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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2003963

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2003963

mercredi 15 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2003963
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantSOCIETE D'AVOCATS AVANTIA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires, enregistrés les 16 septembre 2020, 12 octobre 2020 et 13 septembre 2022, M. et Mme B D, représentés par Me Laurens, demandent au tribunal :

À titre principal :

1°) de leur accorder la décharge des cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu qui leur ont été réclamées au titre des années 2014 et 2015, ainsi que des pénalités correspondantes ;

À titre subsidiaire :

2°) de leur accorder la réduction de ces mêmes impositions aux montants résultant de la prise en compte des déclarations modèle n° 2035 souscrites par M. D ;

À titre infiniment subsidiaire :

3°) de leur accorder la réduction de ces mêmes impositions à concurrence des montants résultant de l'application de la majoration de 25 % pour non-adhésion à un centre de gestion agréé ;

En tout état de cause :

4°) la mise à la charge de l'État d'une somme de 3 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- ils remplissaient les conditions d'application de l'article 81 A du code général des impôts, M. D étant salarié de la société de droit britannique Amarante UK ; il était dans un lien de subordination vis-à-vis de son supérieur hiérarchique, lui-même employé de la société Amarante UK, ainsi que vis-à-vis de la société Total EetP Angola ; l'argumentation de l'administration comporte une contradiction dès lors qu'elle conteste son statut de salarié mais fait également référence à une situation de portage salarial ; la qualification de contrat de travail ressort de la documentation distribuée par la société Amarante UK à l'occasion du renouvellement du contrat commercial conclu avec la société Total EetP Angola ; l'existence d'une situation de portage salarial ne permet pas de qualifier les revenus perçus de bénéfices non commerciaux car, dans une telle situation, l'existence d'un lien de subordination s'apprécie entre le contribuable et l'entreprise cocontractante de l'entreprise de portage salarial ;

- à supposer que la qualification de bénéfices non commerciaux doive être retenue, il y a lieu de déterminer les bases d'imposition à partir des déclarations de bénéfices non commerciaux qu'il a déposées en réponse à la mise en demeure qui lui a été adressée par l'administration ; au titre de l'année 2015, l'administration a déterminé le bénéfice imposable à partir des encaissements bancaires qui comportaient des " allowances " perçus de la société EWS, des " insurances " et des virements provenant d'une personne physique ce qui a eu pour effet d'accroître substantiellement le bénéfice de l'année 2015, alors que sa rémunération a été peu ou prou la même au titre des deux années en litige ; les " allowances " et " insurances " qui correspondent à des allocations pour frais de déplacements et de séjours professionnels en Angola n'étaient pas imposables ; il ne peut pas lui être reproché de ne pas avoir produit de pièces justificatives de ces frais ; l'administration a méconnu ici le principe du contradictoire lors de la détermination du quantum des bénéfices non commerciaux ;

- la procédure de l'examen contradictoire de situation fiscale personnelle (ESFP) n'a pas été respectée ; la durée de ce contrôle a excédé la durée légale d'un an, majorée en raison de la demande d'assistance administrative internationale ; l'administration ne peut pas se prévaloir d'une prolongation de ce délai afin d'obtenir des relevés de comptes qui ne lui auraient pas été communiqués, dès lors que les comptes concernés étaient inactifs ou qui avaient été clos depuis plusieurs années ; les relevés de compte visés par la demande de communication qui leur a été adressée par l'administration ont tous été remis dans le délai de 60 jours ;

- l'ESFP ne permettait pas à l'administration de rectifier des revenus professionnels sans recourir à une vérification de comptabilité ; les conditions d'application de l'article L. 47 C n'étaient pas remplies ; l'ESFP n'a pas permis de révéler une activité occulte non déclarée, mais uniquement un différend sur le rattachement catégoriel des revenus de M. D ; ils sont fondés à invoquer ici le droit à l'erreur ;

- l'administration ne pouvait pas procéder à la rectification des bénéfices non commerciaux qu'il a déclarés sans engager auparavant une vérification de comptabilité, ni imposer les sommes qui correspondent à des " allowances " et " insurances " et non à des rémunérations sans l'avoir mis en demeure de produire les pièces justifiant les frais pris en charge par ces versements ;

- l'année 2014 était prescrite à la date de la seconde proposition de rectification ; le droit de reprise n'a pas été interrompu par la première proposition de rectification dont l'administration a implicitement admis que la motivation était erronée ;

- les propositions de rectifications qui leur ont été adressées méconnaîssent l'article L. 57 du livre des procédures fiscales leur motivation étant confuse et empreinte de contradiction ;

- il ne peut pas lui être reproché l'absence d'adhésion à un centre de gestion agréé dès lors qu'il pensait, de bonne foi, être salarié ; ils invoquent ici le droit à l'erreur consacré par la décision du Conseil d'État n° 405648 eu 18 octobre 2018 ;

- il ne peut pas lui être reproché de ne pas avoir signé un contrat de travail écrit dès lors que le droit britannique ne prévoit pas d'obligation de signer un tel contrat, le contrat de travail pouvant être oral et résulter d'un échange de volontés des parties ; en pareil cas, le lien avec l'employeur peut résulter d'un faisceau d'indices ainsi que le prévoit la réponse ministérielle au député Habib (J.O. AN 26 novembre 2019 n° 20309), les indices qu'ils ont apportés sont suffisants pour démontrer que M. D était salarié de la société Amarante UK.

Par deux mémoires en défense, enregistrés le 6 janvier 2021 et 28 octobre 2022, le directeur régional des finances publiques de Bretagne et du département d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par M. et Mme D n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des impôts ;

- le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- et les conclusions de M. Fraboulet, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. et Mme D ont fait l'objet d'un examen contradictoire de leur situation fiscale personnelle au titre des revenus des années 2014 et 2015. M. D exerce son activité professionnelle dans le secteur de la sûreté et de la sécurité des installations pétrolières. À l'issue de ce contrôle, l'administration leur a adressé une proposition de rectification, du 18 décembre 2017, les informant de la remise en cause de l'exonération d'impôt sur le revenu dont ils avaient bénéficié au titre des revenus professionnels de M. D sur le fondement de l'article 81 A du code général des impôts, de l'application des dispositions de l'article 155 A du code général des impôts et de l'imposition de ces revenus dans la catégorie des bénéfices non commerciaux. M. et Mme D ont présenté des observations le 8 février 2018 mais l'administration leur a adressé le 3 mai 2018, une nouvelle proposition de rectification remplaçant la précédente et modifiant le fondement légal de cette remise en cause, en abandonnant l'application de l'article 155 A du code général des impôts. M. et Mme D ont alors formulé de nouvelles observations le 25 juin 2018. Le service y a répondu le 6 août 2018 en confirmant les rectifications notifiées. Par un avis du 23 avril 2019, la commission des impôts directs et des taxes sur le chiffre d'affaires, saisie à la demande des requérants, s'est déclarée incompétente pour connaître du cadre juridique dans lequel M. D travaillait durant les années en cause et a confirmé l'évaluation des bénéfices non commerciaux effectuée par l'administration. Les cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu procédant des rectifications notifiées le 3 mai 2018 ont été mises en recouvrement, assorties de pénalités, le 30 septembre 2019. M. et Mme D ont formé une réclamation préalable le 22 octobre 2019, qui a été rejetée par l'administration le 21 juillet 2020.

Sur les conclusions tendant à la décharge des impositions litigieuses :

2. Aux termes de l'article 79 du code général des impôts : " Les traitements, indemnités, émoluments, salaires, pensions et rentes viagères concourent à la formation du revenu global servant de base à l'impôt sur le revenu. / Il en est de même des prestations de retraite servies sous forme de capital. ".

3. Aux termes de l'article 92 du même code : " 1. Sont considérés comme provenant de l'exercice d'une profession non commerciale ou comme revenus assimilés aux bénéfices non commerciaux, les bénéfices des professions libérales, des charges et offices dont les titulaires n'ont pas la qualité de commerçants et de toutes occupations, exploitations lucratives et sources de profits ne se rattachant pas à une autre catégorie de bénéfices ou de revenus. ".

4. Aux termes de l'article 81 du même code : " I. - Les personnes domiciliées en France au sens de l'article 4 B qui exercent une activité salariée et sont envoyées par un employeur dans un État autre que la France et que celui du lieu d'établissement de cet employeur peuvent bénéficier d'une exonération d'impôt sur le revenu à raison des salaires perçus en rémunération de l'activité exercée dans l'État où elles sont envoyées. / L'employeur doit être établi en France ou dans un autre État membre de l'Union européenne, ou dans un autre État partie à l'accord sur l'Espace économique européen ayant conclu avec la France une convention d'assistance administrative en vue de lutter contre la fraude et l'évasion fiscales. / L'exonération d'impôt sur le revenu mentionnée au premier alinéa est accordée si les personnes justifient remplir l'une des conditions suivantes : / 1° Avoir été effectivement soumises, sur les rémunérations en cause, à un impôt sur le revenu dans l'Etat où s'exerce leur activité et sous réserve que cet impôt soit au moins égal aux deux tiers de celui qu'elles auraient à supporter en France sur la même base d'imposition ; / 2° Avoir exercé l'activité salariée dans les conditions mentionnées aux premier et deuxième alinéas : - soit pendant une durée supérieure à cent quatre-vingt-trois jours au cours d'une période de douze mois consécutifs lorsqu'elle se rapporte aux domaines suivants : / () / b) Recherche ou extraction de ressources naturelles (). ".

5. L'administration a remis en cause l'exonération d'impôt sur le revenu dont M. et Mme D ont bénéficié au titre des années 2014 et 2015 sur les revenus professionnels de M. D après avoir estimé que les modalités d'exercice de sa profession ne permettaient pas de qualifier ces revenus de traitements et salaires et qu'ils devaient être imposés dans la catégorie des bénéfices non commerciaux. Les requérants contestent le bien-fondé de ce nouveau rattachement catégoriel en faisant valoir que M. D était un salarié de l'entreprise de droit britannique Amarante UK Ltd et qu'il se trouvait dans un lien de subordination vis-à-vis de cette société et notamment sous l'autorité directe de M. C, salarié de la société Amarante UK, et également vis-à-vis de la société Total EetP Angola.

6. Il résulte de l'instruction que la société Total EetP Angola (TEPA), filiale de droit français du groupe Total, a confié à la société de droit britannique Amarante UK Ltd une mission d'assistance technique en matière de sécurité et sûreté visant à sécuriser son activité en Angola aussi bien à terre qu'en mer. La société Amarante UK a, pour exécuter ce contrat, recruté, conformément aux profils exigés par la société Total EetP Angola, différentes personnes dont M. D, ancien officier de la Marine nationale, qu'elle a mises à disposition de la société TEPA, après leur avoir fait suivre, au besoin, des formations en matière de sécurité, selon les préconisations de cette dernière société. Le requérant a ainsi signé avec la société Amarante UK, successivement, deux contrats de services d'une durée de 12 mois, couvrant les deux années en litige. Ces deux contrats, de droit anglais, s'ils ne se présentent pas formellement comme des contrats de travail, prévoient toutefois que M. D doit se conformer en tout temps aux instructions, directives et règles qui lui sont donnés par ou au nom du conseil d'administration de la société Amarante UK Ltd, identifient la fonction à assurer comme étant celle d'officier de sécurité pour " Total " en Angola, sans davantage de précision, indiquent la rémunération et les indemnités mensuelles qu'il percevra, ainsi que les modalités de sa couverture sociale prise en charge par la société Amarante UK, et comportent des clauses de non-concurrence et de confidentialité. Le personnel recruté par la société Amarante UK a été intégré au sein de la direction Santé, sureté, environnement et sécurité de la société TEPA et M. D a assuré les fonctions de chef de service " Sûreté Mer ". Il ressort, par ailleurs, non seulement de l'organigramme de cette direction mais également du manuel de gestion de la sureté, produit par M. D, qu'il avait au sein de cette direction, comme supérieur hiérarchique, M. C, qui exerçait les fonctions de chef de la division " sûreté " et chapeautait à ce titre le département " sûreté terre " et le service " sûreté mer ". M. C qui est l'auteur du manuel de gestion de la sûreté, approuvé par le directeur général de la société Total EetP Angola, a également été, en juillet 2014, le signataire, pour le compte de la société Amarante UK, du contrat conclu avec la société TEPA et la société angolaise EWS, De plus, la description du poste de chef de service " sûreté mer " figurant en annexe au manuel de gestion de la sûreté ne réduit pas les fonctions exercées par M. D à celles d'un consultant. Par suite, et alors même que la société Amarante UK Ltd, qui ne réalise pas d'opérations au Royaume-Uni, n'est pas connue de l'administration fiscale anglaise comme y étant un employeur, M. et Mme D sont fondés à faire valoir que le requérant a, en 2014 et 2015, exercé son activité professionnelle en étant soumis à un lien de subordination vis-à-vis de la société Amarante UK Ltd et qu'ainsi c'est à bon droit qu'ils ont déclaré ses revenus dans la catégorie des traitements et salaires. Il y a lieu, pour ce motif et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, d'accorder à M. et Mme D la décharge de l'ensemble des impositions en litige.

Sur les frais d'instance :

7. Il y a lieu de mettre à la charge de l'État le versement d'une somme de 1 800 euros à M. et Mme D au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Il est accordé, à M. et Mme D, la décharge des cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu qui leur ont été réclamées au titre des années 2014 et 2015.

Article 2 : L'État versera la somme de 1 800 euros à M. et Mme D au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. et Mme D et au directeur régional des finances publiques de Bretagne et du département d'Ille-et-Vilaine.

Délibéré après l'audience du 1er mars 2023, à laquelle siégeaient :

M. Etienvre, président,

M. Albouy, premier conseiller,

Mme Tourre, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 mars 2023.

Le rapporteur,

signé

E. ALe président,

signé

F. Etienvre

La greffière,

signé

S. Guillou

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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