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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2201911

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2201911

jeudi 2 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2201911
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Avocat requérantCABINET D'AVOCATS BERTRAND MAILLARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 12 avril et 1er août 2022, Mme C B, représentée par Me Cartron, demande au juge des référés :

1°) de condamner solidairement le centre hospitalier des pays de Morlaix et la Société Hospitalière d'Assurances Mutuelles (SHAM) à lui verser une provision de 20 000 euros à valoir sur l'indemnisation définitive de ses préjudices ;

2°) de déclarer l'ordonnance à intervenir commune et opposable à la Mutuelle générale de l'éducation nationale et à la caisse primaire d'assurance maladie du Finistère ;

3°) de mettre à la charge solidaire du centre hospitalier des pays de Morlaix et de la SHAM le versement d'une somme de 1 500 euros au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- le centre hospitalier des pays de Morlaix a commis des fautes de nature à engager sa responsabilité au sens des dispositions du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique lors de sa prise en charge ;

- l'obligation dont elle se prévaut n'est pas sérieusement contestable à hauteur de 20 000 euros au regard de la gêne temporaire de classe II qu'elle a subie entre le 20 avril 2013 et le 15 juillet 2018 et des souffrances qu'elle a endurées, évaluées à 2,5 sur une échelle de 7 puis à 1 sur une échelle de 7, du déficit fonctionnel permanent de 5 % qu'elle subit ainsi que de ses préjudices d'agrément et d'établissement.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 juin 2022, le centre hospitalier des pays de Morlaix et la Société Hospitalière d'Assurances Mutuelles (SHAM), représentés par Me Maillard, concluent, à titre principal, au rejet de la requête de Mme B et, à titre subsidiaire, au versement d'une provision qui ne saurait être supérieure à la somme de 4 000 euros.

Ils font valoir que :

- à titre principal, en l'absence d'éléments médicaux définitifs, le rapport d'expertise définitif n'ayant pas encore été déposé, la demande de Mme B se heurte à une contestation sérieuse ;

- à titre subsidiaire, la provision qui pourrait être accordée à Mme B ne saurait excéder la somme de 4 000 euros.

La requête a été communiquée à la caisse primaire d'assurance maladie du Finistère et à la Mutuelle générale de l'éducation nationale, qui n'ont pas produit d'observations.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 19 mai 2022.

La clôture d'instruction a été fixée au 16 novembre 2022 à 12h00.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B s'est présentée le 2 avril 2013 au centre hospitalier des pays de Morlaix en raison de douleurs abdominales. Une échographie, réalisée le jour même, a notamment mis en évidence un kyste de l'ovaire gauche. Le 3 avril 2013, Mme B a subi une laparotomie qui a révélé un hémopéritoine et une déchirure du mésosalpinx et qui a permis la ponction du kyste ovarien. Les suites de cette intervention ayant été marquées par des douleurs persistantes, Mme B a consulté à de nombreuses reprises le centre anti-douleur du centre hospitalier des pays de Morlaix puis à partir de septembre 2018, le centre anti-douleur du centre hospitalier universitaire de Brest. Mme B a obtenu du juge des référés du tribunal administratif de Rennes, par ordonnance du 15 septembre 2020, la réalisation d'une expertise médicale confiée au docteur A, expert en gynécologie-obstétrique, qui a déposé son rapport le 5 juillet 2022. Par un courrier du 13 janvier 2022, Mme B avait, entretemps, sollicité du centre hospitalier des pays de Morlaix l'indemnisation des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait de sa prise en charge. Sa demande ayant été implicitement rejetée, Mme B, demande au juge des référés de condamner le centre hospitalier des pays de Morlaix et la Société Hospitalière d'Assurances Mutuelles (SHAM) à lui verser une provision à valoir que l'indemnisation définitive de ses préjudices.

Sur les conclusions tendant au versement d'une provision :

2. Aux termes de l'article R. 541-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, même en l'absence d'une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l'a saisi lorsque l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable. Il peut, même d'office, subordonner le versement de la provision à la constitution d'une garantie. ". Il résulte de ces dispositions que, pour regarder une obligation comme non sérieusement contestable, il appartient au juge des référés de s'assurer que les éléments qui lui sont soumis par les parties sont de nature à établir l'existence d'une créance avec un degré suffisant de certitude. Le montant de la provision que peut allouer le juge des référés n'a d'autre limite que celle résultant du caractère non sérieusement contestable de l'obligation dont les parties font état. Dans l'hypothèse où l'évaluation du montant de la provision résultant de cette obligation est incertaine, le juge des référés ne doit allouer de provision, le cas échéant assortie d'une garantie, que pour la fraction de ce montant qui lui paraît revêtir un caractère de certitude suffisant.

En ce qui concerne le principe de la responsabilité du centre hospitalier des pays de Morlaix :

3. Aux termes du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. () ".

4. Il résulte de l'instruction et plus particulièrement du rapport établi le 29 juin 2022 par le docteur A, que Mme B souffre de douleurs neurogènes et neuropathiques, causées par une lésion du nerf ilio-hypogastrique qui s'est produite lors de la laparotomie qu'elle a subie le 3 avril 2013 et imputable à une faute technique dans le mode d'ouverture choisi, le geste chirurgical ayant été trop latéral et trop profond. En outre, il résulte de ce même rapport que les douleurs post-opératoires de Mme B ont été traitées, dans les deux centres hospitaliers où elle a été successivement suivie pendant six ans, sans en connaître la cause réelle, en insistant sur la douleur neuropathique et sans rechercher une cause neurogène à la douleur locale éprouvée par Mme B. L'expert relève, en résumé, que si la lésion initiale du nerf ilio-hypogastrique, qui est à l'origine de 50% des doléances de la requérante, est uniquement imputable au centre hospitalier des pays de Morlaix, les manquements dans le traitement des douleurs de la patiente lui sont imputables à hauteur de seulement 30 % et à hauteur de 20 % au centre hospitalier universitaire de Brest. Dès lors, la responsabilité du centre hospitalier des pays de Morlaix, qui n'est au demeurant pas contestée en défense, est engagée et l'obligation à réparation des préjudices imputables à ces fautes doit être regardée comme non sérieusement contestable, à hauteur de 80 % des préjudices qui sont consécutifs aux manquements commis.

En ce qui concerne les préjudices :

5. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise établi le 29 juin 2022, qu'entre le 20 avril 2013 et le 14 juillet 2018, Mme B a subi un déficit fonctionnel temporaire de classe II, uniquement imputable au centre hospitalier des pays de Morlaix. Elle a également enduré des souffrances, évaluées à 2,5 sur une échelle de 7, du 20 avril 2013 au 22 avril 2021, puis à 1 sur une échelle de 7, du 21 avril 2021 au 17 mai 2022, pour partie imputable au centre hospitalier des pays de Morlaix. Mme B reste affectée d'un déficit fonctionnel permanent évalué à 5 % et elle subit un préjudice d'agrément dès lors qu'elle ne peut plus pratiquer la course à pied, la danse, la musculation ou l'équitation, ces préjudices étant également pour partie imputables au centre hospitalier des pays de Morlaix. Au vu de ces éléments, qui ne sont pas utilement contredits par le centre hospitalier des pays de Morlaix, le montant non sérieusement contestable de l'estimation des préjudices subis par Mme B, imputables au centre hospitalier des pays de Morlaix peut être évalué à la somme de 16 000 euros.

6. Le préjudice d'établissement se définit comme la perte d'espoir et de chance de réaliser un projet de vie familiale en raison de la gravité du handicap. Il résulte de l'instruction que l'expert a relevé l'existence d'un préjudice d'établissement pour Mme B au regard du bouleversement de son projet de vie en raison des modifications de sa structure familiale, non totalement liées à son état de santé, et de l'impact de son état de santé sur son rôle de mère de famille. Toutefois, Mme B n'apporte aucun élément de nature à établir que le handicap dont elle reste affectée l'empêche de réaliser un projet de vie familiale. Dès lors, l'obligation dont se prévaut Mme B au titre de son préjudice d'établissement ne peut pas être regardée comme non sérieusement contestable.

7. Il résulte de tout ce qui précède que qu'il y a lieu de condamner in solidum le centre hospitalier des pays de Morlaix et la SHAM à verser à Mme B une provision de 16 000 euros.

Sur les frais liés au litige :

8. Il y a lieu, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 de mettre à la charge du centre hospitalier des pays de Morlaix et de la SHAM, le versement in solidum à Me Cartron, d'une somme de 1 500 euros, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens, sous réserve que Me Cartron renonce à la part contributive de l'Etat pour l'exercice de sa mission d'aide juridictionnelle.

O R D O N N E :

Article 1er : Le centre hospitalier des pays de Morlaix et la Société Hospitalière d'Assurances Mutuelles sont condamnés in solidum à verser à Mme B une provision de 16 000 euros.

Article 2 : Le centre hospitalier des pays de Morlaix et la Société Hospitalière d'Assurances Mutuelles verseront in solidum à Me Cartron une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Cartron renonce à la part contributive de l'Etat pour l'exercice de sa mission d'aide juridictionnelle.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme C B, à Me Cartron, au centre hospitalier des pays de Morlaix, premier dénommé pour l'ensemble des défendeurs en application de l'article R. 751-3 du code de justice administrative, à la caisse primaire d'assurance maladie du Finistère et à la Mutuelle générale de l'éducation nationale.

Fait à Rennes, le 2 février 2023.

Le président,

signé

E. Kolbert

La République mande et ordonne à la ministre de la santé et de la prévention en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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