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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2104682

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2104682

jeudi 28 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2104682
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantCABINET D'AVOCATS COUDRAY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 15 septembre 2021 et 3 octobre 2023, la société Vert-Marine, représentée par la Selarl Muriel Gillette Avocat, demande au tribunal :

1°) à titre principal, de condamner la communauté de communes du pays de Châteaugiron à lui verser la somme de 240 000 euros, assortie des intérêts à compter du 10 juin 2021 et de leur capitalisation annuelle, en réparation du préjudice qu'elle estime avoir subi en raison de son éviction irrégulière de la procédure d'attribution du contrat de concession pour l'exploitation d'un centre aquatique intercommunal " INOXIA " ;

2°) à titre subsidiaire, de condamner la communauté de communes du pays de Châteaugiron à lui verser la somme de 10 000 euros, assortie des intérêts à compter du

10 juin 2021 et de leur capitalisation annuelle, au titre des frais d'études engagés pour la présentation de son offre ;

3°) de mettre à la charge de la communauté de communes du pays de Châteaugiron la somme de 5000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la créance n'est pas prescrite, dès lors qu'elle a adressé à la communauté de communes plusieurs courriers qui ont interrompu le délai de la prescription quadriennale ;

- en tant que candidate irrégulièrement évincée de la procédure d'attribution du contrat de concession pour l'exploitation du centre aquatique de la communauté de communes du pays de Châteaugiron, elle est bien fondée à solliciter l'indemnisation de son préjudice ;

- l'autorité concédante est tenue d'éliminer une offre qui ne respecte pas le droit du travail en vigueur, y compris lorsqu'il résulte d'une convention collective étendue ;

- la convention collective nationale du sport, dite CCNS, du 7 juillet 2005 a été modifiée par un avenant du 6 novembre 2009, publié par arrêté ministériel du 7 avril 2010, afin d'étendre son champ d'application aux relations entre les employeurs et les salariés des entreprises exerçant leur activité principale notamment dans le domaine de la gestion d'installations et d'équipements sportifs ;

- la Cour de cassation a rappelé, dans un arrêt du 11 décembre 2019, que le personnel attaché au fonctionnement de tels équipements relevait de la seule convention nationale du sport, à l'exclusion de la convention collective nationale des espaces de loisirs, d'attractions et culturels, dite ELAC, du 5 janvier 1994 ;

- le centre aquatique en litige est une installation sportive à caractère récréatif et de loisirs, dont les missions relatives à la pratique sportive et à l'apprentissage de la natation, qui justifient la qualification de service public, sont rappelées dans le contrat de délégation ;

- la communauté de communes du pays de Châteaugiron a commis une illégalité fautive en retenant l'offre de la société Prestalis, qui prévoyait la mise en œuvre de la convention collective ELAC, d'autant qu'elle avait attiré l'attention de l'autorité délégante sur le caractère inapplicable de cette convention collective ;

- le refus de ses concurrents de mettre en œuvre la convention collective nationale du sport est à l'origine d'une rupture d'égalité, dès lors que le principal poste de dépenses d'une concession d'équipements sportifs et de loisirs réside dans la rémunération du personnel de cet équipement ;

- l'attribution irrégulière du contrat de concession litigieux à la société Prestalis, alors que cette offre prévoyait l'application de la convention collective ELAC pourtant légalement inapplicable, lui a causé un préjudice ;

- son offre a été classée par la communauté de communes du pays de Châteaugiron après l'offre de la société attributaire et doit ainsi être regardée comme ayant eu une chance sérieuse d'emporter le contrat dans le cadre de cette procédure de passation ;

- elle est fondée à demander le paiement d'une indemnité représentant l'ensemble du résultat dont elle a été privée, sans déduction de l'impôt sur les sociétés, sur la totalité de la durée du contrat, ce qui correspond à la somme de 240 000 euros hors taxes ;

- elle sollicite, à titre subsidiaire, le versement d'une somme de 10 000 euros au titre des frais d'étude qu'elle a été contrainte d'engager pour la présentation de son offre.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 13 mars et 18 octobre 2023, la communauté de communes du pays de Châteaugiron, représentée par Me Sophie Guillon-Coudray (cabinet Coudray), conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 5 000 euros soit mise à la charge de la société Vert Marine, au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la requête est tardive et ainsi irrecevable, dès lors que la prescription quadriennale des créances susceptibles d'être détenues par la société requérante est acquise au 31 décembre 2020 en l'absence d'acte interruptif ;

- elle n'a commis aucune faute en s'abstenant d'écarter l'offre de la société Prestalis, les installations du centre aquatique " INOXIA " justifiant l'application de la convention collective ELAC et non de la convention collective nationale du sport ;

- le recours indemnitaire du candidat évincé ne se rapporte qu'à la contestation de la validité d'un contrat administratif et non de ses modalités d'exécution ;

- la régularité de l'application d'une convention collective s'apprécie à l'échelle de chaque employeur et entreprise, compte tenu de son activité principale ;

- l'activité principale réalisée par la société Prestalis concerne principalement les espaces de loisirs, 58 % de la surface des installations étant dédiée aux activités ludiques et récréatives et 42 % étant dédiée à des fins purement sportives ;

- l'exception relative à la " gestion d'installations sportives à caractère récréatif et de loisir " prévue à l'article 1er de la convention collective ELAC ne s'applique pas au cas d'espèce, le complexe " INOXIA " ayant pour vocation principale des activités à caractère récréatif et ludique et non sportif ;

- la question de l'application de la convention ELAC en lieu et place de la CCNS révèle une difficulté sérieuse d'interprétation dont le tribunal administratif de Rennes est matériellement incompétent pour connaître ;

- la requérante ne démontre nullement que l'indication de la convention collective applicable a constitué une exigence pesant sur les soumissionnaires au regard du document de consultation des entreprises ;

- aucun des documents de la consultation n'imposait aux candidats de définir la convention collective applicable à ses salariés ou au personnel repris ;

- elle n'a commis aucun manquement dans l'attribution de la délégation de service public litigieuse, de sorte que la société Vert Marine ne peut prétendre à l'indemnisation de son manque à gagner ou des frais engagés pour la présentation de son offre ;

- il n'y a aucun lien de causalité entre l'éviction de la société Vert Marine et l'application de la convention collective ELAC ;

- la preuve du lien de causalité entre l'éviction de la société Vert Marine et la faute alléguée incombe exclusivement au requérant ;

- la société Vert Marine ne démontre pas qu'en l'absence d'irrégularité, son offre aurait été mieux classée que celle de l'attributaire ;

- le seul fait pour la société Vert Marine d'avoir été classée en deuxième position n'implique pas qu'elle disposait de chances sérieuses d'obtenir le contrat litigieux ;

- l'application de la CCNS n'aurait nullement été de nature à modifier le classement des offres ;

- le préjudice lié au manque à gagner invoqué par la société Vert Marine ne peut être indemnisé, dès lors qu'elle n'avait pas de chances sérieuses d'obtenir le contrat litigieux ;

- le préjudice lié au manque à gagner invoqué par la société Vert Marine ne présente pas de caractère certain et réel, dès lors que l'indemnisation sollicitée vise à couvrir le bénéfice brut et non le bénéfice net ;

- le préjudice relatif aux frais de présentation de l'offre invoqué par la société Vert Marine n'est pas caractérisé en l'absence de preuve du lien direct et certain entre son éviction du contrat de concession et ce chef de préjudice.

La procédure a été communiquée à la société Prestalis qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la commande publique ;

- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;

- le décret n° 2016-86 du 1er février 2016 relatif aux contrats de concession ;

- l'arrêté du 21 novembre 2006 portant extension d'un avenant à la convention collective nationale du sport ;

- l'arrêté du 7 avril 2010 portant extension d'avenants à la convention collective nationale des espaces de loisirs, d'attractions et culturels (n° 1790) ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Grenier,

- les conclusions de Mme Thalabard, rapporteure publique,

- et les observations de Me Cahu, substituant Me Gillette, pour la société Vert Marine et de Me Corillion pour la communauté de communes du pays de Châteaugiron.

Considérant ce qui suit :

1. Dans le cadre de ses compétences en matière d'équipements culturels et sportifs d'intérêt communautaire, la communauté de communes du pays de Châteaugiron a décidé de construire un centre aquatique intercommunal et d'en confier l'exploitation à une société privée par la voie d'un contrat de délégation de service public. A l'issue de la procédure de consultation engagée, et après analyse des offres, la société Vert Marine a été informée, par un courrier du

25 avril 2016, reçu le 29 avril suivant, que l'offre qu'elle avait présentée n'avait pas été retenue et que la délégation de service public avait été attribuée à la société Prestalis. Le contrat de délégation de service public a, en conséquence, été conclu le 3 juin 2016 avec la société Prestalis pour une durée de six ans. Par un courrier du 10 juin 2021, reçu le 15 juin 2021, la société Vert Marine a sollicité de la communauté de communes du pays de Châteaugiron qu'elle l'indemnise de son manque à gagner, à hauteur de 240 000 euros, en raison de son éviction qu'elle estime irrégulière de la procédure de passation de la délégation de service public. La communauté de communes lui ayant expressément fait connaître son refus le 21 juillet 2021, la société Vert Marine demande, par la présente requête, que celle-ci soit condamnée à lui verser une somme 240 000 euros en réparation de son manque à gagner, ou, à défaut, une somme de 10 000 euros en raison des frais engagés pour la présentation de son offre.

Sur l'exception de prescription quadriennale :

2. Aux termes de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'Etat, les départements, les communes et les établissements publics : " Sont prescrites, au profit de l'Etat, des départements et des communes, sans préjudice des déchéances particulières édictées par la loi et sous réserve des dispositions de la présente loi, toutes créances qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis (). ". Aux termes de l'article 2 de la même loi : " La prescription est interrompue par : / Toute demande de paiement ou toute réclamation écrite adressée par un créancier à l'autorité administrative, dès lors que la demande ou la réclamation a trait au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance, alors même que l'administration saisie n'est pas celle qui aura finalement la charge du règlement. / () Toute communication écrite d'une administration intéressée, même si cette communication n'a pas été faite directement au créancier qui s'en prévaut, dès lors que cette communication a trait au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance (). ".

3. Il est constant que la société Vert Marine a été informée le 29 avril 2016 du rejet de son offre pour la délégation de service public litigieuse. Elle était ainsi à même de connaître, dès cette date, l'origine de son dommage résultant du rejet de son offre par la communauté de communes du pays de Châteaugiron ainsi que l'étendue de son préjudice correspondant au compte d'exploitation prévisionnel présenté à l'appui de son offre. Le point de départ du délai de prescription quadriennale doit ainsi être fixé au 1er janvier 2017.

4. Toutefois, la société Vert Marine entend se prévaloir de ce qu'elle a adressé à la communauté de communes du pays de Châteaugiron plusieurs demandes visant à obtenir la communication de documents, lesquelles ont été, selon elle, de nature à interrompre la prescription quadriennale.

5. La première demande du 4 mai 2016, qui portait notamment sur la communication du rapport d'analyse des candidatures, des offres initiales et finales, des lettres de convocation aux négociations adressées aux différents candidats, des procès-verbaux de ces négociations ou encore de l'offre finale de l'attributaire a trait au fait générateur ainsi qu'à l'existence et au montant de la créance. Cependant, cette demande, formée en 2016, même année que celle du rejet de l'offre de la société Vert Marine, n'a aucune incidence sur le point de départ du délai de prescription quadriennale, le 1er janvier 2017 et ainsi sur la date d'acquisition de la prescription quadriennale. Les courriers suivants des 10 juillet 2017, 1er août 2018, 5 juillet 2019 et 29 janvier 2021 avaient pour objet d'obtenir le rapport d'activité annuel de la délégation de service public pour l'exploitation du centre aquatique de la communauté de communes du pays de Châteaugiron pour les années 2016 à 2019. Toutefois, ces rapports d'activité n'ont pas trait au fait générateur, au montant ou à l'existence de la créance de la société Vert Marine, qui pouvait évaluer son manque à gagner à partir de son offre sans nécessairement disposer des données réelles d'exploitation de l'espace aquatique et qui, d'ailleurs, ne se fonde sur ces rapports d'activité ni dans sa demande indemnitaire préalable, ni dans la présente requête, mais sur le compte d'exploitation prévisionnel présenté à l'appui de son offre. En conséquence, il résulte de l'instruction qu'aucun acte n'a interrompu le délai de la prescription quadriennale postérieurement au 4 mai 2016.

6. Enfin, il résulte de l'instruction que la société Vert Marine n'a adressé à la communauté de communes du pays de Châteaugiron sa demande indemnitaire préalable que le

10 juin 2021, postérieurement à la date d'acquisition de la prescription quadriennale, le

31 décembre 2020. Par suite, la communauté de communes du pays de Châteaugiron est fondée à opposer à la société Vert Marine l'exception de prescription quadriennale.

7. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions présentées par la société Vert Marine à fin d'indemnisation doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

8. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que la communauté de communes du pays de Châteaugiron, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à la société Vert Marine une somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la société Vert Marine une somme de 1 500 euros à verser à la communauté de communes du pays de Châteaugiron au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DÉCIDE :

Article 1er : La requête de la société Vert Marine est rejetée.

Article 2 : La société Vert Marine versera à la communauté de communes du pays de Châteaugiron une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société Vert Marine, à la communauté de communes du pays de Châteaugiron et à la société Prestalis.

Délibéré après l'audience du 14 mars 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Grenier, présidente,

Mme Plumerault, première conseillère,

Mme Pellerin, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition du greffe, le 28 mars 2024.

La présidente-rapporteure,

signé

C. GrenierL'assesseure la plus ancienne

dans le grade,

signé

F. Plumerault

La greffière,

signé

I. Le Vaillant

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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