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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2005386

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2005386

jeudi 20 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2005386
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation6ème Chambre
Avocat requérantSOCIETE D'AVOCATS TEISSONNIERE TOPALOFF LAFFORGUE ANDREU ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 2 décembre 2020 et 23 septembre 2022, M. A B, représenté par le cabinet d'avocats Teissonière, Topaloff, Lafforgue, Andreu et associés, ouvrier d'Etat, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 30 000 euros, assortie des intérêts de droit à compter de la première date de la première demande d'indemnisation avec capitalisation de ces intérêts, en réparation des préjudices résultant de la carence fautive de l'Etat qui l'a exposé, pendant de nombreuses années, à l'inhalation de poussières d'amiante sans moyen de protection efficace ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le juge administratif est compétent pour connaître du litige opposant un ouvrier d'Etat, agent public, affecté à la Direction des Constructions Navales (DCN) ;

- s'il souligne la carence de l'Etat régulateur, il recherche la responsabilité de l'Etat en tant qu'employeur ;

- l'Etat employeur a failli à ses obligations en ne mettant pas effectivement en œuvre les mesures de protection préconisées depuis 1906 en laissant, pendant de nombreuses années, les ouvriers et agents travaillant dans les ateliers de la DCN au contact de poussières d'amiante sans aucune protection efficace ; cette carence fautive est de nature à engager sa responsabilité ;

- les services où il a travaillé sont inscrits sur la liste des établissements ouvrant droit à l'allocation, pendant la période où il a exercé ses fonctions, le ministre des armées n'est donc pas fondé à soutenir que des protocoles de sécurité et des équipements de protection ont été mis en place ;

- l'exposition, notamment sur une longue durée, aux poussières d'amiante réduit l'espérance de vie des personnes concernées et peut provoquer chez elles de graves pathologies ;

- le lien de causalité entre la carence fautive de l'Etat et les préjudices subis est constitué ; il fait état d'éléments personnels et circonstanciés ;

- il est dans une situation d'inquiétude permanente (anxiété), craignant d'apprendre qu'il est atteint d'une grave maladie ; il demande une indemnisation à hauteur de 15 000 euros au titre de son préjudice moral ;

- il sollicite la réparation du trouble dans les conditions d'existence causé par la faute de l'administration à hauteur de 15 000 euros ; il fait l'objet d'un suivi post professionnel.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 septembre 2022, le ministre des armées conclu au rejet de la requête.

Il fait valoir :

- dès 1976, l'Etat a engagé des actions pour la protection des personnels exposés à l'inhalation de poussières d'amiante au sein de la DCN, ainsi qu'en attestent les notes de services jointes en copie ; l'intéressé n'est donc pas fondé à affirmer qu'aucune mesure de protection efficace n'a été prise ; la carence fautive de l'Etat n'est pas établie ;

- s'agissant du préjudice moral (anxiété), M. B n'établit pas être bénéficiaire de l'ASCAA et ne verse aucune pièce démontrer qu'il bénéficie ou a demandé à bénéficier d'un suivi médical post-professionnel ; son préjudice moral ne peut donc être présumé ;

- compte tenu de l'affectation récente de M. B, il a nécessairement bénéficié d'équipements de protection efficaces et adaptées dans les locaux dans lesquels il a été affecté.

- il n'a effectué que des missions ponctuelles au sein des établissements mentionnés ; son attestation d'emploi ne donne aucun détail sur les interventions réalisées par l'intéressé dans ces établissements, ni qu'il aurait été, à l'occasion de ces interventions, en contact avec des matériaux amiantés ;

- l'intéressée ne justifie pas de la réalité de l'exposition qu'il invoque ni a fortiori de son exposition sans mesure de protection efficace ;

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de sécurité sociale ;

- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;

- la loi n° 98-1194 du 23 décembre 1998, et notamment son article 41 ;

- le décret n° 77-949 du 17 août 1977 modifié ;

- le décret n° 2001-963 du 23 octobre 2001 ;

- le décret n° 2001-1269 du 21 décembre 2001 ;

- l'arrêté du 28 février 1995 pris en application de l'article D. 461-25 du code de la sécurité sociale fixant le modèle type d'attestation d'exposition et les modalités d'examen dans le cadre du suivi post-professionnel des salariés ayant été exposés à des agents ou procédés cancérogènes ;

- l'arrêté du 21 décembre 2001 relatif à la liste des professions, des fonctions et des établissements ou parties d'établissements permettant l'attribution d'une allocation spécifique de cessation anticipée d'activité à certains ouvriers de l'Etat ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C ;

- les conclusions de M. Desbourdes, rapporteur public ;

- et les observations de Me Macouillard représentant M. B.

Le ministre des armées n'était ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ouvrier d'Etat a été employé au sein de la direction régionale des systèmes d'information de la Marine (DIRSIM) du 21 septembre au 15 juillet 2018, en qualité d'agent technique de l'électronique. Estimant l'Etat employeur responsable d'une carence fautive, dès lors que ce dernier n'a pas mis en œuvre une protection efficace contre son exposition aux poussières durant sa carrière au DIRSIM de Brest, il a sollicité, par un courrier du 13 juin 2019, le ministre des armées, en vue de la réparation de son préjudice moral. Par une décision du 30 juillet 2020, le service du commissariat des armées a rejeté sa demande indemnitaire.

Sur la responsabilité de l'Etat employeur :

2. L'Etat employeur avait une obligation générale d'assurer la sécurité et la protection de la santé des travailleurs placés sous sa responsabilité et, à cet effet, de veiller à la mise en œuvre effective des règles d'hygiène et de sécurité propres à les soustraire au risque d'exposition aux poussières d'amiante. Le décret susvisé du 17 août 1977 relatif aux mesures particulières d'hygiène applicables dans les établissements où le personnel est exposé à l'action des poussières d'amiante comportait des dispositions interdisant l'exposition des travailleurs à l'amiante au-delà d'un certain seuil et imposait aux employeurs de contrôler la concentration en fibres d'amiante dans l'atmosphère des lieux de travail, de nature à réduire le risque de maladie dans les établissements concernés.

3. Le décret susvisé du 17 août 1977 relatif aux mesures particulières d'hygiène applicables dans les établissements où le personnel est exposé à l'action des poussières d'amiante comportait des dispositions interdisant l'exposition des travailleurs à l'amiante au-delà d'un certain seuil et imposait aux employeurs de contrôler la concentration en fibres d'amiante dans l'atmosphère des lieux de travail, de nature à réduire le risque de maladie dans les établissements concernés.

4. A cet égard, si le ministre des armées soutient que les mesures de protection ont été mises en œuvre par la DCN sur le site de Brest afin de protéger les personnels susceptibles d'être exposés aux poussières d'amiante et produit, à l'appui de ses dires, la note du 18 octobre 1976 transmettant à tous les sites de la DCN la note du 28 septembre 1976 sur la protection des travailleurs contre les maladies professionnelles, il résulte de l'instruction que ces documents, très généraux, qui énoncent des mesures de protection et des possibilités de remplacement de l'amiante, ne suffisent pas pour affirmer que les obligations qui incombaient à l'Etat en tant qu'employeur, notamment après la publication du décret susvisé du 17 août 1977 et des prescriptions postérieures qui l'ont complété, ont été effectivement mises en œuvre et reçu concrètement exécution au sein des ateliers, chantiers et structures de la DCN de Brest, notamment pour ce qui concerne les mesures de contrôle d'empoussièrement et de concentration moyenne en fibres d'amiante, les modalités de réalisation des travaux dans les cas où le personnel était exposé à l'inhalation de poussières d'amiante, ainsi que la mise en place de systèmes adéquats de ventilation. Par suite, la responsabilité de l'Etat en sa qualité d'employeur est engagée envers M. B.

Sur les préjudices :

5. M. B, estimant que son espérance de vie a été diminuée notablement du fait

de l'absorption par ses poumons de poussières d'amiante pendant ses années d'activité professionnelle, soutient vivre dans un état d'anxiété.

En ce qui concerne le préjudice d'anxiété :

6. Il résulte de l'instruction qu'est établi de façon statistiquement significative le lien entre une exposition suffisamment longue d'un travailleur aux poussières d'amiante et la baisse de son espérance de vie. La reconnaissance de ce lien statistique par le législateur a été à l'origine de la mise en place de deux dispositifs d'indemnisation fondés sur la solidarité nationale : d'une part, s'agissant des travailleurs effectivement tombés malades, par le fonds d'indemnisation des victimes de l'amiante et, d'autre part, s'agissant de tous les travailleurs, par le fonds de cessation anticipée d'activité des travailleurs de l'amiante. Cependant, les études statistiques générales ne suffisent pas, à elles seules, à établir le préjudice moral invoqué par M. B. Il lui appartient donc d'apporter devant le juge des éléments complémentaires probants relatifs à sa situation personnelle.

7. Il résulte à cet égard de l'instruction, notamment, de l'attestation d'emploi, élaborée par son employeur, que l'intéressé a été exposé au risque d'inhalation de poussières d'amiante dans le cadre de ses interventions pour des dépannages et déploiements d'installations dans des locaux de la DCN de Brest, notamment au bâtiment fer les bassin 8 et 10, la pyrotechnie Saint-Nicolas et tous les ateliers de l'Ile Longue et de Guenvenez, l'AMF Brest, ainsi que dans les locaux du commissariat de la marine du 25 janvier 1981 au 1er juin 2017 en tant qu'agent technique de l'électronique. Il a, ainsi, été exposé pendant une durée suffisamment longue de quelques 16 ans et 10 mois pour pouvoir, d'une part, lui autoriser un départ en cessation anticipée d'activité des travailleurs de l'amiante et, d'autre part, l'inclure dans le dispositif préventif prévu par l'arrêté susvisé du 28 février 1995, dont l'annexe II prévoit une surveillance post-professionnelle par examen médical et examen radiographique du thorax. Dès lors, il subit, à ce titre, un préjudice moral.

8. Ce préjudice moral est en lien direct et certain avec la carence fautive de l'Etat en sa qualité d'employeur. Dès lors, au regard des conditions d'exposition de M. B, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral de l'intéressé, qui vit dans la crainte de développer subitement une pathologie grave, eu égard à ce qui est indiqué plus haut, en fixant le montant de sa réparation à la somme de 8 000 euros.

En ce qui concerne les troubles dans les conditions d'existence :

9. S'agissant des troubles dans les conditions d'existence, il résulte de l'instruction que M. B ne produit aucun élément permettent d'établir qu'il est astreint à un suivi médical d'une fréquence et d'un inconfort tels qu'il caractériserait à lui seul des troubles dans les conditions d'existence. Dès lors, M. B n'est pas fondé à demander réparation de ce pré

Sur les intérêts et la capitalisation

10. M. B a droit aux intérêts au taux légal sur la somme de 8 000 euros à compter du 13 juin 2019, date de réception de sa première demande par le ministre des armées, ainsi qu'il le sollicite. Les intérêts seront capitalisés à compter du 13 juin 2020, date à laquelle une année d'intérêt était due, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais du litige :

11. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. B d'une somme de 800 euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

DÉCIDE :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à M. B la somme de 8 000 euros en réparation de son préjudice, avec intérêts au taux légal à compter du 13 juin 2019 et de leur capitalisation à compter du 13 juin 2020 puis à chaque échéance mensuelle.

Article 2 : L'Etat versera à M. B la somme de 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative avec intérêt

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête M. B est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 6 octobre 2022 à laquelle siégeaient :

M. Descombes, président,

M. Moulinier, premier conseiller,

M. Grondin, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe 20 octobre 2022.

Le président-rapporteur,

signé

G. C

L'assesseur le plus ancien,

signé

Y. Moulinier

La greffière,

signé

L. Garval

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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