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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2106223

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2106223

mercredi 22 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2106223
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantBUFFETEAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 6 décembre 2021, la société à responsabilité limitée (SARL) Selimo, représentée par Me Buffeteau, demande au tribunal :

1°) le " dégrèvement entier " des sommes mises à sa charge ;

2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que c'est à tort que l'administration a remis en cause le caractère déductible de la facture établie par la SARL LLD, le 15 novembre 2017, pour un montant hors taxes de 125 000 euros et la déductibilité de la taxe sur la valeur ajoutée, d'un montant de 25 000 euros, y figurant ; la réalité de la prestation facturée par la SARL LLD est confirmée par les attestations délivrées par M. C le 27 février 2020, par le maître d'œuvre, la société Idéquation ingénierie et par le gérant de la société Lesueur Architecture ; il existe une contradiction à lui opposer que la SARL LLD a daté le début de sa collaboration avec elle du mois d'avril 2016 et à nier la réalité des prestations qui lui ont été rendues après cette date.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 janvier 2022, le directeur régional des finances publiques de Bretagne et du département d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Il oppose une fin de non-recevoir aux conclusions de la requête de la SARL Selimo en tant que leur quantum excède celui des impositions visées par les moyens soulevés et soutient qu'aucun des moyens soulevés par la SARL Selimo n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des impôts ;

- le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Albouy,

- et les conclusions de M. Fraboulet, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. La SARL Selimo, qui a été créée le 8 décembre 2015 et exerce les activités de marchand de biens et de promotion immobilière, a fait l'objet en 2019 d'une vérification de comptabilité au titre de la période du 8 décembre 2015 au 30 septembre 2018 en matière d'impôt sur les sociétés et de taxe sur la valeur ajoutée. À l'issue de ce contrôle l'administration lui a adressé, le 16 décembre 2019, une proposition de rectification afin de l'informer, notamment de la remise en cause de la déductibilité, en tant que charge, d'une facture établie le 15 novembre 2017 par la SARL LLD, pour un montant hors taxes de 125 000 euros, ainsi que de la remise en cause de la déductibilité de la taxe sur la valeur ajoutée, d'un montant de 25 000 euros, figurant sur cette facture, au motif commun que la matérialité des prestations facturées n'était pas établie. La SARL Selimo a présenté, le 26 février 2020, des observations contestant ces rectifications notifiées selon la procédure contradictoire, auxquelles l'administration a répondu 20 mars 2020 en maintenant son analyse. Après la mise en recouvrement des cotisations d'impôt sur les sociétés et des rappels de taxe sur la valeur ajoutée comprenant les impositions procédant de ces rectifications, la SARL Selimo a formé une réclamation qui a été rejetée le 17 novembre 2021.

Sur la recevabilité des conclusions :

2. Si la SARL Selimo demande au tribunal le " dégrèvement entier " des sommes mises à sa charge et sollicite ainsi la décharge de toutes les impositions procédant de la vérification de comptabilité dont elle a fait l'objet en 2019, les moyens qu'elle soulève à l'appui de ses conclusions ne concernent que les deux chefs de rectification dont il est fait état au point précédent. Par suite, les conclusions de sa requête ne sont, ainsi que le relève l'administration, recevables qu'en tant qu'elles tendent à la réduction de la cotisation d'impôt sur les sociétés à laquelle elle a été assujettie au titre de l'année 2018, à concurrence d'une réduction de 125 000 euros de la base d'imposition et à la réduction de 25 000 euros du rappel de taxe sur la valeur ajoutée qui lui a été réclamé au titre de la période du 1er octobre 2017 au 30 septembre 2018.

Sur le bien-fondé des impositions :

3. D'une part, aux termes de l'article 39 du code général des impôts, applicable pour la détermination de l'impôt sur les sociétés en vertu de l'article 209 du même code : " Le bénéfice net est établi sous déduction de toutes charges, celles-ci comprenant () notamment : 1° Les frais généraux de toute nature, les dépenses de personnel et de main-d'œuvre () ".

4. Si, en vertu des règles gouvernant l'attribution de la charge de la preuve devant le juge administratif, applicables sauf loi contraire, il incombe, en principe, à chaque partie d'établir les faits qu'elle invoque au soutien de ses prétentions, les éléments de preuve qu'une partie est seule en mesure de détenir ne sauraient être réclamés qu'à celle-ci. Il appartient, dès lors, au contribuable, pour l'application des dispositions précitées du code général des impôts, de justifier tant du montant des charges qu'il entend déduire du bénéfice net défini à l'article 38 du code général des impôts que de la correction de leur inscription en comptabilité, c'est-à-dire du principe même de leur déductibilité. Le contribuable apporte cette justification par la production de tous éléments suffisamment précis portant sur la nature de la charge en cause, ainsi que sur l'existence et la valeur de la contrepartie qu'il en a retirée. Dans l'hypothèse où le contribuable s'acquitte de cette obligation, il incombe ensuite au service, s'il s'y croit fondé, d'apporter la preuve de ce que la charge en cause n'est pas déductible par nature, qu'elle est dépourvue de contrepartie, qu'elle a une contrepartie dépourvue d'intérêt pour le contribuable ou que la rémunération de cette contrepartie est excessive.

5. En vertu de ces principes, lorsqu'une entreprise a déduit en charges une dépense réellement supportée, conformément à une facture régulière relative à un achat de prestations ou de biens dont la déductibilité par nature n'est pas contestée par l'administration, celle-ci peut demander à l'entreprise qu'elle lui fournisse tous éléments d'information en sa possession susceptibles de justifier la réalité et la valeur des prestations ou biens ainsi acquis. La seule circonstance que l'entreprise n'aurait pas suffisamment répondu à ces demandes d'explication ne saurait suffire à fonder en droit la réintégration de la dépense litigieuse, l'administration devant alors fournir devant le juge tous éléments de nature à étayer sa contestation du caractère déductible de la dépense. Le juge de l'impôt doit apprécier la valeur des explications qui lui sont respectivement fournies par le contribuable et par l'administration.

6. D'autre part, aux termes de l'article 271 du code général des impôts : " I. 1. La taxe sur la valeur ajoutée qui a grevé les éléments du prix d'une opération imposable est déductible de la taxe sur la valeur ajoutée applicable à cette opération () / II. 1. Dans la mesure où les biens et les services sont utilisés pour les besoins de leurs opérations imposables, et à la condition que ces opérations ouvrent droit à déduction, la taxe dont les redevables peuvent opérer la déduction est, selon le cas : / a) Celle qui figure sur les factures établies conformément aux dispositions de l'article 289 et si la taxe pouvait légalement figurer sur lesdites factures ; / () ". Il résulte de ces dispositions qu'un contribuable n'est pas en droit de déduire de la taxe sur la valeur ajoutée dont il est redevable à raison de ses propres opérations la taxe mentionnée sur une facture établie à son nom par une personne qui ne lui a fourni aucun bien ou aucune prestation de services. Dans le cas où l'auteur de la facture était régulièrement inscrit au registre du commerce et des sociétés et assujetti à la taxe sur la valeur ajoutée, il appartient à l'administration, si elle entend refuser à celui qui a reçu la facture le droit de déduire la taxe qui y était mentionnée, d'établir qu'il s'agissait d'une facture fictive ou d'une facture de complaisance. Si l'administration apporte des éléments suffisants permettant de penser que la facture ne correspond pas à une opération réelle, il appartient alors au contribuable d'apporter toutes justifications utiles sur la réalité de cette opération.

7. Il résulte de l'instruction que la facture en cause a été établie le 15 novembre 2017 par la SARL LLD. Cette société détient 10 % du capital de la SARL Selimo. La facture identifie deux programmes immobiliers de la SARL Selimo dans le cadre desquels la SARL LLD aurait réalisé des prestations de services. Le premier programme a consisté en l'acquisition, à Brest, d'un terrain sur lequel était édifié deux maisons d'habitation, qui ont été réhabilitées et à côté desquelles ont été construites trois maisons neuves vendues en l'état futur d'achèvement. Le second programme a donné lieu à l'acquisition, à Quimper, d'un terrain sur lequel a été édifié un immeuble comprenant huit appartements, qui ont été vendus en l'état futur d'achèvement. Les acquisitions ont été financées grâce à des fonds prêtés par la SARL LLD ou son gérant M. C. La facture litigieuse mentionne des prestations d'études de faisabilité et d'accompagnement des projets, la recherche des terrains, l'analyse et l'optimisation des plans, des études portant sur les aménagements, l'établissement des demandes de permis de construire, la négociation avec les fournisseurs, le suivi des chantiers et la négociation avec les agences immobilières chargées de la commercialisation des logements, sans aucune précision quant aux modalités de détermination du prix global facturé.

8. La vérification de comptabilité s'est déroulée alors que la gérante en droit de la SARL Selimo, également associée majoritaire de cette société, était mise en cause pour des faits d'abus de biens sociaux, que sa mère Mme B, épouse A, était mise en cause pour des faits de recel d'abus de biens sociaux et de recel de banqueroute, et que son père M. A, gérant de la SARL Techni-Bâtiment était mis en cause pour des faits de travail dissimulé, abus de biens sociaux, banqueroute et recel d'abus de biens sociaux. L'administration a mis en œuvre le droit de communication qu'elle détient des articles L. 81 et suivants du livre des procédures fiscales, auprès de l'autorité judiciaire, et a ainsi eu accès aux procès-verbaux des auditions réalisées dans le cadre de ces procédures pénales. Elle a également estimé que M. A était le gérant de fait de la SARL Selimo, ce qui n'est pas contesté par cette dernière. À l'occasion de ce contrôle, il a été constaté que la SARL Selimo n'était pas à même de justifier de la réalité des prestations facturées par la SARL LLD et notamment ne disposait pas d'un contrat écrit conclu avec cette dernière société, alors que d'autres intervenants avaient contribué à la réalisation des deux programmes immobiliers en cause en assurant des fonctions dont relèvent habituellement ces prestations. L'administration souligne que l'acquisition des terrains de Brest et Quimper, ainsi que la délivrance des permis de construire et la réalisation des plans de l'immeuble édifié à Quimper, sont antérieurs à la date d'avril 2016 donnée par M. C comme date du début de sa collaboration avec la SARL Selimo. Elle fait valoir que les plans des deux programmes ont été réalisés par le cabinet Lesueur Architecture, que la société Idéquation ingénierie a assuré la maîtrise d'œuvre des deux chantiers et ainsi le suivi du déroulement des projets, de l'évolution des travaux, ainsi que leur validation avant paiement, et que les études diverses obligatoires ont été réalisées par des organismes d'expertise et de contrôle spécifiques tel que le cabinet Ginger CEBTP. Les négociations avec les fournisseurs et les différentes entreprises du bâtiment, qui sont intervenues sur les chantiers, ont été menées, selon le service, par le gérant de fait, M. A, et non par la SARL LLD ou M. C. L'administration souligne enfin que la commercialisation des logements a été assurée par deux agences immobilières.

9. Pour combattre ces constatations, qui sont de nature à étayer les rectifications en litige, la SARL Selimo fait d'abord valoir qu'il y aurait une contradiction à remettre en cause l'existence des prestations facturées et à lui opposer, par ailleurs, que M. C n'a daté le début de sa collaboration avec elle que du mois d'avril 2016. Tel n'est toutefois pas le cas, dès lors que ce dernier argument reposant sur les déclarations du dirigeant de la société qui a établi la facture en litige, ne remet pas en cause les constatations opérées par l'administration au titre de la période postérieure à cette date.

10. La SARL Selimo produit, par ailleurs trois attestations établies postérieurement à la notification de la proposition de rectification. La première attestation délivrée, le 27 janvier 2020, par M. C, gérant de la SARL LLD est dépourvue de force probante, dès lors qu'elle émane de l'auteur de la facture en litige, qualifiée de fictive par l'administration, qui, par voie de conséquence, a un intérêt immédiat à confirmer la réalité des prestations facturées. La deuxième attestation, datée du 19 décembre 2019 et délivrée par la société Idéquation ingénierie, fait état de ce que M. C lui aurait été présenté par la SARL Selimo, comme exerçant les fonctions de maître d'ouvrage délégué et devant assurer l'interface entre les clients et le maître d'ouvrage. Elle précise qu'il assistait parfois et assez régulièrement aux réunions techniques de chantier. Toutefois, d'une part, ce document ne fait pas état de prestations dont la société Idéquation ingénierie aurait pu constater la réalisation par la SARL LLD. D'autre part, l'administration souligne, sans être contredite sur ces points, que l'existence d'une délégation de la maîtrise d'ouvrage n'est confirmée ni par les auditions effectuées dans le cadre des procédures pénales, ni par le débat oral et contradictoire qui a eu lieu durant la vérification de comptabilité et qu'aucun mandat confirmant une telle délégation n'a pas été produit. La troisième attestation, délivrée le 25 février 2020, présente également M. C, comme ayant été maître d'ouvrage délégué et indique qu'il a participé à plusieurs réunions à l'agence d'architecture dans le cadre de la relation avec les clients et en amont dans la coordination entre programmation et conception. Toutefois, d'une part, cette attestation comme la précédente, est rédigée en des termes généraux et fait référence à une délégation de la maîtrise d'ouvrage à laquelle aucune pièce antérieure à la proposition de rectification ne fait référence, sans identifier les prestations qui auraient pu être rendues par la SARL LLD, alors que celle-ci avait, par ailleurs, en qualité de détentrice de parts de la SARL Selimo et prêteuse des fonds qui ont permis l'acquisition des terrains d'assiette, un intérêt à assister au déroulement des deux programmes. D'autre part, cette troisième attestation ne mentionne pas la SARL LLD. Par suite, ces attestations ne contredisent pas valablement les constatations opérées par l'administration qui justifient ainsi l'absence des prestations de services facturées et par suite, le caractère fictif de la facture litigieuse, lequel fonde la remise en cause du caractère déductible du montant hors taxes de cette facture pour la détermination du résultat devant être soumis à l'impôt sur les sociétés au titre de l'année 2018, et du caractère déductible de la taxe sur la valeur ajoutée y figurant, au titre de la période correspondant à l'exercice clos en 2018.

11. Il résulte de tout ce qui précède que la requête doit être rejetée.

Sur les frais d'instance :

12. L'État n'étant pas la partie perdante dans la présente instance, les conclusions présentées par la SARL Selimo au titre de l'article L. 761-1 du code de justice doivent être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de la SARL Selimo est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la SARL Selimo et au directeur régional des finances publiques de Bretagne et du département d'Ille-et-Vilaine.

Délibéré après l'audience du 8 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Jouno, président,

M. Albouy, premier conseiller,

M. Ambert, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 novembre 2023.

Le rapporteur,

signé

E. AlbouyLe président,

signé

T. Jouno

La greffière,

signé

S. Guillou

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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