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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2004762

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2004762

mercredi 12 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2004762
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantSELARL SAOUT & GALIA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés respectivement les 29 octobre 2020 et 24 novembre 2022, M. A D, représenté par la SELARL Saout et Galia, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle la ministre des armées a refusé de l'indemniser en raison des préjudices subis lors d'un accident imputable au service ;

2°) d'annuler la décision par laquelle la commission des recours des militaires a rejeté implicitement son recours contre la décision implicite du ministre des armées ;

3°) de condamner l'État à lui verser la somme de 376 000 euros au titre des préjudices subis ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 3 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

5°) de condamner l'État aux entiers dépens et notamment à lui verser la somme de 1 800 euros correspondant aux frais et honoraires du Dr B ;

6°) à titre subsidiaire, de surseoir à statuer et d'ordonner une expertise avant dire droit relative aux conséquences de l'accident de service dont il a été victime dans la nuit du 10 au 11 septembre 2015 lors d'un stage commando sur la base militaire de Lanester.

Il soutient que :

- sa requête est recevable ;

- il a été victime dans la nuit du 10 au 11 septembre 2015 de l'explosion d'une grenade assourdissante à quelques dizaines de centimètres de sa tête lors d'un stage commando ; cet accident a été reconnu comme un accident de service ;

- le fait de placer, en pleine nuit et dans un endroit peu éclairé, une grenade dans les sacs des candidats du stage commando ne trouve aucune justification ; le ministre des armées n'a pas, à sa connaissance, diligenté une enquête en vue de déterminer les responsabilités de l'accident ; les agissements de l'instructeur témoignent d'un défaut d'organisation du stage commando, directement à l'origine de son accident, qui constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'État ;

- par ailleurs, il a fait l'objet d'une prise en charge et de soins tardifs et inadaptés puisqu'il a été placé tardivement dans un caisson hyperbare, ce qui constitue également une faute de nature à engager la responsabilité de l'administration ;

- le ministre des armées n'est pas fondé à soutenir qu'il serait lui-même responsable de son état de santé en raison du délai qu'il a pris pour signaler les douleurs qu'il ressentait, alors que l'armée ne pouvait ignorer les conséquences potentielles liées à l'explosion d'une grenade assourdissante (et non pas d'exercice) à faible distance du militaire et aurait dû, d'elle-même, prendre l'initiative de lui faire passer des examens et de mettre fin à sa participation au stage commando ; l'armée ne pouvait ignorer l'enjeu que représentent ces stages pour les participants ni se fier à la réaction d'un stagiaire en état de choc suite à l'explosion d'une grenade assourdissante au niveau de la tête ;

- il a droit à réparation de l'intégralité de ses préjudices car l'accident est imputable à une faute de l'État ;

- il souffre d'une perte d'audition importante et définitive, d'acouphènes avec bourdonnements, de céphalées et de souffrances psychologiques dues à son état ;

- au regard de ces éléments, il est fondé à demander réparation des préjudices qu'il a subis depuis l'accident ;

- il y a lieu d'ordonner une expertise médicale complémentaire dès lors que son état de santé n'était pas consolidé, contrairement à ce qu'avait indiqué l'expert, et qu'il s'est considérablement dégradé au cours des dernières années ;

- bien que titulaire d'une pension d'invalidité, il est fondé à demander réparation des préjudices subis du fait de l'infirmité imputable au service et qui ne sont pas couverts par cette pension, tels que les souffrances éprouvées avant la consolidation, le préjudice esthétique, le préjudice sexuel, le préjudice d'agrément et le préjudice d'établissement ;

S'agissant de l'indemnisation des préjudices que la pension militaire d'invalidité a pour objet de réparer :

- sa pension insuffisante au regard des préjudices qu'elle est censée couvrir, compte-tenu de son âge - 23 ans au moment des faits - ainsi que du fait qu'il devra supporter le reste de sa vie les conséquences de l'accident ; la pension militaire d'invalidité n'indemnise pas l'invalidité résultant du stress post-traumatique évaluée par le Dr B à 40 % ; l'ensemble de ces préjudices peut être évalué à la somme de 150 000 euros ;

- si la pension militaire d'invalidité indemnise normalement les conséquences liées à la perte de revenus et l'incidence professionnelle, certains préjudices propres n'ont pas été indemnisés, tels que les frais de scolarité de 6 000 euros pour l'année passée en école de commerce, l'absence de revenus entre le 15 septembre 2017 et le 31 août 2018, l'absence de perception des primes liées aux missions qu'il était susceptible d'effectuer en tant que fusilier marin et la perte de chance d'effectuer une carrière militaire et plus particulièrement une carrière de commando laquelle représentait sa vocation ; l'ensemble de ces préjudices doivent être dédommagés à hauteur de 100 000 euros ;

S'agissant de l'indemnisation des préjudices non réparés par la pension militaire d'invalidité :

- il a subi un préjudice lié aux souffrances endurées avant consolidation, un déficit fonctionnel temporaire partiel entre le 10 septembre 2015 et le 26 octobre 2015 et entre le 7 novembre 2015 et le 13 janvier 2015 et un déficit fonctionnel temporaire total entre le 27 octobre 2015 et le 6 novembre 2015 qu'il conviendra de réparer à hauteur de 10 000 euros ;

- il a subi un préjudice esthétique découlant du port d'un appareil auditif qu'il convient de réparer à hauteur de 10 000 euros ;

- son préjudice d'agrément doit être réparé à hauteur de 15 000 euros ;

- ses préjudices patrimoniaux doivent être réparés à hauteur de 36 000 euros ;

- son préjudice moral lié au renoncement à effectuer une carrière militaire et plus particulièrement une carrière de commando peut être évalué à 10 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 juillet 2022, le ministre des armées conclut à ce que le tribunal ramène les prétentions indemnitaires de M. D à de plus justes proportions.

Il soutient que :

S'agissant des préjudices que la pension militaire d'invalidité (PMI) a pour objet de réparer :

- aucune faute n'a été commise par l'administration dans l'organisation ou le fonctionnement du service, la faute à l'origine de l'accident de M. D étant entièrement imputable à l'instructeur du département " commando " ;

- M. D est responsable de son état en raison de la minimisation de ses douleurs ;

- la prise en charge de l'intéressé a été réalisée dans les règles de l'art ;

- en l'absence de faute de l'État, M. D est uniquement fondé à demander la réparation de ses préjudices patrimoniaux et extra-patrimoniaux non réparés par la pension militaire d'invalidité à l'exclusion du déficit fonctionnel, de la perte de revenus et de l'incidence professionnelle ;

- en tout état de cause, si une faute de l'État était reconnue, le déficit fonctionnel temporaire devrait être limité à la somme de 985,20 euros, le déficit fonctionnel permanent à la somme de 80 000 euros, la perte de revenus entre le 15 septembre 2017 et le 31 août 2018 n'est pas établie, le préjudice allégué lié à l'incidence professionnelle n'est pas davantage établi ; ainsi, les préjudices que la PMI et la pension de retraite anticipée, qui ont été versées à M. D ont pour objet de réparer, sont déjà couverts par cette réparation forfaitaire.

S'agissant des préjudices que la PMI n'a pas pour objet de réparer :

- l'indemnisation des dépenses de santé futures est subordonnée à la production de justificatifs ;

- l'indemnité allouée au titre des souffrances endurées sera fixée à un maximum de 1 500 euros ;

- l'indemnité au titre du préjudice esthétique permanent sera fixée à un montant au plus égal à 500 euros si la preuve de l'acquisition d'un appareil auditif est produite ;

- l'indemnité au titre du préjudice d'agrément sera fixée à un montant qui n'excède pas la somme de 7 500 euros ;

- ce que M. D caractérise en tant que préjudice moral étant déjà réparé par l'indemnisation des souffrances endurées, de l'incidence professionnelle et du déficit fonctionnel permanent, aucune somme ne peut être allouée à ce titre.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la défense ;

- le code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de la guerre ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Tourre,

- et les conclusions de M. Fraboulet, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, militaire au sein des fusiliers marins de la base navale de Brest, a été victime, dans la nuit du 10 au 11 septembre 2015 lors d'un stage commando sur la base militaire de Lanester, de l'explosion d'une grenade qui a entraîné une perte de connaissance puis au réveil, une vision trouble, une otalgie avec un sifflement aigu et un déséquilibre. Le 21 octobre 2015, le centre médical des armées a dressé une déclaration d'affection présumée imputable au service. Le 16 septembre 2017, M. D a été rayé des contrôles à la suite de son classement en inaptitude définitive à la poursuite du service actif. Le président du tribunal administratif de Rennes a, à la demande du requérant, par une ordonnance du 26 juin 2017, ordonné une expertise confiée au docteur C B, en lui demandant de décrire les blessures, lésions et affections résultant de l'accident de septembre 2015 et de procéder à l'évaluation médico-légale de tous les postes de préjudices. L'expert a déposé le rapport de son expertise le 27 novembre 2017 dans lequel il a fixé la date de consolidation des blessures au 13 janvier 2017. Par un arrêté du 17 décembre 2018, une pension militaire d'invalidité définitive au taux global de 50 % a été attribuée à M. D. Par un courrier du 24 juin 2019, l'intéressé a formé une demande indemnitaire préalable au ministre des armées. Le requérant a ensuite, par un courrier du 25 février 2020, reçu le 28 février 2020, effectué un recours administratif préalable obligatoire devant la commission des recours des militaires à l'encontre de la décision implicite de rejet née du silence gardé par le ministre suite à sa demande. Par la présente requête, M. D demande au tribunal, à titre principal, de condamner l'État à lui verser, en réparation de ses différents préjudices, suite à son accident de service du 10 septembre 2015 la somme de 376 000 euros.

2. Aux termes de l'article L. 4123-2 du code de la défense : " Les militaires bénéficient des régimes de pensions ainsi que des prestations de sécurité sociale dans les conditions fixées par le code des pensions civiles et militaires de retraite, le code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de la guerre et le code de la sécurité sociale ". Aux termes de l'article L. 121-1 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de la guerre : " Ouvrent droit à pension : / 1° Les infirmités résultant de blessures reçues par suite d'évènements de guerre ou d'accidents éprouvés par le fait ou à l'occasion du service ; / 2° Les infirmités résultant de maladies contractées par le fait ou à l'occasion du service ; / 3° L'aggravation par le fait ou à l'occasion du service d'infirmités étrangères au service ; / 4° Les infirmités résultant de blessures reçues par suite d'accidents éprouvés entre le début et la fin d'une mission opérationnelle, y compris les opérations d'expertise ou d'essai, ou d'entraînement ou en escale, sauf faute de la victime détachable du service ".

3. Eu égard à la finalité qui lui est assignée par les dispositions de l'article L. 121-1 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre et aux éléments entrant dans la détermination de son montant, la pension militaire d'invalidité doit être regardée comme ayant pour objet de réparer, d'une part, les pertes de revenus et l'incidence professionnelle de l'incapacité physique et, d'autre part, le déficit fonctionnel, entendu comme l'ensemble des préjudices à caractère personnel liés à la perte de la qualité de la vie, aux douleurs permanentes et aux troubles ressentis par la victime dans ses conditions d'existence personnelles, familiales et sociales, à l'exclusion des souffrances éprouvées avant la consolidation, du préjudice esthétique, du préjudice sexuel, du préjudice d'agrément lié à l'impossibilité de continuer à pratiquer une activité spécifique, sportive ou de loisirs, et du préjudice d'établissement lié à l'impossibilité de fonder une famille.

4. En instituant la pension militaire d'invalidité, le législateur a entendu déterminer forfaitairement la réparation à laquelle les militaires peuvent prétendre, au titre des préjudices mentionnés ci-dessus, dans le cadre de l'obligation qui incombe à l'État de les garantir contre les risques qu'ils courent dans l'exercice de leur mission. Cependant, si le titulaire d'une pension a subi, du fait de l'infirmité imputable au service, d'autres préjudices que ceux que cette prestation a pour objet de réparer, il peut prétendre à une indemnité complémentaire égale au montant de ces préjudices.

5. Ces dispositions ne font pas non plus obstacle à ce qu'une action de droit commun pouvant aboutir à la réparation intégrale de l'ensemble du dommage soit engagée contre l'État, dans le cas notamment où l'accident serait imputable à une faute de nature à engager sa responsabilité.

6. Pour déterminer si l'accident de service ayant causé un dommage à un militaire est imputable à une faute de nature à engager la responsabilité de l'État, de sorte que ce militaire soit fondé à engager une action de droit commun pouvant aboutir à la réparation intégrale par l'État de l'ensemble du dommage, il appartient au juge administratif, saisi de conclusions en ce sens, de rechercher si l'accident est imputable à une faute commise dans l'organisation ou le fonctionnement du service.

Sur l'existence d'une faute commise dans l'organisation et le fonctionnement du service :

7. Il n'est pas contesté que les syndromes présentés par M. D sont en lien avec l'explosion d'une grenade assourdissante ou d'exercice à quelques dizaines de centimètres de sa tête dans la nuit du 10 au 11 septembre 2015 lors d'un stage commando.

8. Le requérant fait valoir que l'État a commis une faute, d'une part, en procédant au " piégeage " avec une grenade assourdissante ou d'exercice des sacs à dos des candidats du stage commando en pleine nuit et dans un endroit peu éclairé et, d'autre part, en ne le prenant pas médicalement en charge de façon rapide et adaptée puisqu'il a été placé tardivement dans un caisson hyperbare.

9. En ce qui concerne la prise en charge médicale, M. D fait tout d'abord valoir qu'il n'a été envoyé à l'infirmerie qu'à l'issue du parcours d'obstacles qui s'est déroulé le lendemain du traumatisme sonore. Il soutient également qu'il a bénéficié tardivement de séances en caisson hyperbare en s'appuyant sur les dires de l'expert, qui indique, dans son rapport, que le traitement médicamenteux par corticothérapie est classiquement proposé après un tel traumatisme sonore avec blast auriculaire mais qu'il est aussi possible de proposer un traitement en caisson hyperbare, lequel aurait été proposé à M. D " un peu tardivement ".

10. Il résulte toutefois de l'instruction que l'intéressé n'a pas alerté immédiatement les instructeurs de ses symptômes mais uniquement le lendemain, le 11 septembre 2015, à 8 heures. M. D a été examiné à l'infirmerie le même jour au matin et une perte d'audition a été constatée. Il a reçu un traitement médicamenteux par corticothérapie, a été invité à une visite de contrôle le 14 septembre suivant, mais n'a pas eu d'exemption médicale. M. D a ensuite effectivement bénéficié de cet examen de contrôle. L'intéressé a poursuivi sa formation malgré ce problème otologique jusqu'au 22 septembre 2015, date à laquelle il a été victime d'un nouvel accident entraînant une subluxation de l'épaule droite ce qui l'a rendu inapte à poursuivre le stage. Il a alors été placé en congé maladie de cinq semaines durant lesquelles il n'a pas été suivi par le service médical des armées. Alors même que l'audiogramme réalisé le 22 septembre 2015 au moment de son départ de l'école des fusiliers marins, était normal, une surdité de perception de 30 et 40 décibels a été constatée respectivement à droite et à gauche les 25 septembre et 16 octobre 2015, lorsque M. D a consulté un otorhinolaryngologiste. Comme indiqué au point 1, le 21 octobre 2015, le centre médical des armées a dressé une déclaration d'affection présumée imputable au service. Le bilan ORL réalisé le 26 octobre 2015 à l'hôpital d'instruction des armées Clermont-Tonnerre de Brest a mis en évidence un acouphène permanent, une perte d'audition de 30 et 40 décibels et des souffrances psychologiques. M. D a alors été placé en congé de maladie et a bénéficié de neuf séances de caisson hyperbare du 27 octobre au 6 novembre 2015. L'intéressé admet lui-même avoir minoré sa perte auditive afin de poursuivre le stage commando, ce qui, bien que compréhensible de la part d'un élève extrêmement motivé, a toutefois retardé sa prise en charge médicale. Par ailleurs, l'unique article médical joint en annexe du rapport d'expertise, s'il révèle des résultats positifs en cas d'association corticoïdes-oxygénothérapie hyperbare dès le lendemain de l'exposition sonore, précise toutefois que les études sur l'apport d'oxygène hyperbare apparaissent contradictoires et n'est pas suffisant à lui seul pour démontrer qu'une association telle que celle dont M. D a bénéficié n'était pas conforme aux règles de l'art. Dans ces conditions, le requérant n'établit pas que l'État a commis une faute dans sa prise en charge médicale au regard de l'état de l'art existant et des informations dont il disposait.

11. En revanche, il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'enquête du 21 juin 2016, que le " piégeage " par l'instructeur des sacs à dos des élèves avec deux grenades d'exercice avec un retard de sept secondes a été effectué en contradiction avec les règles de sécurité en vigueur, en particulier avec l'instruction permanente ECOFUS n° 2/Cdt du 11 mai 2012 fixant les mesures de sécurité à appliquer pour les activités de l'école, qui précise que le tir de munition d'exercice n'est autorisé que si l'objectif visé est situé à plus de quinze mètres du tireur, qu'il est interdit de viser un adversaire au visage et de jeter une grenade d'exercice à moins de quinze mètres d'une personne. En outre, le " piégeage " des sacs à dos des stagiaires a été réalisé la nuit, ce qui limitait la capacité de ces derniers à réagir à la vue de grenades. Si le ministre des armées fait valoir que le dommage subi par M. D est entièrement dû à la faute personnelle de l'instructeur du département commando de l'école des fusiliers marins de Lorient, qui n'a pas appliqué la règlementation sur les grenades d'exercice et a sous-évalué les risques induits par un piégeage de nuit, à l'encontre de stagiaires peu aguerris, il résulte de l'instruction qu'il n'y avait pas d'intention malveillante de son auteur, qui n'a d'ailleurs pas fait l'objet de procédure disciplinaire, et que l'encadrement des élèves n'a pas été suffisant ni les consignes passées clairement. Il suit de là que l'accident de service ayant causé un dommage à M. D est imputable non pas à une faute personnelle de l'instructeur mais bien à une faute commise dans l'organisation et le fonctionnement du service de nature à engager la responsabilité de l'État.

Sur l'étendue du préjudice réparable :

12. Aux termes de l'article R. 621-1 du code de justice administrative : " La juridiction peut, soit d'office, soit sur la demande des parties ou de l'une d'elles, ordonner, avant dire droit, qu'il soit procédé à une expertise sur les points déterminés par sa décision () ".

13. Au vu de la pièce médicale établie le 14 avril 2023 par le centre hospitalo-universitaire de Brest, il apparaît que l'état de santé de M. D s'est dégradé au cours des dernières années, en particulier l'anosmie et les céphalées fronto-temporales, favorisées par l'exercice et avec " photo-phono-phobie " qui ont occasionné par deux fois une perte de connaissance de quelques minutes et qui sont résistantes aux traitements ainsi que l'état de stress post-traumatique. L'état du dossier ne permet donc pas d'évaluer en toute connaissance de cause le préjudice à la réparation duquel M. D est en droit de prétendre. Il y a lieu par suite d'ordonner une expertise à cet effet dans les conditions précisées dans le dispositif du présent jugement.

D É C I D E :

Article 1er : Il sera, avant de dire droit, procédé à un complément d'expertise médicale, avec mission pour l'expert :

- de se faire remettre tous documents nécessaires et notamment le dossier de M. D et l'expertise médicale du 27 novembre 2017 ;

- d'examiner M. D et de décrire son état de santé en en dressant l'historique depuis le 11 septembre 2015 ;

- de rappeler les circonstances de l'accident de service dont M. D a été victime dans la nuit du 10 au 11 septembre 2015 et de préciser dans quelle mesure l'état actuel de M. D est imputable aux séquelles de cet accident ;

- d'indiquer à quelle date l'état de M. D peut être considéré comme consolidé et dans la négative, d'indiquer, si dès à présent, une incapacité permanente partielle est prévisible et en évaluer l'importance ;

- dans le cas de consolidation, de fixer la date de celle-ci et de préciser si, en conséquence de cet accident, il subsiste une incapacité permanente partielle et, dans l'affirmative, d'en fixer le taux ;

- de préciser, le cas échéant, la durée de l'incapacité temporaire de M. D en indiquant si elle a été partielle ou totale ;

- de dire si l'état de M. D est susceptible de modification en amélioration ou en aggravation ; dans l'affirmative, de fournir toutes précisions utiles sur cette évolution, sur son degré de probabilité et dans le cas où un nouvel examen serait nécessaire, de mentionner dans quel délai ;

- de fournir au Tribunal tous éléments de nature à lui permettre de se prononcer sur les éventuelles responsabilités encourues ;

- de dégager les éléments propres à justifier, le cas échéant, une indemnisation au titre des préjudices patrimoniaux et extrapatrimoniaux subis en relation directe avec l'accident ;

- de donner son avis sur la répercussion de l'incapacité médicalement constatée sur la vie professionnelle et personnelle de M. D ;

- de fixer le taux d'invalidité conformément au guide-barème des invalidités figurant en annexe du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre ;

- s'il y a lieu, de faire toutes autres constatations nécessaires, d'entendre les observations de tous intéressés et d'annexer à son rapport tous documents utiles.

Article 2 : Pour l'accomplissement de sa mission, l'expert convoquera les parties, examinera M. D, se fera remettre l'ensemble de ses dossiers médicaux, les rapports des expertises prescrites par l'administration ainsi que tous les documents utiles à l'accomplissement de sa mission.

Article 3 : L'expert accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il prêtera serment par écrit devant la greffière en chef du tribunal. L'expert déposera son rapport au greffe en deux exemplaires et en notifiera copie aux parties dans le délai fixé par le président du tribunal dans sa décision le désignant.

Article 4 : Les frais d'expertise sont réservés pour y être statué en fin d'instance.

Article 5 : Tous droits et moyens des parties sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A D et au ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 28 juin 2023, à laquelle siégeaient :

M. Etienvre, président,

M. Albouy, premier conseiller,

Mme Tourre, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 juillet 2023.

La rapporteure,

signé

L. TourreLe président,

signé

F. Etienvre

La greffière,

signé

S. Guillou

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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