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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2103860

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2103860

jeudi 22 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2103860
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantCABINET GERVAISE DUBOURG

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 26 juillet 2021 et 27 septembre 2023, la société civile immobilière François Mauriac, représentée par Me Dubourg, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 14 372,35 euros au titre de la perte des loyers arrêtée au 15 mars 2021, à laquelle s'ajoute une somme de 451,89 euros par mois jusqu'à la date du jugement ou du départ de son locataire ainsi que la somme de 3 000 euros au titre des troubles dans les conditions d'existence et du préjudice moral, assorties des intérêts au taux légal à compter de la demande indemnitaire préalable et de la capitalisation des intérêts en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait du retard avec lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine lui a accordé le concours de la force publique ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'Etat a commis une faute en tardant à lui accorder le concours de la force publique en vue d'expulser son locataire alors que l'huissier a entamé les démarches nécessaires ;

- cette réticence de l'Etat ne pouvait légalement se fonder sur l'instruction ministérielle conditionnant l'intervention de la force publique à une proposition de relogement effective de l'occupant lorsque l'expulsion résultait, comme en l'espèce, d'une situation d'impayés, cette instruction ne pouvant ajouter une condition à l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution ;

- s'il devait être considéré qu'une décision revenant sur l'accord du 26 juin 2020 a été prise, elle serait illégale pour avoir retiré ou abrogé une décision créatrice de droits légale ;

- la responsabilité sans faute de l'Etat peut être engagée du fait des lois dès lors qu'elle a subi un préjudice anormal et spécial ;

- son préjudice correspond au montant des loyers impayés, aux charges mensuelles, aux frais relatifs à la procédure d'expulsion ainsi qu'aux troubles dans les conditions d'existence et au préjudice moral.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 janvier 2022, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- il n'a jamais entendu retirer la décision du 26 juin 2020 accordant le concours de la force publique à la SCI requérante ;

- la demande de concours de la force publique ayant été effectuée le 7 février 2020, la responsabilité de l'Etat ne pouvait théoriquement commencer à courir qu'à compter du

11 juillet 2020 tant en raison de la trêve hivernale que de l'application de l'article 10 de la loi

n° 2020-546 du 11 mai 2020 prorogeant l'état d'urgence sanitaire au 10 juillet 2020 ;

- la décision d'octroi du concours de la force publique du 11 juillet 2020 a mis fin à sa responsabilité et, en l'absence de justification d'une saisine par l'huissier des forces de l'ordre à compter de cette date pour organiser son exécution, aucune faute ne saurait être reprochée à l'Etat ;

- à titre subsidiaire, sur l'évaluation du préjudice :

- le préjudice en lien avec les troubles dans les conditions d'existence et le préjudice moral n'est pas caractérisé ;

- les honoraires d'huissier ne relèvent pas d'un préjudice locatif pouvant faire l'objet d'une indemnisation ;

- la seule période indemnisable, dans l'hypothèse où la SCI François Mauriac justifierait d'une saisine par l'huissier des forces de police, serait celle comprise entre le

27 juillet 2020 et le 18 juin 2021, date de départ du locataire, soit une somme de 4 862,92 euros

Par une ordonnance du 12 juillet 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au

30 septembre 2023.

Un mémoire complémentaire, présenté par le préfet d'Ille-et-Vilaine, a été enregistré le

4 octobre 2023, postérieurement à la clôture de l'instruction, et n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution ;

- le code des procédures civiles d'exécution ;

- l'ordonnance n° 2020-331 du 25 mars 2020 relative au prolongement de la trêve hivernale ;

- la loi n° 2020-546 du 11 mai 2020 prorogeant l'état d'urgence sanitaire et complétant ses dispositions ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience, au cours de laquelle ont été entendus :

- le rapport de Mme Plumerault ;

- les conclusions de Mme Thalabard, rapporteure publique ;

- et les observations de Me Dubourg, représentant la SCI François Mauriac.

Considérant ce qui suit :

1. La société civile immobilière François Mauriac a conclu, le 15 avril 2011, avec

M. B A, un bail d'habitation portant sur la location d'un appartement dans un immeuble situé 2, allée François Mauriac à Rennes, moyennant un loyer mensuel de 380 euros et une provision pour charges de 15 euros par mois, révisés automatiquement et de plein droit chaque année au 1er mai. M. A ne s'acquittant pas de l'intégralité de ses loyers, la SCI requérante a obtenu, par jugement du tribunal d'instance de Rennes du 27 septembre 2019, la constatation de la résiliation du bail à la date du 5 février 2019 et l'expulsion de son locataire au besoin avec le concours de la force publique. M. A s'est maintenu dans les lieux. Le 7 février 2020, la SCI François Mauriac a sollicité par exploit d'huissier le concours de la force publique pour procéder à cette expulsion. Le préfet d'Ille-et-Vilaine a accordé, par une décision du 26 juin 2020, le concours de la force publique à compter du 11 juillet 2020, sans que cela ne soit suivi d'effet. Par un courrier du 25 mars 2021, reçu le 2 avril 2021 adressé au préfet d'Ille-et-Vilaine, la société requérante a demandé à l'Etat de l'indemniser des préjudices qu'elle estime avoir subis en raison du retard mis à lui octroyer le concours de la force publique pour procéder à l'expulsion de son locataire et de l'abstention d'y procéder, une fois le concours de la force publique accordé. Le préfet d'Ille-et-Vilaine ayant implicitement rejeté sa demande, la SCI François Mauriac demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme de 14 372,35 euros au titre de la perte des loyers arrêtée au 15 mars 2021, outre une somme de 451,89 euros par mois jusqu'à la date du jugement ou du départ de son locataire et une somme de 3 000 euros au titre des troubles dans les conditions d'existence et du préjudice moral, assorties des intérêts au taux légal et de leur capitalisation.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité de l'Etat du fait du retard dans l'octroi et la mise en œuvre du concours de la force publique :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution, dans sa rédaction applicable en l'espèce : " L'État est tenu de prêter son concours à l'exécution des jugements et des autres titres exécutoires. Le refus de l'Etat de prêter son concours ouvre droit à réparation. () ". Aux termes de l'article L. 153-2 du même code, dans sa rédaction applicable en l'espèce : " L'huissier de justice chargé de l'exécution peut requérir le concours de la force publique. ". Aux termes de l'article L. 412-1 du même code : " Si l'expulsion porte sur un local affecté à l'habitation principale de la personne expulsée ou de tout occupant de son chef, elle ne peut avoir lieu () qu'à l'expiration d'un délai de deux mois qui suit le commandement. () ". Aux termes de l'article R. 153-1 de ce code : " Si l'huissier de justice est dans l'obligation de requérir le concours de la force publique, il s'adresse au préfet. / () / Toute décision de refus de l'autorité compétente est motivée. Le défaut de réponse dans un délai de deux mois équivaut à un refus. / (). ".

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 412-6 du code des procédures civiles d'exécution : " Nonobstant toute décision d'expulsion passée en force de chose jugée et malgré l'expiration des délais accordés en vertu de l'article L. 412-3, il est sursis à toute mesure d'expulsion non exécutée à la date du 1er novembre de chaque année jusqu'au 31 mars de l'année suivante, à moins que le relogement des intéressés soit assuré dans des conditions suffisantes respectant l'unité et les besoins de la famille. / Par dérogation au premier alinéa du présent article, ce sursis ne s'applique pas lorsque la mesure d'expulsion a été prononcée en raison d'une introduction sans droit ni titre dans le domicile d'autrui à l'aide de manœuvres, de menaces, de voies de fait ou de contrainte. () ". Les dispositions de l'article 1er de l'ordonnance du

25 mars 2020 relative au prolongement de la trêve hivernale, puis celles du I de l'article 10 de la loi du 11 mai 2020 prorogeant l'état d'urgence sanitaire et complétant ses dispositions ont prolongé, pour l'année 2020, cette période, dite de trêve hivernale, prévue au premier alinéa de l'article L. 412-6 du code des procédures civiles d'exécution, en repoussant son terme du

31 mars au 31 mai 2020, puis au 10 juillet 2020. Ces dispositions ont ainsi eu pour effet de faire obstacle à ce que le concours de la force publique soit mis en œuvre, jusqu'au 10 juillet 2020, pour procéder à l'expulsion des occupants de logements à usage d'habitation.

4. En premier lieu, il résulte de l'instruction que l'huissier de justice a présenté, le

7 février 2020, aux services du préfet d'Ille-et-Vilaine une requête de concours de la force publique en vue de l'exécution du jugement du 27 septembre 2019 du tribunal d'instance de Rennes. Le préfet d'Ille-et-Vilaine, par une décision du 26 juin 2020, a accordé à la SCI François Mauriac le concours de la force publique à compter du 11 juillet 2020, première date possible après la demande pour tenir compte à la fois de la période de sursis de l'article L. 412-6 du code des procédures civiles d'exécution et de la prolongation de l'état d'urgence sanitaire. Dès lors, aucune responsabilité de l'Etat ne peut être retenue pour la période antérieure à cette date.

5. En second lieu, si la période de responsabilité de l'Etat au titre d'un refus d'accorder le concours de la force publique pour l'exécution d'un jugement s'achève en principe au jour où l'administration décide d'octroyer ce concours, elle ne prend fin qu'à la date de mise en œuvre effective du concours lorsque celle-ci intervient plus de quinze jours après la décision, sauf si ce délai est imputable au propriétaire ou à l'huissier ou justifié par des circonstances

particulières.

6.En l'espèce, si la SCI François Mauriac produit un courrier du 8 juillet 2020 par lequel l'huissier de justice qu'elle a mandaté informe le notaire gérant le bien être en attente d'un retour de la police nationale, devant lui communiquer une date pour procéder à l'expulsion de

M. A, ce document est insuffisant à lui seul, en l'absence de production en particulier des échanges intervenus avec les forces de l'ordre, pour établir que l'huissier à qui incombait, en application de l'article L. 153-2 du code des procédures civiles d'exécution, l'organisation matérielle de l'expulsion, a accompli les diligences nécessaires en vue de fixer la date de l'expulsion. Dès lors, la responsabilité de l'Etat ne peut davantage être engagée pour la période postérieure au 10 juillet 2020.

En ce qui concerne la responsabilité du fait des lois :

7.La responsabilité de l'Etat du fait des lois et des règlements est susceptible d'être engagée sur le fondement de l'égalité des citoyens devant les charges publiques, pour assurer la réparation de préjudices nés de l'adoption d'une loi ou d'un règlement à la condition que cette loi ou ce règlement n'ait pas entendu exclure toute indemnisation et que le préjudice dont il est demandé réparation, revêtant un caractère grave et spécial, ne puisse, dès lors, être regardé comme une charge incombant normalement aux intéressés.

8. La société requérante soutient que les dispositions de l'ordonnance du 25 mars 2020 relative au prolongement de la trêve hivernale et de l'article 10 de la loi du 11 mai 2020 prorogeant l'état d'urgence sanitaire et complétant ses dispositions font subir un préjudice anormal et spécial à une catégorie de bailleurs qui avait obtenu une décision d'octroi du concours de la force publique à compter du 1er avril 2020 avant l'entrée en vigueur de ces dispositions. Toutefois, compte tenu du montant du préjudice et de l'absence de conséquences notables alléguées sur la gestion de la société requérante, il ne résulte pas de l'instruction que le préjudice financier invoqué présente un caractère anormal et spécial. Dès lors, la responsabilité de l'État résultant d'une rupture d'égalité devant les charges publiques en raison des dispositions de l'ordonnance du 25 mars 2020 relative au prolongement de la trêve hivernale et de l'article 10 de la loi du 11 mai 2020 prorogeant l'état d'urgence sanitaire et complétant ses dispositions ne saurait être engagée.

9.Il résulte de ce qui précède que les conclusions indemnitaires de la SCI François Mauriac ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

10.En vertu des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, le tribunal ne peut pas faire bénéficier la partie tenue aux dépens ou la partie perdante du paiement par l'autre partie des frais qu'elle a exposés à l'occasion du litige soumis au juge. Les conclusions présentées à ce titre par la société requérante doivent, dès lors, être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de la SCI François Mauriac est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société civile immobilière François Mauriac et au préfet d'Ille-et-Vilaine

Délibéré après l'audience du 8 février 2024 à laquelle siégeaient :

Mme Grenier, présidente,

Mme Plumerault, première conseillère,

Mme Pellerin, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 février 2024.

La rapporteure,

signé

F. PlumeraultLa présidente,

signé

C. Grenier La greffière,

signé

I. Le Vaillant

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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