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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2001445

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2001445

jeudi 21 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2001445
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation6ème Chambre
Avocat requérantLAPLAGNE DOMINIQUE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 26 mars 2020, M. A B, représenté par

Me Laplagne, demande au tribunal

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 20 000 euros en réparation de son préjudice d'anxiété et de son préjudice moral résultant de son exposition aux poussières d'amiante dans le cadre de ses fonctions à la DCN de Brest.

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- durant tout le long de sa carrière, le requérant a occupé des emplois et été en service au sein d'établissements permettant, au visa de l'arrêté du 21 avril 2006 ;

- il est éligible au dispositif prévu par le décret n°2006-418 du 7 avril 2006 ; sa profession et l'établissement dans lequel il a travaillé sont listés dans l'arrêté du 21 avril 2006 ;

- la durée de son exposition aux poussières d'amiante génère une anxiété liée au risque de développer une pathologie grave et par là même d'une espérance de vie limitée ;

- au surplus, son dernier scanner thoracique a relevé un emphysème centro-lobulaire minime ", démontrant une évolution défavorable, ce qui accentue son anxiété il demande une indemnisation à hauteur de 20 000 euros au titre de son préjudice d'anxiété et d'un préjudice moral annexe.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 juin 2022, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- à titre principal, la prescription quadriennale doit être opposée à la demande indemnitaire de M. B au titre des préjudices résultant de l'exposition aux poussières d'amiante ;

- la créance de l'intéressé repose sur un fait générateur distinct de celles concernées par les plaintes avec constitution de partie civile qu'il invoque ; ces actions en justice n'ont donc pas eu pour effet d'interrompre le cours de la prescription quadriennale ;

- M. B n'apporte aucun élément personnel et circonstancié de nature à établir qu'il a été exposé à l'inhalation de poussières d'amiante ;

- aucun élément du dossier n'indique que M. B a réalisé des missions et des tâches dans les locaux contenant des fibres d'amiante susceptibles d'être inhalées ; l'attestation d'emploi produite n'établit pas qu'il a été exposé de façon avérée à l'inhalation de poussières d'amiante ;

- dès 1976, l'Etat a engagé des actions pour la protection des personnels exposés à l'inhalation de poussières d'amiante au sein de la DCN, ainsi qu'en attestent les notes de services et les attestations d'exposition jointes en copie ;

- l'intéressé n'est donc pas fondé à affirmer qu'aucune mesure de protection efficace n'a été prise ; d'autant plus qu'il ne fournit qu'une attestation d'emploi où il n'a effectué que des missions ponctuelles au sein des établissements listés par l'arrêté du 21 avril 2006 ; la carence fautive de l'Etat n'est pas établie ;

- s'agissant du préjudice moral (anxiété), l'intéressé ne justifie pas avoir bénéficié de l'ASCAA ;

- il ne justifie ni des conditions ni de l'ampleur de son exposition personnelle aux poussières d'amiante lui causant le préjudice moral ressenti ;

- le requérant produit des comptes-rendus médicaux où il ressort qu'" il ne retrouve aucune anomalie significative en lien avec une exposition amiante " ; de plus, il ne produit aucune attestation d'un médecin faisant état d'une anxiété particulière ;

- le montant des sommes demandées en réparation des préjudices de M. B est disproportionné.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de sécurité sociale ;

- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;

- la loi n° 98-1194 du 23 décembre 1998, et notamment son article 41 ;

- le décret n° 77-949 du 17 août 1977 modifié ;

- le décret n° 2001-963 du 23 octobre 2001 ;

- le décret n° 2001-1269 du 21 décembre 2001 ;

- l'arrêté du 28 février 1995 pris en application de l'article D. 461-25 du code de la sécurité sociale fixant le modèle type d'attestation d'exposition et les modalités d'examen dans le cadre du suivi post-professionnel des salariés ayant été exposés à des agents ou procédés cancérogènes ;

- l'arrêté du 21 décembre 2001 relatif à la liste des professions, des fonctions et des établissements ou parties d'établissements permettant l'attribution d'une allocation spécifique de cessation anticipée d'activité à certains ouvriers de l'Etat ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C ;

- et les conclusions de Mme Gourmelon, rapporteure publique.

Les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. B a travaillé au sein du service technique des transmissions d'infrastructure de la marine (SERTIM) de Brest du 15 février 1998 au 3 juin 1998, du SERTIM de Papeete du

4 juin 1998 au 20 décembre 2001 et de la direction régionale du service des systèmes d'information de la marine nationale (DIRSIM) de Brest du 21 décembre 2001 au 31 décembre 2017 en qualité de technicien à statut d'ouvrier spécialisé en télécommunication. Dans le cadre de ses affectations, M. B a été amené à intervenir, notamment, à la direction des constructions navales (DCN) sur le site de Brest, à la base navale de Papeete et dans les locaux du commissariat, à des fins de dépannage et de déploiement d'installations. Estimant l'Etat employeur responsable d'une carence fautive, dès lors que ce dernier n'a pas mis en œuvre une protection efficace contre son exposition aux poussières d'amiante durant sa carrière à la marine nationale, il a sollicité, par un courrier,

le ministre des armées, en vue de la réparation de son préjudice moral. Par une décision du

30 janvier 2020, le service du commissariat des armées a rejeté sa demande indemnitaire.

Sur la responsabilité de l'Etat employeur :

2. L'Etat employeur avait une obligation générale d'assurer la sécurité et la protection de la santé des travailleurs placés sous sa responsabilité et, à cet effet, de veiller à la mise en œuvre effective des règles d'hygiène et de sécurité propres à les soustraire au risque d'exposition

aux poussières d'amiante. Le décret susvisé du 17 août 1977 relatif aux mesures particulières d'hygiène applicables dans les établissements où le personnel est exposé à l'action des poussières d'amiante comportait des dispositions interdisant l'exposition des travailleurs à l'amiante au-delà d'un certain seuil et imposait aux employeurs de contrôler la concentration en fibres d'amiante dans l'atmosphère des lieux de travail, de nature à réduire le risque de maladie dans les établissements concernés.

3. Il ne résulte toutefois pas de l'instruction que les obligations qui incombaient à l'Etat en tant qu'employeur, notamment après la publication du décret précité du 17 août 1977 et des prescriptions postérieures qui l'ont complété aient été effectivement mises en œuvre et reçu concrètement exécution dans l'ensemble des structures et ateliers de la marine nationale où il a été affecté. A cet égard, si le ministre des armées soutient que des mesures de protection ont été mises en œuvre par la DCN sur le site de Brest afin de protéger les personnels susceptibles d'être exposés à l'inhalation de poussières d'amiante et produit, à l'appui de ses dires, la note du 18 octobre 1976 transmettant à tous les sites de la DCN la note du 28 septembre 1976 sur la protection des travailleurs contre les maladies professionnelles, il résulte de l'instruction que ces documents, très généraux, qui énoncent des mesures de protection et des possibilités de remplacement de l'amiante, ne suffisent pas pour affirmer que les obligations qui incombaient à l'Etat en tant qu'employeur, notamment après la publication du décret susvisé du 17 août 1977 et des prescriptions postérieures qui l'ont complété, ont été effectivement mises en œuvre et reçu concrètement exécution au sein des ateliers, chantiers et structures de la DCN de Brest, notamment pour ce qui concerne les mesures de contrôle d'empoussièrement et de concentration moyenne en fibres d'amiante, les modalités de réalisation des travaux dans les cas où le personnel était exposé à l'inhalation de poussières d'amiante, ainsi que la mise en place de systèmes adéquats de ventilation.

4. Dès lors, la responsabilité de l'Etat en sa qualité d'employeur est engagée envers

M. B, cette responsabilité n'étant par ailleurs pas contestée par la ministre.

Sur la prescription quadriennale :

5. Aux termes de l'article 1er de la loi susvisée du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'État, les départements, les communes et les établissements publics : " Sont prescrites, au profit de l'État, des départements et des communes, sans préjudice des déchéances particulières édictées par la loi et sous réserve des dispositions de la présente loi, toutes créances qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis. / Sont prescrites, dans le même délai et sous la même réserve, les créances sur les établissements publics dotés d'un comptable public ". Aux termes de l'article 2 de la même loi : " La prescription est interrompue par : () Tout recours formé devant une juridiction relatif au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance, quel que soit l'auteur du recours et même si la juridiction saisie est incompétente pour en connaître et si l'administration qui aura finalement la charge du règlement n'est pas partie à l'instance ()/ Un nouveau délai de quatre ans court à compter du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle a eu lieu l'interruption. Toutefois, si l'interruption résulte d'un recours juridictionnel, le nouveau délai court à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle la décision est passée en force de chose jugée ".

6. Il résulte de ces dispositions que le point de départ de la prescription quadriennale est le premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle la victime a acquis une connaissance suffisante de l'origine et de la gravité du dommage qu'elle a subi ou est susceptible de subir, fondant sa créance.

7. D'une part, si le ministre des armées soutient que le point de départ de la prescription quadriennale doit être fixé au 1er janvier 2007 en raison de la date de publication au Journal officiel de l'arrêté du 21 avril 2006 relatif à la liste des professions, des fonctions et des établissements ou parties d'établissement permettant l'attribution d'une allocation spécifique de cessation anticipée d'activité à certains ouvriers de l'Etat, fonctionnaires et agents non titulaires du ministère de la Défense, toutefois eu égard aux pièces du dossier, M. B doit être regardé comme n'ayant eu connaissance de l'étendue du risque à l'origine du préjudice d'anxiété qu'à compter de la fin de la fin de son exposition Il résulte de l'instruction et en particulier de l'attestation d'emploi

du 13 août 2018 délivrée par l'employeur, que M. B a travaillé au sein des ateliers de la Marine nationale en qualité de technicien à statut d'ouvrier, spécialisé en télécommunication, du

15 février 1988 au 31 décembre 2017 dans des établissements listés par l'arrêté du 21 avril 2006 susvisé. Par suite, le délai de prescription quadriennale a commencé à courir le 1er janvier 2018.

8. Il résulte de ce qu'il précède que le ministre des armées n'est pas fondé à opposer l'exception de prescription quadriennale à la créance dont se prévaut le requérant.

Sur les préjudices :

En ce qui concerne le préjudice d'anxiété :

9. M. B, estimant que son espérance de vie a été diminuée notablement du fait

de l'absorption par ses poumons de poussières d'amiante pendant ses années d'activité professionnelle, soutient vivre dans un état d'anxiété.

10. Il résulte de l'instruction qu'est établi de façon statistiquement significative le lien entre une exposition suffisamment longue d'un travailleur aux poussières d'amiante et la baisse de son espérance de vie. La reconnaissance de ce lien statistique par le législateur a été à l'origine de la mise en place de deux dispositifs d'indemnisation fondés sur la solidarité nationale : d'une part, s'agissant des travailleurs effectivement tombés malades, par le fonds d'indemnisation des victimes de l'amiante et, d'autre part, s'agissant de tous les travailleurs, par le fond de cessation anticipée d'activité des travailleurs de l'amiante. Cependant, les études statistiques générales ne suffisent pas, à elles seules, à établir le préjudice moral invoqué par M. B. Il lui appartient donc d'apporter devant le juge des éléments complémentaires probants relatifs à sa situation personnelle.

11. Il résulte à cet égard de l'instruction, notamment de l'attestation d'emploi de

M. B, élaborée par son employeur, que l'intéressé a été exposé au risque d'inhalation de poussières d'amiante dans le cadre de ses interventions pour des dépannages et des déploiements d'installations dans des ateliers de la DCN de Brest, à la pyrotechnie Saint-Nicolas et de L'Île Longue et les locaux du service commissariat du 15 février 1988 au 31 décembre 2017, en tant que technicien à statut ouvrier, spécialisé en télécommunication, soit pendant une durée suffisamment longue de quelques 29 ans et 10 mois, pour pouvoir, d'une part lui autoriser un départ en cessation anticipée d'activité des travailleurs de l'amiante, et d'autre part, l'inclure dans le dispositif préventif prévu par l'arrêté susvisé du 28 février 1995, dont l'annexe II prévoit une surveillance post professionnelle par un examen médical et examen radiographique du thorax.

Au demeurant, il produit une fiche emploi-nuisance, où est mentionné une exposition aux particules d'amiante, ainsi que des comptes-rendus médicaux, datés des 28 novembre 2012 et

24 février 2020, où il y fait mention de l'apparition d'un emphysème centro-lubonaire minime. Dès lors, il subit, à ce titre, un préjudice d'anxiété.

12. Ce préjudice est en lien direct et certain avec la carence fautive de l'Etat en sa qualité d'employeur. Dès lors, au regard des conditions d'exposition de M. B, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral de l'intéressé, qui vit dans la crainte de développer subitement une pathologie grave, eut égard à ce qui est indiqué plus haut, en fixant le montant de sa réparation à la somme de 13 000 euros.

En ce qui concerne le préjudice moral annexe :

13. M. B demande à être indemnisé d'un préjudice moral annexe. Il se borne à relater l'angoisse qu'il ressent dans ce contexte sans expliquer en quoi ce préjudice se distingue du préjudice d'anxiété, pour lequel il a déjà été indemnisé. Dès lors, M. B n'est pas fondé à demander réparation de ce préjudice.

Sur les frais du litige :

14. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. B d'une somme de 800 euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

DÉCIDE :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à M. B la somme de 13 000 euros en réparation de son préjudice.

Article 2 : L'Etat versera à M. B la somme de 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 5 juillet 2022 à laquelle siégeaient :

M. Descombes, président,

M. Moulinier, premier conseiller,

M. Grondin, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 juillet 2022.

Le président-rapporteur,

signé

G. C

L'assesseur le plus ancien,

signé

Y. Moulinier

Le greffier,

signé

J-M. Riaud

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2001445

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