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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2100084

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2100084

mercredi 9 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2100084
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantCabinet Gwenvaël Couhault

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 8 janvier 2021, la SAS Le Majestic, représentée par la SELARL CGC Avocats, demande au tribunal :

1°) la décharge des rappels de taxe sur la valeur ajoutée qui lui ont été réclamés au titre de la période correspondant à la période du 1er juillet 2014 au 30 juin 2017, mis en recouvrement le 31 janvier 2020, ainsi que des pénalités correspondantes ;

2°) à titre subsidiaire, la réduction de ces mêmes impositions ;

3°) la mise à la charge de l'État d'une somme de 4 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La SAS Le Majestic soutient que :

- la comparaison des marges commerciales issues de la reconstitution par l'administration de ses résultats et de la marge commerciale constatée dans des établissements similaires au sien démontre le caractère radicalement vicié de cette reconstitution ;

- l'écart entre le chiffre d'affaires déclaré et le chiffre d'affaires reconstitué provient d'une sous-estimation de la consommation du personnel par l'administration et des pertes ; elle souhaite développer des observations concernant les pertes et offerts à la clientèle ;

- la volonté d'éluder l'impôt n'est pas établie et dès lors, les majorations pour manquements délibérés ne sont pas fondées ;

- les dispositions de l'article 1759 du code général des impôts ont pour objectif l'incitation à la délation et à témoigner contre soi-même ; ces objectifs contreviennent gravement et de manière intolérable à l'obligation de loyauté qui doit présider à la recherche des preuves, aux libertés civiles et politiques et s'inscrivent en contravention avec les traités internationaux ratifiés par la France et la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'homme.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 mai 2021, le directeur régional des finances publiques de Bretagne et du département d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par la SAS Le Majestic n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des impôts ;

- le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- et les conclusions de M. Fraboulet, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. La SAS Le Majestic, qui exploite une discothèque à Quimper et qui fait partie d'un groupe fiscal intégré dont la société mère est la SARL Holding M, a fait l'objet d'une vérification de comptabilité au titre de la période du 1er juillet 2014 au 30 juin 2017. Une première proposition de rectification lui a été notifiée en cours de contrôle, le 19 décembre 2018, au titre de l'exercice clos le 30 juin 2015. Une seconde proposition de rectification couvrant le reste de la période vérifiée lui a été notifiée le 27 février 2019, soit à l'issue du contrôle. L'ensemble des rectifications a été notifié selon la procédure contradictoire. Par ailleurs, l'amende pour absence de désignation des bénéficiaires des revenus distribués, prévue à l'article 1759 du code général des impôts, lui a été appliquée le 18 novembre 2019. Au titre de l'ensemble de la période vérifiée, le vérificateur a rejeté la comptabilité présentée, puis a procédé à la reconstitution du chiffre d'affaires de l'entreprise et tiré les conséquences fiscales de cette reconstitution aboutissant à des chiffres d'affaires et des résultats imposables supérieurs à ceux déclarés par la société. La SAS Le Majestic a présenté, les 20 février 2019 et 9 mai 2019, des observations contestant les rectifications notifiées respectivement les 19 décembre 2018 et 27 février 2019. Le service a répondu les 29 avril 2019 et 25 juin 2019 en tenant compte d'une partie de ces observations et en réduisant en conséquence les chiffres d'affaires reconstitués et, par suite, les conséquences fiscales des rectifications. La société a sollicité une entrevue avec le supérieur hiérarchique du vérificateur, à l'issue de laquelle les rectifications ont été une fois encore réduites en raison d'une majoration des offerts et de la consommation du personnel. Au terme d'une entrevue, qui s'est déroulée le 12 décembre 2019, l'interlocuteur départemental a confirmé les rectifications issues du recours hiérarchique. Après la mise en recouvrement des rappels de taxe sur la valeur ajoutée, des majorations correspondantes et de l'amende mentionnée ci-dessus, la SAS Le Majestic a formé des réclamations les 19 et 20 février 2020, les contestant en totalité. Par une décision du 9 novembre 2020, l'administration a rejeté ces réclamations. Dans le cadre de la présente instance, la SAS Le Majestic réitère ses demandes.

Sur les conclusions en décharge des rappels de taxe sur la valeur ajoutée en litige :

2. La SAS Le Majestic, dont la comptabilité est informatisée, ne conteste pas ne pas avoir conservé l'intégralité des données informatiques sur lesquelles l'administration peut exercer son contrôle, le bien-fondé du procès-verbal de défaut de présentation de comptabilité du 11 décembre 2018 constatant ce manquement, les autres manquements, incohérences et anomalies relevés dans les deux propositions de rectification, ainsi que le caractère irrégulier et non probant de sa comptabilité en résultant. La société requérante ne remet pas ainsi en cause le principe même de la reconstitution de chiffre d'affaires opérée par le vérificateur pour la totalité de la période vérifiée, mais uniquement la méthode utilisée.

3. Les rectifications ont été notifiées selon la procédure contradictoire. Il est constant que la société requérante les a contestées en temps utile. La commission des impôts directs et des taxes sur les chiffres d'affaires n'ayant pas été saisie et la société requérante ne pouvant pas être regardée comme dépourvue de comptabilité, les dispositions de l'article L. 192 du livre des procédures fiscales ne sont pas applicables. Dès lors, la charge de la preuve du bien-fondé des impositions en litige incombe à l'administration.

4. Le vérificateur a reconstitué le chiffre d'affaires de la SAS Le Majestic selon la méthode des achats revendus après avoir dépouillé l'ensemble des factures d'achat, en tenant compte des doses servies et notamment des ventes au verre ou à la bouteille, des tarifs pratiqués, des stocks d'entrée et de sortie de chacun des exercices, ainsi que des tarifs d'entrée de la discothèque et de l'existence de boissons comprises dans ce prix d'entrée. Le vérificateur a également reconstitué le chiffre d'affaires réalisé par le vestiaire et par la vente de sandwiches. La société requérante ayant justifié, en cours de procédure d'imposition, un volume d'offerts et de boissons consommées par le personnel de l'établissement, les achats correspondants ont été extournés de la reconstitution. Cette méthode de reconstitution, qui repose sur les données collectées au sein de l'entreprise lors du contrôle, n'apparaît pas, dans son principe, inadaptée à l'activité de la SAS Le Majestic, mais est, au contraire, couramment et valablement utilisée pour reconstituer le chiffre d'affaires de ce type d'établissement. Par suite, l'administration a pu régulièrement en faire application en l'espèce.

5. La SAS Le Majestic fait valoir que la méthode mise en œuvre par l'administration est radicalement viciée dès lors que la moyenne de la marge commerciale de son secteur d'activité serait de 82,87 %, que les marges commerciales résultant de ses résultats déclarés, seraient de 81,69 % pour l'exercice clos en 2015, 80,96 % pour l'exercice clos en 2016 et de 80,41 % pour l'exercice clos en 2017 et que les rectifications porteraient sa marge à 85,33 % (2015), 86,15 % (2016) et 86,10% (2017). Or, elle n'identifie pas l'origine du taux de 82,87 % dont elle se prévaut, ni la période à laquelle il se rapporterait. Il s'agit, par ailleurs, d'une moyenne obtenue à partir de taux de marge différents s'en écartant nécessairement. De plus, les taux de marge résultant des rectifications dont la société requérante fait état sont les mêmes que ceux qu'elle invoquait en réponse aux propositions de rectification et ne correspondent donc pas à ceux procédant des résultats imposés déterminés après le recours hiérarchique et confirmés par l'interlocuteur départemental, qui sont inférieurs à ceux ressortant des rectifications notifiées. Enfin, un taux de marge excessif ne résulte pas forcément d'une surévaluation du chiffre d'affaires. Il peut également trouver son origine dans une minoration des charges laquelle reste sans influence sur le montant du chiffre d'affaires soumis à la taxe sur la valeur tout en justifiant uniquement une révision du montant de la taxe sur la valeur ajoutée déductible. Par suite, la SAS Le Majestic n'est pas fondée à soutenir que la méthode appliquée par le service aboutit à lui attribuer des chiffres d'affaires disproportionnés par rapport à ceux qu'elle pouvait réaliser au regard de ses conditions d'exploitation.

6. Si la SAS Le Majestic soutient aussi, dans sa requête, comme elle l'a fait précédemment dans sa réclamation du 19 février 2020, que les pertes, les offerts et la consommation du personnel ont été sous-évalués et qu'elle le démontrera dans un mémoire complémentaire, elle n'a toutefois pas produit un tel mémoire et a informé le tribunal, le 8 septembre 2022 qu'elle n'entendait finalement pas répliquer au mémoire en défense.

7. Il résulte de tout ce qui précède que l'administration doit être regardée comme justifiant les chiffres d'affaires sur la base desquels ont été établis les rappels de taxe sur la valeur ajoutée mis à la charge de la société requérante au titre de la période vérifiée et, par suite, comme établissant le bien-fondé de ces impositions.

Sur les conclusions en décharge des majorations pour manquement délibéré :

8. Aux termes de l'article 1729 du code général des impôts : " Les inexactitudes ou les omissions relevées dans une déclaration ou un acte comportant l'indication d'éléments à retenir pour l'assiette ou la liquidation de l'impôt ainsi que la restitution d'une créance de nature fiscale dont le versement a été indûment obtenu de l'État entraînent l'application d'une majoration de : / a. 40 % en cas de manquement délibéré () ". Aux termes de l'article L. 195 A du livre des procédures fiscales : " En cas de contestation des pénalités fiscales appliquées à un contribuable au titre des impôts directs () la preuve de la mauvaise foi et des manœuvres frauduleuses incombe à l'administration ".

9. Il résulte de ces dispositions que la pénalité pour manquement délibéré a pour seul objet de sanctionner la méconnaissance délibérée par le contribuable de ses obligations déclaratives. Pour établir le caractère délibéré du manquement, l'administration doit apporter la preuve, d'une part, de l'insuffisance, de l'inexactitude ou du caractère incomplet des déclarations et, d'autre part, de l'intention de l'intéressé d'éluder l'impôt.

10. Afin de justifier, ainsi que cela lui incombe, l'application de ces majorations aux rappels de taxe sur la valeur ajoutée de la période vérifiée, l'administration fait valoir que la vérification de comptabilité a permis de constater que l'entreprise n'avait conservé aucun justificatif des recettes réalisées au titre des vestiaires et de la restauration rapide, que les données relatives à deux des trois caisses enregistreuses utilisées, relatives à la période du 1er juillet 2015 au 30 juin 2017 pour l'une des deux et à la période du 1er juillet 2016 au 30 septembre 2016 pour la seconde, n'avaient pas été conservées, qu'il en était de même des bandes " papier " des caisses enregistreuses, seuls des tickets Z de clôture journalière ventilant les recettes de la journée par mode de règlement ayant été produits, et que l'analyse des inventaires a fait ressortir des achats revendus négatifs sur l'ensemble de la période vérifiée. L'administration invoque également les écarts constatés entre les chiffres d'affaires taxés et les chiffres d'affaires ressortant des déclarations déposées au titre de la taxe sur la valeur ajoutée. Toutefois, si ces derniers écarts sont substantiels s'agissant des exercices clos en 2016 et 2017, puisqu'ils atteignent respectivement 15,45 % et 19,40 %, celui de l'exercice clos le 30 juin 2015 n'est que de 1,65 %. Les irrégularités relatives à la conservation des données des caisses enregistreuses ne concernent d'ailleurs pas cet exercice. Au regard de l'ensemble de ces éléments, l'administration doit être regardée comme établissant l'intention de la SAS Le Majestic d'éluder l'impôt et donc l'existence de manquements délibérés justifiant l'application de la majoration de 40 % uniquement aux rappels de taxe sur la valeur ajoutée mis à la charge de la société au titre de la période du 1er juillet 2015 au 30 juin 2016 et de la période du 1er juillet 2016 au 30 juin 2017. Par suite, la SAS Le Majestic est fondée à demander la décharge de cette majoration en tant qu'elle a été appliquée au rappel de taxe sur la valeur ajoutée relatif à la période du 1er juillet 2014 au 30 juin 2015.

Sur les conclusions en décharge de l'amende infligée en application de l'article 1759 du code général des impôts :

11. Aux termes de l'article 117 du code général des impôts : " Au cas où la masse des revenus distribués excède le montant total des distributions tel qu'il résulte des déclarations de la personne morale visées à l'article 116, celle-ci est invitée à fournir à l'administration, dans un délai de trente jours, toutes indications complémentaires sur les bénéficiaires de l'excédent de distribution. En cas de refus ou à défaut de réponse dans ce délai, les sommes correspondantes donnent lieu à l'application de la pénalité prévue à l'article 1759. ".

12. Aux termes de l'article 1759 du code général des impôts : " Les sociétés et les autres personnes morales passibles de l'impôt sur les sociétés qui versent ou distribuent, directement ou par l'intermédiaire de tiers, des revenus à des personnes dont, contrairement aux dispositions des articles 117 et 240, elles ne révèlent pas l'identité, sont soumises à une amende égale à 100 % des sommes versées ou distribuées. Lorsque l'entreprise a spontanément fait figurer dans sa déclaration de résultat le montant des sommes en cause, le taux de l'amende est ramené à 75 %. ". Ces dispositions ont pour objet et pour effet, d'une part de réparer le préjudice pécuniaire subi par le Trésor du fait du refus de désigner les personnes bénéficiaires des distributions occultes et, d'autre part, d'instituer une sanction destinée à lutter contre la fraude fiscale en incitant les personnes morales qu'elle vise à respecter leurs obligations déclaratives et plus précisément à révéler, à la demande de l'administration présentée sur le fondement de l'article 117 du même code, l'identité des bénéficiaires de l'excédent des distributions auxquelles elle a procédé et, contrairement à ce que soutient la SAS Le Majestic, n'obligent pas cette personne morale à s'incriminer elle-même.

13. En se bornant à faire valoir, sans plus de précisions, que les dispositions de l'article 1759 du code général des impôts contreviennent gravement et de manière intolérable à l'obligation de loyauté qui doit présider à la recherche des preuves, aux libertés civiles et politiques et s'inscrivent en contravention avec les traités internationaux ratifiés par la France et la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'homme, la société requérante ne met pas le tribunal à même d'apprécier le bien-fondé du ou des moyens qu'elle entend ainsi soulever.

Sur les frais d'instance :

14. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit à la demande de la SAS Le Majestic présentée sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, l'État ne pouvant être regardé comme étant la partie perdante.

D E C I D E :

Article 1er : Il est accordé à la SAS Le Majestic la décharge de la majoration de 40 % pour manquement délibéré appliquée au rappel de taxe sur la valeur mis à sa charge au titre de l'exercice clos en 2015.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de la SA Le Majestic est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la SAS Le Majestic et au directeur régional des finances publiques de Bretagne et du département d'Ille-et-Vilaine.

Délibéré après l'audience du 12 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Etienvre, président,

M. Albouy, premier conseiller,

Mme Tourre, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 novembre 2022.

Le rapporteur,

signé

E. ALe président,

signé

F. Etienvre

La greffière,

signé

S. Guillou

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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