lundi 2 octobre 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rennes |
| Section | Tribunal Administratif de Rennes |
| N° Dossier | TA35-2103203 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | 5ème Chambre |
| Avocat requérant | CORTEN |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés respectivement les 21 juin 2021 et 2 février 2023, M. E C et Mme D B, représentés par Me Viannay, demandent au tribunal :
1°) de condamner la commune de La Chapelle-Chaussée à leur verser la somme globale de 80 901,36 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter de la réception de leur réclamation préalable du 19 avril 2021 et de la capitalisation annuelle des intérêts, en réparation des préjudices qu'ils estiment avoir subis en raison de l'illégalité de deux refus de permis de construire opposés par la commune en 2018 et 2020 et d'un refus, en 2019, de proroger un certificat d'urbanisme, qui l'était régulièrement depuis 2012 ;
2°) de mettre à la charge de la commune de La Chapelle-Chaussée la somme de 4 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
- la commune de La Chapelle-Chaussée a commis des fautes qui engagent sa responsabilité, d'une part, en raison de l'illégalité des deux refus de permis de construire et, d'autre part, du refus de proroger le certificat d'urbanisme qu'ils avaient obtenu en 2012 et qui a été régulièrement prorogé jusque-là ;
- il existe un lien de causalité entre les fautes commises et les préjudices qu'ils ont subis ;
- leur préjudice s'élève à la somme de 80 901,36 euros, correspondant à la perte de la valeur du terrain à hauteur de 51 278 euros, à des frais de géomètre à hauteur de 2 260,36 euros, des frais d'entretien de terrain à hauteur de 3 200 euros, à des frais de déplacement et de perte de jours de travail à hauteur de 9 163 euros, et à leur préjudice moral à hauteur de 15 000 euros.
Par deux mémoires en défense, enregistrés les 2 septembre 2022 et 2 août 2023, la commune de La Chapelle-Chaussée, représentée par Me Lahalle, conclut au rejet de la requête et en outre, à ce que le versement d'une somme de 1 500 euros soit mis à la charge des requérants au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir qu'il n'existe pas de lien de causalité direct et certain entre les éventuelles fautes de la commune et les préjudices demandés qui ne sont en tout état de cause pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'urbanisme ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Terras, rapporteur ;
- les conclusions de M. Desbourdes, rapporteur public ;
- et les observations de Me Viannay, représentant les requérants et de Me Colas, représentant la commune de La Chapelle-Chaussée.
Une note en délibéré produite pour les requérants a été enregistrée le 20 septembre 2023.
Considérant ce qui suit :
1. Alors qu'ils avaient obtenu un certificat d'urbanisme opérationnel en 2012, plusieurs fois prorogé, M. C et Mme B, qui souhaitaient vendre leur terrain cadastré C1263 et C1265 situé au lieu-dit La Croisade sur le territoire de la commune de La Chapelle-Chaussée, ont dû renoncer à leur vente en 2018 et en 2020 en raison du refus du maire de la commune d'accorder un permis de construire à leurs acheteurs. Le maire de La Chapelle-Chaussée a également refusé d'accorder à M. C et Mme B, en janvier 2019, une nouvelle prorogation du certificat d'urbanisme obtenu en 2012 avant de finalement l'accorder quelques mois après. Estimant que ces trois décisions sont illégales et que les fautes ainsi commises engagent la responsabilité de la commune, M. C et Mme B ont demandé à la commune de La Chapelle-Chaussée, par courrier du 19 avril 2021, de les indemniser des préjudices qu'ils estiment avoir subis à la suite de ces différents refus. Suite au rejet de leur demande préalable, M. C et Mme B demandent au tribunal de condamner la commune de La Chapelle-Chaussée à leur verser la somme de 80 901,36 euros assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation.
Sur les conclusions à fin d'indemnisation :
En ce qui concerne la responsabilité de la commune de La Chapelle-Chaussée :
S'agissant du refus du 27 juillet 2018 d'accorder un permis de construire :
2. Le maire de La Chapelle-Chaussée a, par arrêté du 27 juillet 2018, refusé d'accorder un permis de construire pour la construction d'une maison d'habitation à M. et Mme A, qui avaient signé une promesse de vente avec les requérants, au motif que le terrain n'était pas desservi par les réseaux de distribution électrique et d'eau potable.
3. Il résulte toutefois de l'instruction que le terrain en cause était bien desservi par les réseaux et ne nécessitait que de simples raccordements aux réseaux n'excédant pas cent mètres. Or, l'article L. 111-11 du code de l'urbanisme ne pouvait permettre au maire de s'opposer à un simple raccordement sur des réseaux situés à moins de 100 mètres dans la mesure où ces réseaux présentent des caractéristiques suffisantes, ce qui n'est pas contesté. L'illégalité du refus de permis, opposé le 27 juillet 2018, qui a, d'ailleurs, été retiré le 22 novembre 2018, en raison de l'existence de cette desserte, est ainsi constitutive d'une faute susceptible d'engager la responsabilité de la commune.
S'agissant du refus du 15 janvier 2019 de proroger le certificat d'urbanisme :
4. Aux termes de l'article R. 410-17 du code de l'urbanisme : " Le certificat d'urbanisme peut être prorogé par périodes d'une année sur demande présentée deux mois au moins avant l'expiration du délai de validité, si les prescriptions d'urbanisme, les servitudes administratives de tous ordres et le régime des taxes et participations d'urbanisme applicables au terrain n'ont pas changé. La demande de prorogation, formulée en double exemplaire par lettre accompagnée du certificat à proroger, est déposée et transmise dans les conditions prévues à l'article R. 410-3. ".
5. Il résulte de l'instruction qu'alors que le certificat d'urbanisme délivré le 22 octobre 2012 avait été prorogé chaque année, le maire de La Chapelle-Chaussée a refusé de le proroger pour une année supplémentaire par un arrêté du 15 janvier 2019 au motif que le terrain n'était pas desservi par les réseaux d'eau potable et d'électricité. La commune a ainsi commis une erreur de droit dès lors que l'autorité administrative, saisie d'une demande de prorogation d'un permis de construire par une personne ayant qualité pour présenter une telle demande, ne peut refuser d'y faire droit que si les règles d'urbanisme et les servitudes administratives de tous ordres s'imposant au projet ont été modifiées, postérieurement à la délivrance du certificat dans un sens qui lui est défavorable, ce qui n'était pas le cas en l'espèce. Le refus de proroger le certificat d'urbanisme était donc illégal et cette illégalité est également constitutive d'une faute susceptible d'engager la responsabilité de la commune, nonobstant la prorogation du certificat finalement intervenue le 13 mai 2019.
S'agissant du refus du 22 octobre 2020 d'accorder un permis de construire :
6. Il résulte de l'instruction que le maire de La Chapelle-Chaussée a, par un arrêté du 22 octobre 2020, refusé d'accorder un permis de construire à de nouveaux pétitionnaires qui avaient signé une promesse de vente avec M. C et Mme B aux motifs, d'une part, que les nouvelles dispositions du règlement du plan local d'urbanisme (PLU) de Rennes métropole, entré en vigueur en février 2020, classaient désormais le terrain litigieux en zone agricole A, le rendant inconstructible et en raison de l'absence, d'autre part, de desserte en eau potable, cette fois sur le fondement de l'article R. 111-2 du code de l'urbanisme et du paragraphe 8.2 du titre IV du règlement du PLU métropolitain.
Quant à l'absence de desserte en eau potable :
7. Comme exposé précédemment, le terrain d'assiette était bien desservi par les réseaux. Il s'ensuit que ce premier motif était erroné.
Quant au classement du terrain en zone agricole A par le nouveau PLUI :
8. Aux termes de l'article L. 410-1 du code de l'urbanisme : " Le certificat d'urbanisme, en fonction de la demande présentée : / a) Indique les dispositions d'urbanisme, les limitations administratives au droit de propriété et la liste des taxes et participations d'urbanisme applicables à un terrain ; / b) Indique en outre, lorsque la demande a précisé la nature de l'opération envisagée ainsi que la localisation approximative et la destination des bâtiments projetés, si le terrain peut être utilisé pour la réalisation de cette opération ainsi que l'état des équipements publics existants ou prévus. Lorsqu'une demande d'autorisation ou une déclaration préalable est déposée dans le délai de dix-huit mois à compter de la délivrance d'un certificat d'urbanisme, les dispositions d'urbanisme, le régime des taxes et participations d'urbanisme ainsi que les limitations administratives au droit de propriété tels qu'ils existaient à la date du certificat ne peuvent être remis en cause à l'exception des dispositions qui ont pour objet la préservation de la sécurité ou de la salubrité publique. / Lorsque le projet est soumis à avis ou accord d'un service de l'Etat, les certificats d'urbanisme le mentionnent expressément. Il en est de même lorsqu'un sursis à statuer serait opposable à une déclaration préalable ou à une demande de permis. Le certificat d'urbanisme précise alors expressément laquelle ou lesquelles des circonstances prévues aux deuxième à sixième alinéas de l'article L. 424-1 permettraient d'opposer le sursis à statuer. / Le certificat d'urbanisme est délivré dans les formes, conditions et délais déterminés par décret en Conseil d'Etat par l'autorité compétente mentionnée au a et au b de l'article L. 422-1 du présent code ". Ces dispositions ont pour effet de garantir à la personne à laquelle a été délivré un certificat d'urbanisme, quel que soit son contenu, un droit à voir sa demande de permis de construire déposée durant les dix-huit mois qui suivent, examinée au regard des dispositions d'urbanisme applicables à la date de ce certificat, à la seule exception de celles qui ont pour objet la préservation de la sécurité ou de la salubrité publique.
9. Il résulte de l'instruction que le certificat d'urbanisme délivré le 22 octobre 2012 à M. C par la commune de La Chapelle-Chaussée a été régulièrement prorogé, garantissant à son titulaire un droit à voir toute demande d'autorisation ou de déclaration préalable déposée dans le délai indiqué, examinée au regard des règles d'urbanisme applicables à la date de la délivrance du certificat. Si la commune se prévaut de ce qu'une mention relative à un possible sursis à statuer a été insérée au certificat d'urbanisme délivré en 2018, cette circonstance demeure cependant sans incidence dès lors qu'en vertu de l'article L. 410-1 du code de l'urbanisme, seules les dispositions d'urbanisme légalement applicables à la date de délivrance de ce certificat sont cristallisées et non le contenu de ce certificat. Il en résulte que, dès lors que, en 2012, le PLUI de Rennes Métropole adopté le 19 décembre 2019, n'était pas applicable, le maire de La Chapelle-Chaussée a commis une erreur de droit en décidant que la demande de permis de construire devait être examinée à l'aune du nouveau PLUI. Par suite, les requérants sont également fondés à soutenir que le maire a commis, le 22 octobre 2020, des illégalités constitutives d'une faute susceptible d'engager la responsabilité de la commune.
S'agissant du refus du 15 janvier 2019 d'accorder un permis de construire :
10. Il résulte de l'instruction que le maire s'est fondé sur le fait que le projet de construction ne pouvait être mis en œuvre en l'absence de desserte en eau potable et en électricité dès lors que M. et Mme A n'avaient donné leur accord à la prise en charge du financement du raccordement du terrain par la mise en œuvre d'une extension du réseau en eau potable.
11. Les requérants n'établissent pas qu'il existait d'autres modalités concrètes de desserte du terrain. Il est par ailleurs constant qu'ils n'ont pas consenti au financement sollicité. Dans ces conditions, la décision du 15 janvier 2019 ne parait entachée d'aucune illégalité fautive.
S'agissant de l'existence d'un comportement fautif de la commune :
12. La volonté de la commune de nuire aux intérêts des requérants n'est pas établie. Aucun comportement fautif de la commune ne peut ainsi être retenu.
En ce qui concerne les préjudices indemnisables :
13. La responsabilité d'une personne publique n'est susceptible d'être engagée que s'il existe un lien de causalité suffisamment direct et certain entre les fautes commises par cette personne et le préjudice subi par la victime.
S'agissant de la perte de valeur de terrain et de la perte du bénéfice du produit de la vente :
14. Il résulte de l'instruction que, si les requérants soutiennent que le classement en zone A de leur terrain par le nouveau PLUI le rend inconstructible, ce préjudice tiré de la perte de valeur vénale du terrain est dépourvu de tout lien direct avec les illégalités fautives retenues par le présent jugement. Quant au préjudice résultant de la perte du bénéfice du produit de la vente, elle est la conséquence de la renonciation des acquéreurs potentiels à poursuivre la vente et ne présente pas de lien suffisamment direct et certain avec les illégalités fautives de l'administration communale.
S'agissant des frais de géomètre :
15. M. C et Mme B se prévalent de frais de géomètre entrepris en 2005, soit avant la date des illégalités fautives de la commune, et en 2018 dans le cadre de la vente. Ces derniers ne présentent cependant pas un lien direct avec les illégalités commises par la commune dès lors que la délimitation d'un terrain à vendre est un préalable nécessaire à toute vente.
S'agissant des frais d'entretien de jardin :
16. Les requérants présentent une facture de 2016 antérieure aux fautes commises et une autre datée d'août 2019 qui ne peut être directement reliée à une faute commise par la commune dès lors qu'à cette date le certificat d'urbanisme avait été prorogé et la nouvelle demande de permis de construire non encore déposée.
S'agissant des frais de déplacement et de perte de jours de travail :
17. Si les requérants sollicitent une somme globale de 9 163 euros au titre de frais de déplacement et de perte de jours de travail, il n'est pas établi notamment au regard de leur date, qu'ils aient un lien direct et certain avec les fautes commises par la commune.
S'agissant du préjudice moral :
18. Les requérants sont fondés à demander réparation des seuls préjudices directs et certains en lien avec les illégalité fautives commises par la commune de La Chapelle-Chaussée. Il sera fait une juste appréciation du préjudice moral subi par les requérants du fait des trois illégalités fautives retenues dans le présent jugement par l'allocation d'une somme de 5 000 euros.
Sur les intérêts et la capitalisation :
19. Cette somme de 5 000 euros sera majorée des intérêts au taux légal à compter du 20 avril 2021, date de réception de la demande préalable par la commune de La Chapelle-Chaussée. Les intérêts échus au 20 avril 2022 seront capitalisés ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette même date pour produire eux-mêmes intérêts.
Sur les frais liés au litige :
20. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à que soit mise à la charge de M. C et Mme B, qui ne sont pas partie perdante dans la présente instance, la somme demandée par la commune sur le fondement de ces dispositions.
21. En revanche, il y a lieu de mettre à la charge de la commune de La Chapelle-Chaussée le versement d'une somme de 1 500 euros à M. C et Mme B au même titre.
D É C I D E :
Article 1er : La commune de La Chapelle-Chaussée est condamnée à verser à M. C et Mme B la somme de 5 000 euros.
Article 2 : Cette somme portera intérêt au taux légal à compter du 20 avril 2021. Les intérêts échus au 20 avril 2022 seront capitalisés ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette même date pour produire eux-mêmes intérêts.
Article 3 : La commune de La Chapelle-Chaussée versera une somme de 1 500 euros à M. C et Mme B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Les conclusions de la commune de La Chapelle-Chaussée tendant au bénéfice des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administratives sont rejetées.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. E C, représentant unique des requérants et à la commune de La Chapelle-Chaussée.
Délibéré après l'audience du 18 septembre 2023, à laquelle siégeaient :
M. Etienvre, président,
M. Terras, premier conseiller,
Mme Le Berre, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 octobre 2023.
Le rapporteur,
Signé
F. Terras
Le président,
Signé
F. Etienvre
La greffière,
Signé
E. Douillard
La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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