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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2106016

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2106016

lundi 13 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2106016
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantSOCIETE D'AVOCATS LEXCAP

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et trois mémoires, enregistrés le 24 novembre 2021, le 11 septembre, ainsi que les 10 et 16 octobre 2023, M. et Mme B et C A, représentés par Me Jean-Meire, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) de condamner la commune de Kervignac à leur verser la somme de 45 514,55 euros en réparation des préjudices subis à raison des fautes de la commune ;

2°) de majorer cette somme des intérêts au taux légal depuis le 19 juillet 2021 et de capitaliser les intérêts ;

3°) de mettre à la charge de la commune de Kervignac la somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- leur créance n'est pas prescrite dès lors qu'ils n'ont eu connaissance de l'origine de leur dommage qu'à l'occasion de la modification du schéma de cohérence territoriale du pays de Lorient et qu'avant cette date la commune leur a laissé croire que l'inconstructibilité de leur parcelle découlait de l'application de la loi ALUR ;

- la commune de Kervignac a commis des fautes qui engagent sa responsabilité, d'une part, en classant leur parcelle en zone constructible au plan d'occupation des sols approuvé le 5 mai 1995, d'autre part, en leur délivrant un certificat d'urbanisme daté du 20 mai 2000 réitérant l'illégalité de ce classement et déclarant que le terrain était constructible ;

- il existe un lien de causalité entre les fautes commises et les préjudices qu'ils ont subis puisqu'ils n'auraient pas acquis ces parcelles s'ils avaient su qu'elles n'étaient pas constructibles et aucune imprudence fautive ne peut leur être reprochée ;

- leur préjudice s'élève à la somme 45 514,55 euros, correspondant à la perte de valeur vénale de la parcelle à hauteur de 22 962,46 euros, aux frais de notaire à hauteur de 2 553,88 euros, aux frais de géomètres à hauteur de 725,67 euros, aux intérêts bancaires et frais de dossier et d'assurance résultant de l'emprunt bancaire qu'ils ont souscrit chiffré à 6 478,48 euros, aux frais d'aménagement des parcelles à hauteur de 911,65 euros, à leur préjudice moral à hauteur de 3 000 euros, à la taxe foncière payée depuis l'année 2002 jusqu'à l'année 2019 à hauteur de 1 022 euros et au préjudice d'immobilisation du capital chiffré à 7 860,41 euros.

Par deux mémoires en défense, enregistrés le 4 novembre 2022 et le 27 septembre 2023, la commune de Kervignac, représentée par la SELARL Lexcap, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge des requérants la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la créance est prescrite ;

- les requérants ont commis une imprudence fautive de nature à l'exonérer totalement de sa responsabilité ;

- sur les préjudices :

- la perte de valeur vénale doit être calculée au regard du prix d'un terrain d'agrément puisque les parcelles litigieuses sont utilisées comme telles par les requérants dont la maison se situe sur un terrain en face ; elles devraient être valorisées à 9,44 euros le mètre carré ;

- les frais de notaire ne sont pas justifiés et doivent être revus à la baisse compte tenu de ce que le terrain peut être valorisé comme terrain d'agrément ;

- les frais de géomètre sont sans lien avec les fautes commises par la commune dès lors que ces sommes ont été déboursées avant l'acquisition du terrain et que les frais de bornage, utiles aux propriétaires d'un terrain, ne sont pas indemnisables ;

- le préjudice lié aux frais résultant de l'emprunt bancaire ne présente pas un caractère certain dès lors que le tableau produit, qui n'est ni daté ni signé, ne permet pas de s'assurer du montant des frais de dossier et qu'il fait état d'une réduction commerciale ;

- les frais d'entretien de la parcelle ont été utiles aux requérants et ne sont donc pas indemnisables ;

- les époux A ne justifient pas de la réalité du préjudice moral qu'ils invoquent ;

- les requérants ne justifient pas du préjudice résultant de l'immobilisation de capital qu'ils allèguent et ne peuvent pas demander à ce titre une indemnisation supérieure à 188,53 euros ;

- ils ne peuvent demander le versement d'une somme au titre des taxes foncières dont ils se sont acquittés alors que cette taxe est exclusivement assise sur la valeur locative cadastrale et qu'elle est due quel que soit la valorisation du terrain ; ce chef de préjudice est donc sans lien avec les fautes invoquées.

Par un courrier du 21 février 2024, le greffe du tribunal a invité M. et Mme A à produire, sur le fondement de l'article R. 613-1-1 du code de justice administrative, les avis d'imposition de taxe foncière dans leur intégralité ainsi que toute pièce de nature à établir le montant des intérêts bancaires et des frais de dossier résultant de l'emprunt souscrit par les requérants pour acheter les terrains litigieux.

M. et Mme A ont produit en réponse à ce courrier, le 28 février 2024, un mémoire et des pièces qui ont été communiqués.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'urbanisme ;

- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'Etat, les départements, les communes et les établissements publics ;

- la loi n° 86-2 d'aménagement et d'urbanisme du 3 janvier 1986, dite loi Littoral ;

- la loi n° 2014-366 pour l'accès au logement et un urbanisme rénové, dite loi Alur ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Villebesseix,

- les conclusions de M. Vennéguès, rapporteur public,

- et les observations de Me Jean-Meire, représentant M. et Mme A, et D, E, représentant la commune de Kervignac.

Une note en délibéré présentée pour M. et Mme A a été enregistrée le 26 avril 2024.

Considérant ce qui suit :

1. Le 20 mai 2000, le maire de la commune de Kervignac a délivré un certificat d'urbanisme opérationnel positif en vue de la division en trois lots à bâtir des parcelles cadastrées section YC nos 106 et 145 situées au lieudit Kermainguer à Kervignac. Cet arrêté indique que " Le terrain visé est constructible sous les réserves et selon les prescriptions mentionnées dans ce document ". Par acte de vente du 15 novembre 2000, M. et Mme A ont acquis les terrains cadastrés section YC nos 444 et 445 correspondants au lot A issu de cette division d'une surface de 1 150 mètres carrés au prix de 26 297,46 euros. Ce lot était classé en zone NB constructible par le plan d'occupation des sols approuvé le 29 mai 1995 alors applicable. Il a été classé en zone Aa par le plan local d'urbanisme approuvé le 17 octobre 2016. Par un courrier du 16 juillet 2021, M. et Mme A ont adressé à la commune de Kervignac une demande préalable indemnitaire, reçue le 19 juillet suivant et tendant à la réparation des préjudices qu'ils estiment avoir subis à raison des fautes de la commune qui a classé leurs parcelles en zone constructible et a délivré un certificat d'urbanisme le 20 mai 2000 reproduisant ce classement illégal et indiquant que les terrains étaient constructibles. Par une décision du 24 septembre 2021, le maire de la commune de Kervignac a rejeté cette demande au motif que les époux A avaient eu connaissance de l'inconstructibilité de leur terrain dès l'année 2015. Par la présente requête, M. et Mme A demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures de condamner la commune de Kervignac à leur verser la somme de 45 514,55 euros assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne le principe de responsabilité de la commune :

2. L'illégalité d'une décision administrative est constitutive d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'administration à l'égard de son destinataire s'il en est résulté pour lui un préjudice direct et certain.

3. Aux termes de l'article L. 410-1 du code de l'urbanisme : " Le certificat d'urbanisme, en fonction de la demande présentée : / a) Indique les dispositions d'urbanisme, les limitations administratives au droit de propriété et la liste des taxes et participations d'urbanisme applicables à un terrain ; / b) Indique en outre, lorsque la demande a précisé la nature de l'opération envisagée ainsi que la localisation approximative et la destination des bâtiments projetés, si le terrain peut être utilisé pour la réalisation de cette opération ainsi que l'état des équipements publics existants ou prévus () ".

4. Aux termes de l'article L. 146-4 du code de l'urbanisme alors applicable, désormais repris à l'article L. 121-8 du code de l'urbanisme : " I - L'extension de l'urbanisation doit se réaliser soit en continuité avec les agglomérations et villages existants () ". Il résulte de ces dispositions, applicables à tout terrain situé sur le territoire d'une commune littorale, que les constructions peuvent être autorisées en continuité avec les agglomérations et villages existants, c'est-à-dire avec les zones déjà urbanisées caractérisées par un nombre et une densité significatifs de constructions, mais que, en revanche, aucune construction ne peut être autorisée, même en continuité avec d'autres, dans les zones d'urbanisation diffuse éloignées de ces agglomérations et villages.

5. D'une part, il résulte de l'instruction et de la consultation du site internet Géoportail, accessible tant au juge qu'aux parties, que le secteur dans lequel se situent les parcelles appartenant aux requérants, au sein duquel des compartiments sont non bâtis, comporte une vingtaine de constructions implantées de manière éparse, sur des terrains de superficie importante. En 1995, cette zone ne comportait qu'une quinzaine de constructions. En l'absence d'une densité et d'un nombre de construction significatifs, ce secteur ne pouvait être regardé comme un village ou une agglomération au sens des dispositions de l'article L. 146-4 du code de l'urbanisme. Par suite, les auteurs du plan d'occupation des sols de la commune de Kervignac approuvé le 25 mai 1995 ont commis une faute de nature à engager la responsabilité de la commune en classant les parcelles cadastrées section YC nos 444 et 445 en zone NB constructible dès lors que ce classement était incompatible avec les dispositions précitées de l'article L. 146-4, désormais reprises à L. 121-8 du code de l'urbanisme relatives à l'application la loi littoral.

6. D'autre part, en délivrant un certificat d'urbanisme opérationnel positif pour la division de trois lots à bâtir sur les parcelles cadastrées section YC nos 106 et 145 situées au lieudit Kermainguer à Kervignac, en reproduisant l'illégalité du plan local d'urbanisme concernant le classement et en indiquant que ces terrains étaient constructibles, la commune de Kervignac a également commis une faute de nature à engager sa responsabilité.

En ce qui concerne l'exception de prescription quadriennale :

7. Aux termes de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'Etat, les départements, les communes et les établissement publics : " Sont prescrites, au profit de l'Etat, des départements et des communes, sans préjudice des déchéances particulières édictées par la loi, et sous réserve des dispositions de la présente loi, toutes créances qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis. () ". Aux termes de l'article 2 de la même loi : " La prescription est interrompue par : / Toute demande de paiement ou toute réclamation écrite adressée par un créancier à l'autorité administrative, dès lors que la demande ou la réclamation a trait au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance, alors même que l'administration saisie n'est pas celle qui aura finalement la charge du règlement () ". Aux termes de l'article 3 de cette loi : " La prescription ne court ni

contre le créancier qui ne peut agir, soit par lui-même ou par l'intermédiaire de son représentant légal, soit pour une cause de force majeure, ni contre celui qui peut être légitimement regardé comme ignorant l'existence de sa créance ou de la créance de celui qu'il représente légalement. ".

8. D'une part, il résulte de la combinaison de ces dispositions que la connaissance par la victime de l'existence d'un dommage ne suffit pas à faire courir le délai de la prescription quadriennale. Le point de départ de cette dernière est la date à laquelle la victime est en mesure de connaître l'origine de ce dommage ou du moins de disposer d'indications suffisantes selon lesquelles ce dommage pourrait être imputable au fait de l'administration.

9. D'autre part, un administré auquel l'autorité administrative a délivré des informations trompeuses sur la cause des préjudices dont il demande réparation peut être légitimement regardé comme ignorant l'existence de sa créance jusqu'à la date à laquelle il a disposé d'indications suffisantes sur l'origine exacte de ces préjudices.

10. La commune de Kervignac fait valoir que la créance est prescrite au motif que les requérants ont eu connaissance de l'origine de leur dommage ou du moins ont disposé d'indications suffisantes leur permettant de savoir dès l'approbation du plan local d'urbanisme, soit le 17 octobre 2016, qu'il n'existait au sein de la commune qu'un seul village au sens de la loi littoral susceptible de faire l'objet d'une extension d'urbanisation qui n'est pas le hameau de Kermainguer dans lequel se situe leur terrain. Elle soutient également qu'une fois leur terrain classé en zone agricole, les requérants, membres de l'association Les PLUmés du Morbihan, ont participé à une réunion publique organisée par cette association au cours de laquelle un avocat a expliqué que le caractère inconstructible de nombreuses parcelles dans le département ne résultait pas de l'application de la loi pour l'accès au logement et un urbanisme rénové, dite loi Alur, du 24 mars 2014, mais bien de celle de la loi littoral du 3 janvier 1986. En outre, la commune indique que Mme A a été auditionnée au Sénat et que les requérants sont intervenus plusieurs fois dans les médias en tant que membres de l'association Les PLUmés du Morbihan et propriétaires d'un terrain devenu inconstructible.

11. Les requérants quant à eux soutiennent qu'ils n'ont pas eu connaissance de l'origine de leur dommage avant la modification du schéma de cohérence territoriale du pays de Lorient approuvée le 15 avril 2021.

12. En premier lieu, s'agissant du plan local d'urbanisme approuvé le 17 octobre 2016, le rapport de présentation de ce document d'urbanisme précise que : " Si la loi Littoral ne définit pas la notion de "village", une définition émerge progressivement des jurisprudences, lesquelles se fondent sur une "analyse multicritères" de chaque cas particulier. () Au regard de ces critères, les villages au sens strict ne sont représentés à Kervignac que par Trévidel, qui s'est développé historiquement autour de sa chapelle et de bâtiments de fermes et offre une vie locale qui se manifeste par exemple par l'organisation de fêtes entre les habitants. () ". S'agissant des hameaux et de l'habitat dispersé, le rapport de présentation indique que " Plus d'une centaine de hameaux parsèment le territoire. Il s'agissait à l'origine de fermes isolées. Depuis les années 1980, sous l'effet d'un POS généreux en zonages constructibles (au nombre de 63), les constructions se sont multipliées autour de la plupart de ces hameaux, parfois sous la forme d'adjonctions d'une ou deux maisons, parfois sous la forme de petits lotissements, et couramment par une urbanisation linéaire le long des routes de campagne. Cette urbanisation avait l'avantage de la commodité à court terme (terrains à prix abordables et déjà viabilisés), mais elle pose aussi de nombreux problèmes : consommation d'espace, contraintes sur l'agriculture (voisinage, enclavement de terrains, réduction des périmètres d'épandages), multiplication des déplacements, coûts pour la collectivité (réseaux et services publics, entretien de la voirie) intégration plus ou moins aisée des résidents dans la vie économique et sociale du bourg, impact paysager, architectural et environnemental des maisons et de leurs abords (jardin, clôtures). () Enfin, Saint-Sterlin peut être qualifié de "zone d'urbanisation significative" au regard des jurisprudences récentes sur la loi Littoral. Il s'ensuit que des constructions supplémentaires y sont possibles entre les bâtiments existants mais que toute construction sur les franges y est proscrite. ". Ce même document dresse une analyse du plan d'occupation des sols en indiquant que " Le nombre de zones NB constructibles en campagne (63) est très élevé, certaines zones ont été créées pour une seule maison ; l'ensemble engendre un mitage important au détriment du bourg ainsi qu'une forte consommation d'espace, essentiellement agricole. () La loi littoral apparaît bien prise en compte, notamment au plan de la protection des espaces remarquables (zonage NDs). () ". Enfin, le rapport de présentation indique que la commune a pour objectif de " prendre en compte les évolutions du cadre juridique (textes et jurisprudences liés à la loi Littoral) () ". Aucune de ces mentions ne permettait de comprendre que le classement du terrain des requérants en zone constructible était dès 1995 incompatible avec la loi Littoral. Par ailleurs, le maire de la commune de Kervignac, lorsqu'il s'est exprimé dans les médias et dans le courrier joint au certificat d'urbanisme négatif délivré aux requérants le 24 août 2015, a seulement indiqué que la modification du classement des parcelles dans la commune découlait de l'application de la loi Alur adoptée en 2014. Ce certificat d'urbanisme négatif ne précisait d'ailleurs pas que le projet était non réalisable en raison de son incompatibilité avec l'article L. 121-8 du code de l'urbanisme. Par ailleurs, il résulte de l'instruction que les époux A ont présenté des observations dans le cadre de l'enquête publique relative à l'élaboration du plan local d'urbanisme de la commune de Kervignac intervenue entre le 26 avril et le 31 mai 2016 au cours de laquelle ils ont fait valoir qu'ils avaient acheté " un terrain constructible en 2000 ". Il leur a seulement été indiqué en réponse qu'il était impossible de modifier le dossier d'approbation du plan local d'urbanisme pour rétablir le caractère constructible du terrain " du fait de la loi Alur " sans mentionner la loi Littoral. Dans ces conditions et compte tenu des informations erronées données aux requérants sur l'origine de l'inconstructibilité de leur terrain, qui aurait été seule de nature à leur permettre d'identifier le fondement juridique de la faute de la commune de Kervignac, cette dernière n'établit pas que les requérants disposaient d'indications suffisantes leur permettant de savoir que ce dommage pourrait être imputable au fait de l'administration dans l'application de la loi littoral à la date d'approbation du plan local d'urbanisme.

13. En deuxième lieu, s'il résulte de l'instruction que les requérants se sont exprimés à de nombreuses reprises dans les médias dès 2015 sur l'inconstructibilité de leur terrain, il apparaît qu'ils ont toujours imputé cette inconstructibilité à l'application de la loi Alur, conformément aux informations qui leur avaient été données par la commune de Kervignac. Par suite, ces interventions médiatiques ne démontrent pas que M. et Mme A avaient connaissance dès 2015 de ce que leur terrain n'aurait jamais dû être classé en zone constructible par la commune de Kervignac en raison de la loi Littoral. En outre, s'il apparaît que les requérants sont membres de l'association Les PLUmés du Morbihan, dont Mme A est la trésorière, il ne résulte pas de la lecture du courrier daté du 15 mars 2016 rédigé par cette association que ses membres auraient compris que l'inconstructibilité de leurs terrains découlait non pas de l'application de la loi Alur mais de celle de la loi Littoral.

14. En dernier lieu, la seule participation à une réunion animée par un avocat, dont il n'existe aucun compte-rendu n'est pas de nature à démontrer que M. et Mme A ont disposé à compter de cette date d'informations leur permettant de comprendre que le classement en zone constructible de leur terrain en 1995 était illégal en application de la loi littoral. Dans ces conditions, la commune de Kervignac ne démontre pas, en l'état de l'instruction, que les requérants auraient eu connaissance de l'origine de ce dommage ou du moins auraient disposé

d'indications suffisantes selon lesquelles ce dommage pourrait être imputable au fait de l'administration. Par suite, à la date de leur réclamation préalable indemnitaire le 16 juillet 2021, leur créance n'était pas prescrite.

En ce qui concerne le lien de causalité :

15. Il résulte de l'instruction, et notamment des mentions de l'acte authentique du 15 novembre 2000 qui reprend le contenu du certificat d'urbanisme opérationnel du 20 mai 2000, que les époux A, qui ne sont pas des professionnels de l'immobilier, ont acquis les parcelles litigieuses en pensant que celles-ci étaient constructibles. Ils ont d'ailleurs sollicité un certificat d'urbanisme opérationnel pour la construction d'une maison d'habitation en 2008. Ainsi, il résulte de l'instruction que la décision d'acquisition de ce terrain par les requérants a directement résulté de son classement en zone constructible et du certificat d'urbanisme opérationnel du 20 mai 2000 qui leur ont laissé penser qu'ils pourraient y réaliser un projet de construction.

En ce qui concerne les causes exonératoires :

16. La commune fait valoir que les requérants ont été imprudents en ne sollicitant pas la délivrance d'un permis de construire dans le délai de validité du certificat d'urbanisme. Elle se prévaut de ce qu'ils n'ont pas entrepris de démarches pour construire pendant une durée de 16 ans. Il apparaît toutefois que les requérants ont sollicité la délivrance d'un certificat d'urbanisme opérationnel en 2008 en vue de réaliser une maison d'habitation sur le terrain puis ont déposé une nouvelle demande de certificat en 2015. La circonstance qu'ils n'aient pas entrepris de réaliser leur projet de construction immédiatement après avoir acquis le terrain n'est pas de nature à exonérer la commune de Kervignac de sa responsabilité.

En ce qui concerne les préjudices indemnisables :

17. En premier lieu, les requérants ont droit à une indemnité égale à la différence entre le prix versé pour l'acquisition du terrain litigieux supposé constructible et la valeur vénale du même terrain, appréciée à la date à laquelle il a été établi que ce terrain était inconstructible. Il résulte de l'acte authentique de vente que les parcelles en litige ont été acquises au prix de 26 297,46 euros. Les requérants évaluent ces terrains devenus inconstructibles à la somme de 3 335 euros au regard du prix de vente d'un terrain agricole voisin et d'une estimation d'une agence immobilière évaluant leur terrain entre 2 000 et 4 000 euros. La commune de Kervignac fait valoir que ces terrains devraient être valorisés comme terrains d'agrément compte tenu de l'usage qui en est actuellement fait par les requérants et soutient qu'il y a lieu de retenir un prix de 9,44 euros le mètre carré compte tenu du prix de vente d'un terrain situé dans un autre lieudit de la commune. Il apparaît toutefois que ce dernier est situé à environ 250 mètres du rivage tandis que les parcelles appartenant aux requérants en sont distantes d'environ 2,66 kilomètres. En outre, il résulte de l'instruction que ce terrain est séparé de la parcelle sur laquelle les requérants ont leur maison d'habitation par une route, de sorte qu'elle ne forme pas ensemble un seul ténement. Dans ces conditions, ce terrain d'une superficie importante ne peut être valorisé comme terrain d'agrément. Il y a toutefois lieu de tenir compte de sa proximité avec le terrain des requérants et de l'usage actuel qui en est fait pour estimer son prix. Il sera ainsi fait une juste appréciation de la valeur de ce terrain en retenant qu'il pourrait être valorisé à 3 450 euros, correspondant à un prix de 3 euros le mètre carré pour une surface de 1 150 mètres carrés. Par suite, la perte subie par les requérants du fait de l'acquisition de cette parcelle comme un terrain constructible, résultant de la différence entre le prix d'achat du terrain et sa valeur ainsi évaluée, doit être fixée à la somme de 22 847,46 euros.

18. En deuxième lieu, il résulte de l'instruction que, pour devenir acquéreurs de cette parcelles, M. et Mme A ont déboursé 3 353,88 euros de frais de notaire. Il sera fait une juste appréciation de leur préjudice, compte tenu des estimations du site internet immobilier.notaire utilisé par les parties pour chiffrer ce chef de préjudice, en leur allouant la somme de 2 353,88 euros.

19. En troisième lieu, il résulte de l'instruction que M. et Mme A ont déboursé à l'acquisition des parcelles 725,67 euros de frais de géomètre. En l'espèce, il apparaît que ces frais de géomètres correspondent aux frais engagés pour permettre la division des lots sur les parcelles YC nos 106 et 145. Ils étaient donc indispensables à la division des parcelles et, par suite, les requérants sont fondés à demander que leur soit allouée la somme de 725,67 euros au titre des frais de géomètres engagés qu'ils n'auraient pas eu à payer s'ils avaient su que les parcelles n'étaient pas constructibles.

20. En quatrième lieu, il résulte de l'instruction que les requérants ont souscrit un emprunt pour financer pour partie l'acquisition de ces terrains. Ils demandent le remboursement des frais de dossier, d'assurance et des intérêts qu'ils ont déboursés pour une somme de 6 478,48 euros compte tenu de la renégociation des frais de crédit immobilier. Par la production de différents documents bancaires, dont des plans de remboursement et des courriers relatifs aux révisions des taux d'intérêts, les requérants démontrent le caractère certain de leur préjudice. Ils se sont acquittés de frais de dossier à hauteur de 1 728,78 francs, soit 190,56 euros. Par ailleurs, il ressort du calcul réalisé à partir des documents produits qu'eu égard aux modifications des taux d'intérêts, ils ont déboursé 4 677,73 euros d'intérêts bancaires et 1 537,20 euros d'assurance. Ils ont ainsi droit à une somme de 6 405,49 euros.

21. En cinquième lieu, la réparation du préjudice financier susceptible de résulter de l'immobilisation d'un capital est, en principe, indemnisable dès lors que ce préjudice n'a pas été couvert par une plus-value réalisée à l'occasion de la cession ultérieure de ce capital. La réparation de ce préjudice consiste pour la personne publique fautive à verser une somme correspondant aux intérêts au taux légal, pour la période ainsi définie, sur les fonds effectivement engagés. Les requérants soutiennent qu'ils ont payé comptant la somme de 15 132,11 euros pour acquérir les terrains. Compte tenu de la valeur vénale du terrain et des frais de notaire qu'ils auraient dû payer, ils font valoir qu'ils ont immobilisé en pure perte la somme de 10 997,11 euros. Ils chiffrent le préjudice résultant de l'immobilisation de ce capital entre la date d'acquisition du terrain et le 15 avril 2021, date à laquelle ils affirment avoir eu connaissance de leur préjudice, à 7 860,41 euros. Dès lors qu'ils ont immobilisé en pure perte la somme de 10 997,11 euros, ils peuvent prétendre à l'allocation d'une somme correspondant aux intérêts au taux légal sur ces fonds tenant compte de l'imposition dont aurait fait l'objet les intérêts perçus. Il résulte de la consultation du site jurisys, notamment utilisé par les requérants que ces intérêts devraient s'élever à 6 355, 13 euros. Il y a lieu de leur allouer cette somme.

22. En sixième lieu, les requérants soutiennent avoir réalisé des travaux de remblaiement pour aménager le terrain et produisent une facture d'un montant de 911,65 euros. Il apparaît que cette facture correspond à la location d'une pelle à chenille et d'un camion pour travaux de remise en état d'un terrain en friche avec évacuation des déblais en décharge. Cependant, comme le relève la commune, ces travaux, qui n'ont pas été inutiles aux propriétaires du terrain, sont sans lien avec les fautes invoquées. Par suite, M. et Mme A ne sont pas fondés à demander une indemnisation à ce titre.

23. En septième lieu, les époux A soutiennent avoir acquitté des taxes foncières pour un montant total de 1 022 euros entre 2002 et 2019. Alors même que les taxes foncières sont calculées sur la valeur du terrain conformément aux règles fiscales en vigueur et sont dues quelle que soit l'utilisation du terrain, il résulte de l'instruction que les requérants ne l'auraient pas acquis s'ils avaient eu connaissance de son inconstructibilité. Les requérants ont produit les avis d'imposition pour les années en cause. Il sera fait une exacte appréciation de leur préjudice en leur allouant la somme de 1 022 euros en réparation de ce chef de préjudice.

24. En dernier lieu, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral des requérants en leur allouant la somme de 1 000 euros.

25. Il résulte de tout ce qui précède que les requérants sont fondés à demander le versement de la somme de 40 709, 63 euros en réparation des préjudices subis.

Sur les intérêts et la capitalisation :

26. D'une part, les requérants ont droit aux intérêts au taux légal sur la somme de 40 709, 63 euros à compter du 19 juillet 2021, date de réception par la commune de Kervignac de la demande indemnitaire préalable.

27. D'autre part, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge. Cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle pour la première fois, les intérêts sont dus au moins pour une année entière. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 19 juillet 2022 ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais liés au litige :

28. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de M. et Mme A, qui ne sont pas les parties perdantes dans la présente instance, la somme que la commune de Kervignac demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

29. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de la commune de Kervignac une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. et Mme A et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La commune de Kervignac est condamnée à verser à M. et Mme A la somme de 40 709,63 euros avec intérêts au taux légal à compter du 19 juillet 2021. Les intérêts échus le 19 juillet 2022 porteront eux-mêmes intérêts à compter de cette date et à chaque échéance annuelle.

Article 2 : La commune de Kervignac versera la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Les conclusions présentées par la commune de Kervignac au titre de de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. et Mme B et C A et à la commune de Kervignac.

Délibéré après l'audience du 19 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Radureau, président,

M. Bozzi, premier conseiller,

Mme Villebesseix, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 mai 2024.

La rapporteure,

signé

J. Villebesseix

Le président,

signé

C. Radureau

La greffière d'audience,

signé

A. Bruézière

La République mande et ordonne au préfet du Morbihan en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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