'à l'extinction de l'instance ".

15. D'une part, si le cahier des clauses administratives particulières prévoit un délai de garantie de bon fonctionnement et de bonne tenue des brise-soleils de dix ans, dérogatoire au délai d'un an prévu par l'article 44 du CCAG-travaux, ce délai ne fait pas obstacle à une éventuelle suspension de la prescription applicable à l'action qui peut être intentée du fait du fonctionnement défectueux de ces équipements.

16. D'autre part, la suspension de la prescription, en application de l'article 2239 du code civil, lorsque le juge accueille une demande de mesure d'instruction présentée avant tout procès, le cas échéant faisant suite à l'interruption de cette prescription au profit de la partie ayant sollicité cette mesure en référé, tend à préserver les droits de cette partie durant le délai d'exécution de cette mesure et ne joue qu'à son profit, et non, lorsque la mesure consiste en une expertise, au profit de l'ensemble des parties à l'opération d'expertise, sauf pour ces parties à avoir expressément demandé à être associées à la demande d'expertise et pour un objet identique.

17. Il résulte de l'instruction que la commune de Montpellier est volontairement intervenue dans l'instance de référé expertise introduite par la société Labastère 64 et, par ordonnance du 12 septembre 2013, la mission de l'expert a d'ailleurs été étendue à l'étude des préjudices de la commune. Or, l'ensemble des parties dont la responsabilité est recherchée par la commune étaient présentes, au plus tard le 5 décembre 2013, à cette expertise qui a porté sur les dommages objet du litige, soit ceux affectant les brise-soleils dont la réalisation relevait du lot n° 6 du marché. Dans ces conditions, à supposer même qu'un délai de prescription de dix ans ait débuté à la réception avec réserves des travaux, le 30 septembre 2011, l'expertise judiciaire a eu pour effet de suspendre ce délai à compter du 5 décembre 2013 au plus tard, jusqu'à la remise du rapport de l'expert, le 27 novembre 2019, de sorte que la requête de la commune, enregistrée le 15 février 2023 ne peut être regardée comme tardive.

18. L'exception de prescription opposée par les parties défenderesses doit donc être écartée.

Sur la nature du groupement de maitrise d'œuvre :

19. Aux termes de l'article 51 du code des marchés publics dans sa version alors en vigueur : " I. - Les entreprises peuvent présenter leur candidature ou leur offre sous forme de groupement solidaire ou de groupement conjoint, sous réserve du respect des règles relatives à la liberté des prix et à la concurrence. Le groupement est conjoint lorsque chacun des prestataires membres du groupement s'engage à exécuter la ou les prestations qui sont susceptibles de lui être attribuées dans le marché. Le groupement est solidaire lorsque chacun des prestataires membres du groupement est engagé pour la totalité du marché. II. - Dans les deux formes de groupements, l'un des prestataires membres du groupement, désigné dans l'acte d'engagement comme mandataire, représente l'ensemble des membres vis-à-vis de la personne responsable du marché, et coordonne les prestations des membres du groupement. Si le marché le prévoit, le mandataire du groupement conjoint est solidaire de chacun des membres du groupement pour ses obligations contractuelles à l'égard de la personne publique, pour l'exécution du marché. III. - En cas de groupement conjoint, l'acte d'engagement est un document unique qui indique le montant et la répartition détaillée des prestations que chacun des membres du groupement s'engage à exécuter. En cas de groupement solidaire, l'acte d'engagement est un document unique qui indique le montant total du marché et l'ensemble des prestations que les membres du groupement s'engagent solidairement à réaliser. () ".

20. En l'espèce, l'acte d'engagement du groupement fait référence à des " cotraitants () conjoints " avec un mandataire solidaire de chacun des membres du groupement pour ses obligations contractuelles à l'égard de la maîtrise d'ouvrage. Par ailleurs, si la décomposition du prix forfaitaire et sa répartition entre les membres du groupement, bien que précisément indiquée, ne fait pas état de la répartition des responsabilités entre les cotraitants, il résulte de l'instruction qu'une charte de chantier définit clairement l'organigramme fonctionnel de la maîtrise d'œuvre et la répartition des lots et missions entre chaque intervenant de celle-ci. Alors que le maître d'ouvrage n'ignorait pas ledit document, il n'y a pas lieu de requalifier la nature du groupement de maitrise d'œuvre qui n'avait pas été jusqu'ici contestée. Dès lors, la commune de Montpellier n'est pas fondée à soutenir que le groupement de maitrise d'œuvre devrait être tenu solidairement responsable à son encontre.

Sur la nature et l'origine des désordres :

21. Il résulte de l'instruction que le lot n° 6, confié à la société Labastère 64 avait notamment pour objet la mise en place, sur les façades vitrées de l'hôtel de ville, de brise-soleils à lames fixes, à ouverture réglable actionnée par vérins. La motorisation, effectuée par bouton pressoir à trois positions arrêt/montée/descente, devait être couplée à la gestion technique du bâtiment et à un anémomètre. Enfin, une ouverture/fermeture automatique devait être prévue chaque jour et une fermeture automatique déclenchée par l'anénomètre en cas de vent fort.

22. La société Labstère 64 a sous-traité à la société Colt France, aux droits de laquelle vient désormais la société Kingspan Light+Air, la fourniture des brise-soleils et des documents d'exécution. L'expertise réalisée à la demande du juge judiciaire relève que la société TGE a réalisé, sur demande de la société Labastère 64, la pose des boitiers de commande, des interrupteurs de commande et les raccordements électriques de l'ensemble.

23. S'agissant de la maîtrise d'œuvre, le lot n° 6 était sous la responsabilité des Ateliers Jean Nouvel et de l'entreprise A Architecture, étant précisé que les " études structures façades " ont été sous-traitées à la société RFR à qui il incombait les visas des documents d'exécution, dont la réalisation était à la charge du constructeur, et les visas des échantillons du lot n° 6. La société Terrel avait, en qualité de maître d'œuvre, la responsabilité de superviser les travaux des lots relatifs à la protection incendie et l'électricité haute et basse tension, notamment s'agissant des courants forts.

24. Enfin, l'entreprise Socotec, en qualité de contrôleur technique, s'est notamment vue confier des missions relatives à la sécurité des personnes (mission S) et à la vérification du fonctionnement des installations (mission F).

25. Il résulte de l'instruction que les désordres affectant les brise-soleils équipant les façades vitrées de l'hôtel de ville de Montpellier sont généralisés. Ils sont le fait, d'une part, d'un vice de fabrication des micro-interrupteurs dont ils sont équipés, aggravé par l'absence de protection des conducteurs et composants internes contre les effets des surcharges et courts circuits. Par ailleurs, la notice fournie par la société Colt France ne faisait pas état de la nécessité de procéder à une ouverture et une fermeture généralisée des brise-soleils aux fin de maintenir la synchronisation des moteurs des vérins. En outre, de nombreux dysfonctionnements ont été imputés à la qualité défectueuse des raccords électriques. Ainsi, les raccordements entre les boitiers de synchronisation, situés dans le faux-plafond, et les brise-soleils n'ont pas été réalisés conformément aux directives de la société Colt France et avec des câbles de qualité défectueuse. Par ailleurs, l'expert mandaté par le juge judiciaire, a pu constater l'état non acceptable des boitiers de synchronisation, la qualité non acceptable des raccordements des conducteurs sur ces boitiers, l'absence de plans de repérage permettant d'assurer la maintenance ou l'entretien des installations. Lors de l'expertise, il a, par ailleurs, été relevé que la forme de certains pivots, assurant le blocage des brise-soleils en position de fermeture, était modifiée par rapport à leur état d'origine. En outre, alors que les interrupteurs initiaux ne permettaient pas l'arrêt de la course des brise-soleils en position intermédiaire, ces derniers ont été modifiés, au lieu d'être remplacés, de sorte que leur conformité aux normes applicables ne peut plus être assurée. Enfin, il résulte de l'expertise que la fermeture centralisée des brise-soleils par une commande unique, qui répond à des exigences de sécurité, n'est pas opérationnelle.

26. Il est constant que les réserves émises lors de la réception des travaux le 30 septembre 2011 n'ont pas été depuis levées.

27. A titre liminaire, si la commune reprend certaines conclusions de l'expert selon lesquelles la société Terrel et la société Socotec auraient dû relever la nécessité d'une fermeture centralisée des brise-soleils, initialement non prévue, il résulte de l'instruction que le défaut de cette commande a été souligné par la commission de sécurité après réception des travaux du lot n° 6 et a donné lieu à la conclusion de nouveaux contrats tendant à la réalisation de ce dispositif. Dès lors, si le dysfonctionnement de cette commande révèle des désordres affectant les brise-soleils, la commune ne peut opposer aux sociétés précitées leur responsabilité dans l'absence de cette commande car ce litige est distinct de celui qui justifie ses présentes conclusions fondées sur les seuls désordres qui ont fait l'objet de réserves lors de la réception des travaux le 30 septembre 2011.

28. Il résulte des éléments précités que l'origine des désordres incombe pour partie à la société Kingspan Light+Air dans la mesure où des vices de fabrication des brise-soleils ont été retenus et que cette société avait à sa charge la fourniture des interrupteurs et de la notice d'utilisation. La société TGE, qui a réalisé l'ensemble des raccordements électriques, est également à l'origine des dysfonctionnements constatés du fait d'une exécution non conforme aux règles de l'art. La société Labastère, qui a sous-traité ces prestations, n'en a visiblement pas assuré le suivi alors même qu'aucun engagement la liant à la société TGE n'est produit.

29. Par ailleurs, le suivi de l'exécution des travaux a été défaillant au vu de la généralisation des dysfonctionnements et de la multiplicité des vices relevés. Le cahier des clauses techniques particulières du lot n° 6 prévoyait, s'agissant de l'interface avec le lot électricité, que " le câble d'alimentation est mis en attente dans le plafond avec une longueur de 3 mètres. Le raccordement est à la charge du lot électricité. Tous les raccordements de commande sont à la charge du lot n° 6 ". Il résulte de l'instruction que les dysfonctionnements imputables à la société TGE relèvent exclusivement du lot n° 6 et non du lot électricité. Dès lors, si la société Terrel a pu constater le dysfonctionnement des commandes centralisées, dans le cadre de la gestion technique du bâtiment et de la synchronisation des brise-soleils avec l'anémomètre, il ne lui incombait pas de superviser les travaux exécutés par la société TGE.

30. En revanche, la société RFR devait vérifier les documents d'exécution et les échantillons du lot n° 6 tandis que les société Ateliers Jean Nouvel et l'Eurl A Architecture conservaient à leur charge le suivi de la réalisation et de l'exécution des travaux. Si l'expert a relevé l'implication de la société Ateliers Jean Nouvel dans la réalisation des ouvrages, " sans qu'il puisse être dit si M. B A est ou non intéressé, et ce en l'état des pièces produites ", aucun élément ne permet d'exclure l'implication de la société A Architecture alors que la charte de chantier mentionne expressément que le lot n° 6 est sous la responsabilité de " AJN - Fontés ".

31. S'agissant du contrôle technique, aux termes du décret n° 99-443 du 28 mai 1999 relatif au cahier des clauses techniques générales applicables aux marchés publics de contrôle technique et à la norme NFP 03-100 à laquelle il est renvoyé, " la mission S porte sur les ouvrages et éléments d'équipement faisant partie des marchés de la construction communiqués au contrôleur technique et visés du point de vue de la sécurité des personnes par la réglementation technique applicable à la construction du fait de sa destination, telle que définie au permis de construire. Peuvent ainsi relever de la mission du contrôleur technique : () - les installations électriques (courants forts) ". S'agissant de la mission F, il résulte de cette même norme que la mission du contrôleur technique porte notamment sur " les installations électriques intérieures (courants forts) ".

32. Si la société Socotec fait valoir qu'il lui incombait seulement de vérifier la conformité de la puissance délivrée au bâtiment par rapport aux besoins, cette assertion ne ressort pas des dispositions applicables alors que l'expertise diligentée par le juge judiciaire a relevé des non-conformités potentiellement dangereuses s'agissant notamment des raccordements électriques et des interrupteurs. Par ailleurs, si l'entreprise Socotec fait valoir qu'aucun manquement ne peut lui être imputé faute de précision du référentiel servant de base à son travail de vérification, il ressort de la norme NFP 03-100 précitée, dont les dispositions s'imposent en vertu du décret du 28 mai 1999, que celui-ci ne se limite pas à des dispositions contractuelles mais comprend notamment les textes législatifs et réglementaires, les normes françaises, les fascicules du cahier des clauses techniques générales applicables aux marchés publics de travaux ainsi que les règles professionnelles, qui ont en l'espèce été méconnues. En outre, bien que le contrôle technique est, d'une part, distinct et indépendant de la conception des ouvrages et, d'autre part, mené de façon non systématique, la généralisation des dysfonctionnements révèle une défaillance dans l'exécution des missions confiées. Enfin, s'il résulte du rapport d'expertise que la société Labastère 64 a fait intervenir des sociétés tierces, postérieurement à la réception des travaux, celles-ci se sont limitées à rendre des avis sur les dysfonctionnements constatés et si la société Labastère 64 a pu intervenir postérieurement à la réception des travaux pour résorber les dysfonctionnements constatés, il ne résulte pas de l'instruction que des travaux significatifs auraient été menés postérieurement à leur réception en dehors de tout contrôle opéré par la société Socotec. En tout état de cause, eu égard à l'origine des désordres constatés, qui se rattachent aux travaux effectués avant leur réception, un manquement de Socotec dans la réalisation de ses missions peut être retenu.

33. Alors que les commettants sont responsables, vis-à-vis du maitre de l'ouvrage, de l'action de leurs sous-traitants, la commune de Montpellier est fondée à rechercher la responsabilité des sociétés Atelier Jean Nouvel, l'Eurl A Architecture et Socotec, eu égard à l'irrecevabilité des conclusions formées à l'encontre de la société Labastère 64, telle que relevée au point 9 du présent jugement.

34. Il résulte de l'instruction que tous les vices relevés ne sont pas communs à l'action des sociétés précitées. Toutefois, du fait de leurs fautes respectives, ces sociétés sont à l'origine des mêmes désordres qui affectent le bon fonctionnement de l'ensemble des brise-soleils des façades de l'hôtel de ville. Dès lors, la commune de Montpellier peut régulièrement rechercher l'engagement de leur responsabilité solidaire pour la totalité des préjudices subis.

Sur la responsabilité des sous-traitants :

35. Il appartient, en principe, au maître d'ouvrage qui entend obtenir la réparation des conséquences dommageables d'un vice imputable à la conception ou à l'exécution d'un ouvrage de diriger son action contre le ou les constructeurs avec lesquels il a conclu un contrat de louage d'ouvrage. Il lui est toutefois loisible, dans le cas où la responsabilité du ou des cocontractants ne pourrait pas être utilement recherchée, de mettre en cause, sur le terrain quasi-délictuel, la responsabilité des participants à une opération de construction avec lesquels il n'a pas conclu de contrat de louage d'ouvrage, mais qui sont intervenus sur le fondement d'un contrat conclu avec l'un des constructeurs. S'il peut, à ce titre, invoquer, notamment, la violation des règles de l'art ou la méconnaissance de dispositions législatives et réglementaires, il ne saurait, toutefois, se prévaloir de fautes résultant de la seule inexécution, par les personnes intéressées, de leurs propres obligations contractuelles. En outre, alors même qu'il entend se placer sur le terrain quasi délictuel, le maître d'ouvrage ne saurait rechercher la responsabilité de participants à l'opération de construction pour des désordres apparus après la réception de l'ouvrage et qui ne sont pas de nature à compromettre la solidité de l'ouvrage ou à le rendre impropre à sa destination.

36. La société Colt France, aux droits desquels intervient désormais la société Kingspan Light+Air était liée à la société Labastère 64 par un contrat de sous-traitance daté du 15 avril 2008. Si l'annexe de ce contrat, relative aux travaux sous-traités, fait état de la fourniture des brise-soleils, la société ne peut être assimilée à un fournisseur ou à un fabricant dans la mesure où le contrat en litige lui confie également la fourniture des documents d'exécution et la formation du personnel ainsi que l'entière responsabilité de l'exécution des travaux, conformément aux pièces contractuelles du marché qui encadrent les caractéristiques des brise-soleils en tant qu'équipement de l'ouvrage, objet du marché.

37. Par ailleurs, alors qu'il n'est pas fait état de l'inexécution de dispositions contractuelles, les manquements du sous-traitant dans l'exécution de ses missions relèvent de la violation des règles de l'art et sont de nature à engager sa responsabilité envers le maitre d'ouvrage.

38. Dans ces conditions, et alors que la commune ne peut utilement rechercher la responsabilité de la société Labastère 64, la société Kingspan Light+Air doit être tenue solidairement responsable des préjudices subis par le maitre d'ouvrage.

39. En revanche, dans la mesure où la responsabilité des sociétés Ateliers Jean Nouvel et de l'Eurl A Architecture peut être utilement recherchée, il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions subsidiaires formulées par la commune de Montpellier à l'encontre de la société RFR, sous-traitant de la maitrise d'œuvre.

Sur l'étendue du préjudice subi :

40. La commune de Montpellier se prévaut de devis, soumis à l'appréciation de l'expert, dont les montants sont de 471 810 euros, 28 312 euros et 17 160 euros et qui ont fondé l'évaluation de la solution réparatoire arrêtée par l'expert à 522 515 euros hors taxe, compte tenu de l'ajout d'une dépense supplémentaire équivalente à 1% des devis précités correspondant aux frais de contrôle technique.

41. S'il est soutenu en défense que la commune n'établit pas la permanence des dysfonctionnements constatés par l'expert et la pertinence de la solution ainsi arrêtée, aucun des constructeurs ne fait état d'une intervention qui aurait depuis contribué à solutionner les désordres. Par ailleurs, à supposer même que la commune ait réalisé, à ses frais, des travaux de réfection des désordres, ces derniers constitueraient pour elle un préjudice dont elle serait fondée à obtenir réparation. Enfin, s'il est reproché à la commune de ne pas identifier précisément les désordres dont elle sollicite la réparation et leur origine, il résulte des opérations d'expertise qu'après examen de 251 brise-soleils, la généralisation des désordres a été constatée et la solution réparatoire a été arrêtée sur ce fondement.

42. Si la commune de Montpellier demande que le montant des devis précités soit réévalué en fonction de l'indice des prix de la construction en vigueur à la date d'introduction de la présente requête, il y a lieu d'opérer cette réévaluation sur le fondement de cet indice en vigueur au dernier trimestre 2019, lors du dépôt par l'expert de son rapport, fixé à 1769, dans la mesure où la commune était alors en mesure de procéder à la réalisation des travaux ou d'intenter une action contractuelle portant sur leur réalisation. Ainsi, les devis de 471 810 euros et 28 312 euros, établis en mars 2018 sous un indice fixé à 1671, doivent être revalorisés à une somme globale de 529 453 euros. S'agissant du devis de 17 160 euros, établi en janvier 2017 sous un indice fixé à 1650, il doit être réévalué à la somme de 18 398 euros.

43. Dès lors, le préjudice matériel en lien avec l'exécution défectueuse des travaux doit être fixé à 553 330 euros hors taxe, après ajout d'une dépense supplémentaire égale à 1% du montant des travaux évalués.

44. Si la commune fait par ailleurs valoir un préjudice d'exploitation de 400 000 euros en lien avec les conditions de travail dégradées de ses agents, elle n'apporte aucun élément probant permettant d'établir l'existence d'une gêne subie par ses derniers malgré les contestations développées en défense quant à la matérialité de ce préjudice. Il y a donc lieu de rejeter ces conclusions.

45. Egalement si la commune fait valoir un préjudice moral de 100 000 euros découlant de l'exécution défectueuse des travaux et de la permanence des dysfonctionnements, aucun élément ne permet de constater l'existence d'une atteinte aux intérêts moraux propres à la commune de Montpellier, faute notamment de toute allégation quant à une éventuelle publicité de ces désordres.

46. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de condamner solidairement les sociétés Ateliers Jean Nouvel, l'Eurl A Architecture, Socotec et Kingspan Light+Air à verser à la commune de Montpellier une somme de 553 330 euros du fait des désordres affectant le lot n° 6, ayant fait l'objet de réserves lors de la réception des travaux le 30 septembre 2011 dont la levée n'a pas été prononcée.

Sur les appels en garantie :

47. Le litige, né de l'exécution d'un marché de travaux publics et opposant des participants à l'exécution de ces travaux, relève de la compétence de la juridiction administrative, sauf si les parties en cause sont unies par un contrat de droit privé.

48. Les Ateliers Jean Nouvel et l'entreprise A Architecture étant liés à la société RFR par un contrat de sous-traitance de droit privé, les conclusions d'appel en garantie dirigées contre ce dernier ressortissent à la compétence de l'autorité judiciaire, et doivent donc être rejetées comme portées devant un ordre de juridiction incompétent pour en connaître.

49. Il résulte des dispositions de l'article 2224 du code civil citées au point 11 du présent que le recours d'un constructeur contre un autre constructeur ou son sous-traitant se prescrit par cinq ans à compter du jour où le premier a connu ou aurait dû connaître les faits lui permettant de l'exercer. Le délai de prescription ne pouvant courir avant que la responsabilité de l'intéressé ait été recherchée par le maître d'ouvrage, la manifestation du dommage au sens de ces dispositions correspond à la date à laquelle le constructeur a reçu communication de la demande présentée par le maître d'ouvrage devant le tribunal administratif, étant précisé qu'une demande en référé expertise ne peut être regardée comme constituant, à elle seule, une recherche de responsabilité des constructeurs par le maître d'ouvrage.

50. En l'espèce, aucun des appels en garantie formulé par les constructeurs n'a été présenté plus de cinq ans après que le maitre d'ouvrage ait recherché sa responsabilité. Dès lors, l'exception de prescription opposée aux appels en garantie ci-dessous traités doit être écartée.

51. Les conclusions d'appels en garantie doivent être interprétées comme tendant à la modification de la répartition de la charge définitive de la condamnation solidaire prononcée. Au regard des éléments développés aux points 21 à 32 du présent jugement, il y a lieu de constater un partage de responsabilité justifiant 62% à la charge de la société Labastère 64 du fait des missions et travaux réalisés par elle ou pour son compte par la société TGE, 20% à la charge de la société Kingspan Light+Air, 10% à la charge solidaire des sociétés Ateliers Jean Nouvel et de l'Eurl A Architecture, 5% à la charge de la société RFR et 3% à la charge de la société Socotec.

52. Les actions tendant à l'engagement de la responsabilité quasi-délictuelle d'un intervenant supposent que soit démontrée l'existence d'une faute commise par la personne physique ou morale dont la responsabilité est recherchée. Dès lors, un constructeur n'est pas tenu responsable envers les autres participants aux travaux publics des fautes commises par son sous-traitant, en l'absence de toute faute qui lui est propre.

53. Dans ces conditions, la société Kingspan Light+Air garantira les sociétés Ateliers Jean Nouvel, l'Eurl B A et Socotec à hauteur de 20% des sommes mises à leur charge.

54. Quant à la société RFR, elle garantira la société Kingspan Light+Air à hauteur de 5% des sommes mises à sa charge, correspondant à la responsabilité qui lui incombe du fait des missions qui lui ont été sous-traitées. Si la société Socotec recherche la responsabilité de la société Ateliers Jean Nouvel en qualité de donneur d'ordre de la société RFR, elle n'établit pas, dans ce cadre, l'existence d'une faute commise par les Ateliers Jean Nouvel. Dès lors son appel en garantie doit être rejeté.

55. Si l'expertise relève que les travaux de raccordements électriques ont été confiés par la société Labastère 64 à la société TGE, cette sous-traitance n'a pas été déclarée au maître d'ouvrage et aucun contrat de sous-traitance, ni d'ailleurs aucun autre document n'est produit afin d'attester que la société Labastère 64 aurait effectivement confié à un tiers les missions de raccordements électriques des brise-soleils. Dans ces conditions, la société Labastère 64 a commis une faute de nature à engager sa propre responsabilité et doit endosser celle en lien avec les actions qu'elle impute à la société TGE. Il appartient à la société Labastère 64 de garantir les sociétés Socotec, Ateliers Jean Nouvel, A Architecture et Kingspan Light+Air à hauteur de 62 % des condamnations mises à leur charge, correspondant à la part de responsabilité qui lui incombe en qualité de constructeur, chargé de la réalisation conformément aux règles de l'art des travaux ressortissant du lot qui lui a été confié, et des actions défaillantes supposément commises par l'entreprise TGE pour son compte.

56. Enfin, les sociétés Ateliers Jean Nouvel et l'Eurl A Architecture, dont les missions de maitrise d'œuvre se confondent en l'espèce, garantiront solidairement la société Kingpan Light+Air à hauteur de 10% des sommes mises à sa charge.

57. Les appels en garantie dirigées contre la société TGE doivent être rejetés en application des éléments développés au point 55 du présent jugement. Les appels en garantie dirigés contre les sociétés Terrel et André Verdier Ingénieur Conseil doivent être rejetées en l'absence de faute commise par ces sociétés dans la survenance des litiges. Par ailleurs, s'agissant des appels en garantie formés par les sociétés Labastère 64, Terrel et André Verdier Ingénieur Conseil, il y a lieu de les rejeter en l'absence de condamnation principale formulée à leur encontre.

Sur les frais du litige :

58. Sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, il y a lieu de mettre à la charge solidaire des sociétés Labastère 64, Ateliers Jean Nouvel, l'Eurl A Architecture et Socotec Construction une somme de 3 000 euros à verser à la commune de Montpellier. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de rejeter les conclusions présentées sur ce même fondement par les autres parties à l'instance.

D E C I D E :

Article 1er : La société Holding Construction est mise hors de cause.

Article 2 : Les sociétés Ateliers Jean Nouvel, l'Eurl B A, Socotec Construction et Kingspan Light+Air verseront solidairement une somme de 553 330 euros à la commune de Montpellier

Article 3 : La société Kingspan Light+Air garantira les sociétés Ateliers Jean Nouvel, A Architecture et Socotec Construction à hauteur de 20% des sommes mises à leur charge.

Article 4 : La société RFR garantira la société Kingspan Light+Air à hauteur de 5% des sommes mises à sa charge.

Article 5 : La société Labastère 64 garantira les sociétés Socotec Construction, Ateliers Jean Nouvel, A Architecture et Kingspan Light+Air à hauteur de 62 % des condamnations mises à leur charge.

Article 6 : Les sociétés Ateliers Jean Nouvel et A Architecture garantiront solidairement la société Kingpan Light+Air à hauteur de 10% des sommes mises à sa charge.

Article 7 : Les sociétés Labastère 64, Ateliers Jean Nouvel, l'Eurl A Architecture et Socotec Construction verseront solidairement une somme de 3 000 euros à la commune de Montpellier.

Article 8 : Le surplus des conclusions de l'ensemble des parties est rejeté.

Article 9 : La présente décision sera notifiée à la commune de Montpellier, à la société Labastere 64, à la société Ateliers Jean Nouvel, à l'Eurl A Architecture, à la société Terrel, à la société André Verdier Ingénieur Conseil, à la société Euromaf, à la société Kingspan Light+Air, à la société Socotec Construction, à la société Kingspan Light+Air, à la société RFR, à la SMABTP, à la société Axa France Iard.

Délibéré après l'audience du 13 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Eric Souteyrand, président,

Mme Adrienne Bayada, première conseillère,

Mme Audrey Lesimple, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 juin 2024.

La rapporteure,

A. Lesimple Le président,

E. Souteyrand

La greffière,

M-A Barthélémy

La République mande et ordonne au préfet de l'Hérault en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 27 juin 2024.

La greffière,

M-A Barthélémy

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