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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2001738

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2001738

vendredi 13 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2001738
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantDOUARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 avril 2020, M. A B, représenté par Me Douard, demande au tribunal :

1°) de condamner l'État à lui verser la somme de 15 000 euros en réparation du préjudice moral qu'il a subi du fait de ses conditions de détention aux centres pénitentiaire de Rennes-Vezin du 4 février 2015 au 12 juin 2017 puis de Caen, de cette dernière date au 7 février 2019.

2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- ses conditions de détention ont été telles que l'État a méconnu les dispositions des articles D. 349, D. 350 et D. 351 du code de procédure pénale, ainsi que les stipulations de l'article 3 la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ce qui engage la responsabilité pour faute de l'État à son égard ;

- son préjudice moral peut être évalué à 15 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 juin 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que Les moyens de la requête ne sont pas fondés.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 19 novembre 2020.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bozzi,

- les conclusions de M. Vennéguès, rapporteur public,

- et les observations de Me Douard, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B a été incarcéré dans les centres pénitentiaires de Rennes-Vezin du 4 février 2015 au 12 juin 2017 puis de Caen, de cette dernière date au 7 février 2019. Il a formé un recours indemnitaire le 10 février 2020, qui a été reçue le 14 février 2020, afin d'obtenir réparation du préjudice résultant de ses conditions de détention. Cette demande ayant été implicitement rejetée, M. B demande au tribunal, par la présente requête, de condamner l'État à lui verser la somme de 15 000 euros en réparation du préjudice moral qu'il estime avoir subi du fait de ses conditions de détention dans ces établissements pour la période précitée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Il résulte de l'article D. 189 du code de procédure pénale qu'" à l'égard de toutes les personnes qui lui sont confiées par l'autorité judiciaire, à quelque titre que ce soit, le service public pénitentiaire assure le respect de la dignité inhérente à la personne humaine et prend toutes les mesures destinées à faciliter leur réinsertion sociale ". Aux termes de l'article D. 349 du même code : " L'incarcération doit être subie dans des conditions satisfaisantes d'hygiène et de salubrité, tant en ce qui concerne l'aménagement et l'entretien des bâtiments, le fonctionnement des services économiques et l'organisation du travail, que l'application des règles de propreté individuelle et la pratique des exercices physiques ". Aux termes des articles D. 350 et D. 351 de ce code, d'une part, " les locaux de détention et, en particulier, ceux qui sont destinés au logement, doivent répondre aux exigences de l'hygiène, compte tenu du climat, notamment en ce qui concerne le cubage d'air, l'éclairage, le chauffage et l'aération " et, d'autre part, " dans tout local où les détenus séjournent, les fenêtres doivent être suffisamment grandes pour que ceux-ci puissent lire et travailler à la lumière naturelle. L'agencement de ces fenêtres doit permettre l'entrée d'air frais. La lumière artificielle doit être suffisante pour permettre aux détenus de lire ou de travailler sans altérer leur vue. Les installations sanitaires doivent être propres et décentes. Elles doivent être réparties d'une façon convenable et leur nombre proportionné à l'effectif des détenus ".

3. En raison de la situation d'entière dépendance des personnes détenues vis-à-vis de l'administration pénitentiaire, l'appréciation du caractère attentatoire à la dignité des conditions de détention dépend notamment de leur vulnérabilité, appréciée compte tenu de leur âge, de leur état de santé, de leur personnalité et, le cas échéant, de leur handicap, ainsi que de la nature et de la durée des manquements constatés et eu égard aux contraintes qu'implique le maintien de la sécurité et du bon ordre dans les établissements pénitentiaires. Les conditions de détention s'apprécient au regard de l'espace de vie individuel réservé aux personnes détenues, de la promiscuité engendrée, le cas échéant, par la sur-occupation des cellules, du respect de l'intimité à laquelle peut prétendre tout détenu, dans les limites inhérentes à la détention, de la configuration des locaux, de l'accès à la lumière, de l'hygiène et de la qualité des installations sanitaires et de chauffage. Seules des conditions de détention qui porteraient atteinte à la dignité humaine, appréciées à l'aune de ces critères et des dispositions précitées du code de procédure pénale, révèlent l'existence d'une faute de nature à engager la responsabilité de la puissance publique. Une telle atteinte, si elle est caractérisée, est de nature à engendrer, par elle-même, un préjudice moral pour la personne qui en est la victime qu'il incombe à l'Etat de réparer. A conditions de détention constantes, le seul écoulement du temps aggrave l'intensité du préjudice subi.

4. Le préjudice moral subi par un détenu à raison de conditions de détention attentatoires à la dignité humaine revêt un caractère continu et évolutif. Par ailleurs, rien ne fait obstacle à ce que ce préjudice soit mesuré dès qu'il a été subi. Il s'ensuit que la créance indemnitaire qui résulte de ce préjudice doit être rattachée, dans la mesure où il s'y rapporte, à chacune des années au cours desquelles il a été subi.

5. Enfin, si les conditions de détention dans les cellules pour lesquelles un espace individuel d'au moins 3 m² est garanti aux personnes détenues ne peuvent pas être regardées comme contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales pour ce seul motif, d'autres critères que celui tiré de la superficie des cellules peuvent être pris en considération pour caractériser l'indignité de conditions de détention, laquelle peut ainsi être reconnue alors même que l'espace attribué à chaque détenu est supérieur à 3m².

En ce qui concerne l'espace individuel accordé à M. B :

6. M. B soutient qu'en ce qui concerne le centre pénitentiaire de Rennes-Vezin, le Contrôleur général des lieux de privation de liberté, dans son rapport portant sur la deuxième visite de ce centre du 9 au 18 janvier 2017, a relevé " un niveau historique de surpopulation (152 % au QMA), insuffisamment pris en compte par les autorités judiciaires et pénitentiaire ". Or, M. B fait valoir qu'il était incarcéré en cellule double avec deux co-détenus et ne disposait dans les centres de Rennes et Caen que de respectivement 3 m² et 5 m² d'espace personnel et se trouvait contraint de dormir sur un matelas.

7. Il résulte de l'instruction, plus particulièrement du tableau des cellules d'affectation de M. B produit en défense par l'administration pénitentiaire et non sérieusement contesté par le requérant, que M. B a été essentiellement détenu dans des cellules d'une surface minimale de 9,3 m² hors sanitaires, dans lesquelles il côtoyait un autre condamné et dans des cellules de 12,4 m² affectées à trois personnes, M. B compris. L'intéressé disposait alors, hors installations sanitaires, d'une surface de 4,1 m² au moins.

8. Ainsi, s'il résulte notamment du rapport établi en janvier et mai 2017 par le Contrôleur général des lieux de privation de liberté que les établissements de Rennes et de Caen sont confrontés à une surpopulation carcérale, M. B n'établit pas avoir séjourné dans des cellules de dimensions telles que la promiscuité en résultant aurait porté atteinte à sa dignité.

En ce qui concerne les caractéristiques des cellules occupées par M. B :

9. Si le requérant, faisant référence aux constats effectués par le Contrôleur général des lieux de privation de liberté dans ses rapports de visites, soutient qu'il n'avait pas l'accès à l'eau chaude en cellule à la maison d'arrêt de Caen, il ne démontre pas avoir été privé, de ce fait, de la possibilité de se laver, de laver son linge, ou de s'alimenter dans des conditions respectant les règles d'hygiène mentionnées à l'article D. 349 du code de procédure pénale. Il suit de là que le requérant n'est pas fondé à soutenir que les conditions d'hygiène au sein de la maison d'arrêt de Caen révéleraient une faute de nature à engager la responsabilité de l'État.

10. En outre, l'administration indique que les fenêtres des cellules de Rennes mesurent 1,30 m sur 1 m et sont sécurisées par un barreaudage et doublées d'un caillebotis qui diminue nécessairement la luminosité naturelle mais permet la ventilation de l'espace et répond aux impératifs de sécurité inhérents à ce type d'établissement.

11. M. B, qui ne fait état d'aucune vulnérabilité particulière, ne peut ainsi être regardé comme ayant subi une promiscuité et un manque d'hygiène caractérisant un encellulement indigne.

En ce qui concerne les conditions de vie en détention de M. B :

12. Aux termes de l'article 57 de la loi du 24 novembre 2009, dans sa rédaction applicable au litige : " Les fouilles doivent être justifiées par la présomption d'une infraction ou par les risques que le comportement des personnes détenues fait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l'établissement. Leur nature et leur fréquence sont strictement adaptées à ces nécessités et à la personnalité des personnes détenues. / Les fouilles intégrales ne sont possibles que si les fouilles par palpation ou l'utilisation des moyens de détection électronique sont insuffisantes. / Les investigations corporelles internes sont proscrites, sauf impératif spécialement motivé. Elles ne peuvent alors être réalisées que par un médecin n'exerçant pas au sein de l'établissement pénitentiaire et requis à cet effet par l'autorité judiciaire ". Aux termes de l'article R. 57-7-79 du code de procédure pénale : " Les mesures de fouilles des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont mises en œuvre sur décision du chef d'établissement pour prévenir les risques mentionnés au premier alinéa de l'article 57 de la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées, des circonstances de la vie en détention et de la spécificité de l'établissement. / Lorsque les mesures de fouille des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont réalisées à l'occasion de leur extraction ou de leur transfèrement par l'administration pénitentiaire, elles sont mises en œuvre sur décision du chef d'escorte. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées et des circonstances dans lesquelles se déroule l'extraction ou le transfèrement. ".

13. Il résulte de ces dispositions que si les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire peuvent légitimer l'application à un détenu de mesures de fouille, le cas échéant répétées, elles ne sauraient revêtir un caractère systématique et doivent être justifiées par l'un des motifs qu'elles prévoient, en tenant compte notamment du comportement de l'intéressé, de ses agissements antérieurs ou des contacts qu'il a pu avoir avec des tiers. Les fouilles intégrales revêtent un caractère subsidiaire par rapport aux fouilles par palpation ou à l'utilisation de moyens de détection électronique. Il appartient à l'administration pénitentiaire de veiller, d'une part, à ce que de telles fouilles soient, eu égard à leur caractère subsidiaire, nécessaires et proportionnées et, d'autre part, à ce que les conditions dans lesquelles elles sont effectuées ne soient pas, par elles-mêmes, attentatoires à la dignité de la personne.

14. S'agissant des règles de vie à la maison d'arrêt de Rennes, M. B fait valoir qu'il aurait subi des fouilles intégrales systématiques.

15. En l'espèce, M. B n'établit par aucune pièce versée aux débats le caractère systématique de ces fouilles et ne peut donc prétendre que celles-ci n'auraient pas été réalisées de manière strictement nécessaire et proportionnée.

16. Par ailleurs, le ministre de la justice indique sans être contredit que M. B a eu accès, ainsi qu'en atteste le tableau de synthèse des activités et examens, à un certain nombre de formations, d'ateliers de travail ou de divertissements culturels en dehors de sa cellule qui ont été de nature à améliorer ses conditions de détention.

17. Dans ces conditions, malgré la vétusté des cellules de ces établissements pénitentiaires et le fait que les grandes fenêtres de ces cellules sont doublées de grilles de métal en diminuant nécessairement la luminosité naturelle, M. B ne peut être regardé comme ayant été, pendant son incarcération au sein des maisons d'arrêt de Rennes puis de Caen, placé dans des conditions de détention excédant le seuil d'atteinte à la dignité humaine et justifiant la mise en œuvre de la responsabilité de l'État.

18. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'indemnisation présentées par M. B doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

19. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'État, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à M. B une somme que celui-ci demande au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 29 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Radureau, président,

M. Bozzi, premier conseiller,

M. Grondin, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 octobre 2023.

Le rapporteur,

signé

F. Bozzi

Le président,

signé

C. Radureau

Le greffier,

signé

N. Josserand

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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