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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2000360

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2000360

jeudi 20 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2000360
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Formation6ème Chambre
Avocat requérantSOCIETE D'AVOCATS ADAMAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, une lettre et des mémoires, enregistrés les 23 janvier 2020,

22 avril 2022, 4 août 2022 et le 30 août 2022, Mme E C, puis ses ayants droits,

Mme B I, Mme J A et Mme D C, représentées par

Me Paul, demandent au tribunal dans le dernier état de leurs écritures :

1°) l'annulation de la décision du 26 novembre 2019 par laquelle la société Enédis a implicitement rejeté leur demande préalable en date du 26 septembre 2019 tendant à la réparation de leurs préjudices causés par la réalisation de travaux d'enfouissement de câbles électriques sur leur parcelle cadastrée section DX n°0060 à Rennes ;

2°) de condamner la société Enedis à leur verser la somme de 211 888,80 euros en réparation des préjudices subis en raison des agissements de la société Enédis ;

3°) de mettre à la charge de la société Enédis la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :

- la juridiction administrative est compétente, les câbles en litige devant être considérés comme un ouvrage public ;

- la tranchée creusée le 6 décembre 2018, par la société Enédis afin d'enfouir les câbles " haute tension " (HT) le long du mur de leur parcelle, sans titre, caractérise une emprise irrégulière et revêt le caractère de dommage de travaux publics engageant la responsabilité sans faute de celle-ci ;

- elles ont la qualité de tiers étrangers à l'opération ;

- elles ont subi des préjudices résultant de l'exécution de ces travaux, lesquels doivent être évalués à 211 888,80 euros ;

- si elles ne se sont pas opposées à la solution proposée par Enédis consistant dans le déplacement des câbles, toutefois, leur souhait premier réside dans la préservation du mur d'enceinte ;

- en tout état de cause, les solutions proposées par Enédis ne permettent pas de prévenir la survenance de tous dommages futures.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 14 avril, 18 août et 16 septembre 2022, la société Enédis, représentée par Me Le Chatelier et Me Paitier, conclut, à titre principal, à l'incompétence de la juridiction administrative et au renvoi de la requête au juge judiciaire, à titre subsidiaire, au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- les câbles litigieux ne peuvent être qualifiés d'ouvrage public dans la mesure où ils n'ont jamais été raccordés au réseau ; par suite, le juge administratif est incompétent ;

- l'engagement de la responsabilité sans faute de l'administration est subordonnée

à un dommage suffisamment grave ou susceptible de revêtir une gravité suffisante ; l'erreur d'implantation des câbles reconnue de bonne foi ne caractérise pas une telle gravité ;

- les conditions permettant d'engager la responsabilité sans faute de l'administration résultant de travaux publics ne sont pas remplies car les requérantes n'ont pas subi de dommage anormal et spécial et ne démontrent pas la gêne occasionnée ;

- les requérantes ont eu un comportement fautif de nature à la dégager de sa responsabilité.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi du 10 février 2000 relative à la modernisation et au développement du service public de l'électricité ;

- le code de l'énergie ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. G,

- les conclusions de M. Le Roux rapporteur public ;

- les observations de Me Le Franc pour les requérantes et de Me Ackermann pour la

société Enédis.

Considérant ce qu'il suit :

1. Mme E C, puis ses ayants droits, Mme B I,

Mme J A et Mme D C sont propriétaires d'indivis de parcelles cadastrées section DX n°0057, 0058, 0060, 0077 et 0079 et d'une maison située à la Fosse Piteux Sainte Foix, à Rennes. Par un arrêté du 19 octobre 2018, du président du Conseil régional de Bretagne, la société Enédis, gestionnaire des réseaux publics de distribution d'électricité, a bénéficié d'une autorisation valant occupation temporaire du domaine public afin de procéder à l'implantation de quatre câbles Haute Tension A (HTA) sous le chemin de halage longeant leur propriété, sur une longueur de 650m. La société Armor Réseaux Canalisations (ARC) a alors été mandatée par la société Enédis afin de procéder aux travaux de terrassement du 3 au 23 décembre 2018. Le 6 décembre 2018, les câbles ont par la suite été déroulés et la tranchée remblayée mais une partie des ouvrages a été implantée sur la propriété privée des requérantes, sur une bande d'environ un mètre de largueur, située devant leur mur et longeant ce dernier. La société ARC en a donc informé la société Enédis, laquelle a programmé une rencontre avec les requérantes le 11 janvier 2016 sur place, à cette occasion, la société Enédis a reconnu avoir implanté les câbles sur la parcelle des intéressées par erreur. Elles ont effectué un recours préalable auprès de la société Enédis, le 26 septembre 2019 tendant à l'indemnisation de leurs préjudices pour un montant de 211 888,80 euros, lequel a été implicitement rejeté. Mmes I, A et C demandent l'annulation de ce rejet et l'indemnisation des préjudices qu'elles estiment avoir subis pour le même montant.

2. Mme E C étant décédé en cours d'e procédure, ses trois filles,

Mme B I, K J A et K D C, ont décidé de reprendre l'instance.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle. ".

4. Les requérantes demandent l'annulation de la décision du 26 novembre 2019

par laquelle la société Enédis a implicitement rejetée leur demande préalable en date du

26 septembre 2019 tendant à obtenir la réparation de leur préjudice causé par la réalisation de travaux d'enfouissement de câbles électriques sur leur parcelle cadastrée section DX n°0060. Cette décision n'ayant eu pour effet que de lier le contentieux indemnitaire, les conclusions à fin d'annulation devront être rejetées.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité :

5. En premier lieu, un bien immeuble résultant d'un aménagement, et qui est directement affecté à un service public a la qualité d'ouvrage public. Dans le cas où un ouvrage implanté sur le domaine public n'a pas fait l'objet d'une convention d'occupation de ce domaine dont les stipulations prévoient expressément son affectation à une personne privée afin qu'elle y exerce une activité qui n'a pas le caractère d'un service public, le bien en cause ne peut plus être qualifié d'ouvrage tant qu'il n'est pas de nouveau affecté à une activité publique, alors même que, n'ayant pas fait l'objet d'aucune procédure de déclassement, il n'a pas cessé de relever du domaine public.

6. Il résulte de l'instruction que si les câbles litigieux de moyenne tension (20 000 volts) ont été implantés sur la parcelle n° 0060 appartenant aux consorts I, A et C par la société Enédis, ce qu'elles ne contestent pas, toutefois, de nouveaux câbles ont été déployés entre le 29 septembre et le 20 octobre 2020, sur le domaine public, et que ce sont ces derniers qui ont été raccordés au réseau public d'électricité. Dès lors, les câbles litigieux, dont il ressort qu'ils n'ont jamais été raccordés au réseau public d'électricité, ne remplissent pas la condition d'utilité publique, à supposer qu'initialement, ils avaient vocation à desservir plusieurs habitations.

Par suite, les câbles litigieux ne peuvent être regardés comme un ouvrage public.

7. En second lieu, même en l'absence de faute, le maître de l'ouvrage ainsi que, le cas échéant, les constructeurs chargés des travaux, sont responsables à l'égard des tiers des dommages causés à ceux-ci par l'exécution d'un travail public. Les personnes mises en cause doivent alors, pour dégager leur responsabilité, établir la preuve que le dommage est imputable à la faute de la victime ou à un cas de force majeure, sans que puisse être utilement invoqué le fait d'un tiers. Toutefois, la victime doit apporter la preuve de la réalité des préjudices qu'elle allègue avoir subis et de l'existence d'un lien de causalité entre les travaux publics et lesdits préjudices, qui doivent en outre présenter un caractère anormal et spécial.

8. Il résulte de l'instruction que les requérantes soutiennent avoir subi des préjudices à l'occasion des travaux effectués par la société Enédis, notamment la fragilisation du mur d'enceinte de leur parcelle. Elles produisent à l'appui de leurs préjudices invoqués des photographies dudit mur, un procès-verbal de délimitation des biens affectés à la propriété des personnes publiques réalisées par M. H F, géomètre-expert, une estimation de bien immobilier effectuée par Me Sidney Durand, notaire. Il n'est pas utilement contesté que la société Enédis a bien implanté les câbles litigieux sur la propriété des requérantes, sans titre. Dès lors, les requérantes sont fondées à rechercher la responsabilité sans faute de la société Enédis, maître d'ouvrage, des travaux réalisés par la société ARC.

En ce qui concerne les préjudices :

S'agissant de l'emprise irrégulière :

9. En l'absence d'extinction du droit de propriété, la réparation des conséquences dommageables résultant de l'édification sans autorisation d'un ouvrage public sur une parcelle appartenant à une personne privée ne saurait donner lieu donc à une indemnité correspondant à la valeur vénale de la parcelle, mais uniquement à une indemnité réparant intégralement le préjudice résultant de l'occupation irrégulière de cette parcelle en tenant compte de l'intérêt général qui justifie le maintien de cet ouvrage.

10. Il résulte de l'instruction que l'emprise est constituée sur une bande d'un mètre, en dehors du mur d'enceinte, sur le chemin de halage. Les requérantes n'invoquent aucune perte de jouissance en raison de l'emprise des câbles, ni ne justifient que l'emprise irrégulière en cause aurait limité la surface ou la densité des constructions autorisées sur la parcelle. Dès lors, le préjudice tiré d'une violation de propriété et d'une emprise irrégulière n'est pas établi.

S'agissant de la dépréciation de la propriété :

11. Si les requérantes produisent une attestation notariale, laquelle précise que " Cette configuration nouvelle, pourrait selon moi, impacter de manière indéniablement négative l'appréciation de la propriété ", toutefois, elles ne l'établissent pas. Au demeurant, les câbles litigieux sont enterrés, à l'extérieur du mur d'enceinte, sur le chemin de halage. Ainsi, le préjudice tiré d'une dépréciation de propriété n'est pas établi.

S'agissant des dommages de travaux publics :

12. Les requérantes soutiennent que les travaux d'enfouissement des câbles litigieux ont occasionnés des " bruits et nuisances considérables ".

13. Il ressort de l'instruction que si l'enfouissement des câbles litigieux a pu occasionner des nuisances, toutefois les travaux n'ont duré qu'une journée, le 6 décembre 2018. Par ailleurs, si les requérantes soutiennent que les travaux ont occasionné une fragilisation du mur d'enceinte, toutefois, contrairement à ce qu'elles allèguent, elles ne démontrent pas de lien de causalité entre la fragilité alléguée du mur et les travaux effectués. Au demeurant, elles ne produisent aucun élément sur l'aspect et l'état dudit mur avant les travaux réalisés. Par suite, le préjudice de travaux publics n'est pas établi.

S'agissant des préjudices liés à l'existence des ouvrages publics :

14. En premier lieu, si les requérantes soutiennent que la présence des câbles litigieux a compromis leur projet de raccordement en eau au réseau d'assainissement, et qu'elles ont dû engager des frais dans cette démarche, toutefois, elles ne l'établissent pas.

15. En deuxième lieu, si elles soutiennent également que leur projet de maison d'hôtes serait compromis en raison de la présence des câbles litigieux sur leur parcelle, elles ne démontrent pas davantage que ce projet serait compromis du fait de la présence des câbles litigieux.

16. En troisième lieu, les requérantes soutiennent que les lignes à haute tension font, depuis de nombreuses années, l'objet de controverses relatives à leur potentiel dangereux pour la santé humaine, et notamment à l'augmentation présumée des cas de leucémies que provoqueraient de telles infrastructures chez les personnes vivant à proximité.

17. Il ressort toutefois de l'instruction que les câbles litigieux, contrairement à ce que les requérantes soutiennent, sont des lignes moyenne-tension et au demeurant, n'ont jamais été raccordées au réseau. Par suite, leur préjudice n'est donc pas fondé.

S'agissant des honoraires de géomètre-expert :

18. Les requérantes justifient avoir exposé un montant d'honoraires de 1 888,80 euros, pour bénéficier de l'assistance de M. F, géomètre-expert, dont l'intervention a présenté un caractère d'utilité, justifiant de la prise en charge de ces dépenses, dont elles sont fondées à obtenir le remboursement.

S'agissant du préjudice moral :

19. Les requérantes sollicitent une indemnisation à hauteur de 5 000 euros en réparation de leur préjudice moral. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il sera fait une juste appréciation de leur préjudice en fixant à 2 000 euros la somme destinée à le réparer.

Sur les frais du litige :

20. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la société Enédis la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par les requérantes et non compris dans les dépens.

21. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge des requérantes, qui ne sont pas, dans la présente instance, la partie tenue aux dépens, la somme que la société Enédis demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Les conclusions de la requête de Mme I, Mme A et Mme C tendant à l'engagement de la responsabilité de la société Enedis du fait de la présence de câble haute-tension sous leur parcelle sont rejetées comme portées devant une juridiction incompétente pour en connaître.

Article 2 : La société Enédis est condamnée à verser à Mme I, Mme A et

Mmes C la somme de 3 888,80 euros.

Article 3 : La société Enédis versera à Mme I, à Mme A, et à Mme C la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B I, à Mme J A, à Mme D C et à la société Enédis.

Copie en sera adressée à la société Armor Réseaux Canalisations.

Délibéré après l'audience du 6 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Descombes, président,

M. Moulinier, premier conseiller,

M. Grondin, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 octobre 2022.

Le rapporteur,

signé

Y. G

Le président,

signé

G. Descombes

Le greffier,

signé

J-M. Riaud

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2000360

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