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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2201915

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2201915

mercredi 12 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2201915
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantROYER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 11 avril 2022, et des mémoires enregistrés les 12 avril 2022, 13 avril 2022, 16 avril 2023 et 29 août 2023, Mme B A, représentée par Me Royer, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) à titre principal, de condamner l'État à lui verser la somme de 1 628 620,57 euros au titre des préjudices qu'elle estime avoir subis en raison de l'accident dont elle a été victime le 23 février 2016 et d'assortir les sommes dues des intérêts au taux légal à compter du 14 juin 2021, date de réception de sa demande indemnitaire préalable, avec capitalisation des intérêts à compter de la première année à laquelle les intérêts au taux légal sont dus et d'enjoindre à la ministre des armées de procéder à la reconstitution de sa carrière afin d'évaluer le préjudice de carrière lié à la perte de chance sérieuse d'évoluer au sein de la marine nationale ;

2°) à titre subsidiaire, en l'absence de reconstitution de sa carrière, de condamner l'État à lui verser la somme de 1 728 620,57 euros au titre des préjudices qu'elle estime avoir subis en raison de l'accident dont elle a été victime le 23 février 2016 et d'assortir les sommes dues des intérêts au taux légal à compter du 14 juin 2021, date de réception de sa demande indemnitaire préalable, avec capitalisation des intérêts à compter de la première année à laquelle les intérêts au taux légal sont dus ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 5 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient, dans le dernier état de ses écritures, que :

- l'État a commis une faute de nature à engager sa responsabilité en raison de négligences fautives dès lors que les consignes de sécurité en matière de suivi de parcours d'aguerrissement, et notamment l'ordre permanent n° 42, qui n'avait pas été notifié, n'ont pas été respectées par la hiérarchie de Mme A, et notamment par le second maître en charge de son encadrement qui n'avait reçu aucune formation spécifique aux parcours d'aguerrissement de la base de Saint-Mandrier, que ce dernier a commis une faute de service au regard de son manque d'attention relatif aux conditions de sécurisation du parcours d'aguerrissement et en ne lui portant pas secours alors qu'elle était en danger dans l'eau et en raison de l'arrivée tardive des secours puisqu'aucune équipe de secours n'était disponible, l'obligeant à patienter de longues minutes dans une eau à 12 degrés ;

- à titre subsidiaire, la responsabilité sans faute de l'Etat est engagée ;

- elle a droit à la réparation des préjudices suivants :

S'agissant des préjudices extrapatrimoniaux temporaires :

- son déficit fonctionnel temporaire sera réparé par l'octroi d'une somme de 8 990 euros au titre de l'incapacité temporaire qu'elle a subie entre le 23 février 2016 et le 20 septembre 2017 ;

- elle a droit au titre des frais engagés en raison de l'assistance par une tierce personne à la somme de 16 422 euros pour la période du 23 février 2016 au 20 septembre 2017 et à la somme de 8 832 euros pour la période du 21 septembre 2017 au 30 mai 2021 ;

- les souffrances endurées ont été évaluées à 4 sur 7, au titre desquelles elle sollicite la somme de 20 000 euros ;

- son préjudice esthétique a été évalué à 1 sur 7, au titre duquel elle sollicite la somme de 2 000 euros au titre du préjudice esthétique temporaire ;

- son préjudice d'agrément et d'atteinte à la qualité de vie pour la période du 23 février 2016 au 20 septembre 2017 sera réparé par l'octroi de la somme de 20 000 euros ;

- son préjudice sexuel temporaire sera réparé par l'octroi de la somme de 10 000 euros.

S'agissant des préjudices extrapatrimoniaux permanents :

- son déficit fonctionnel permanent, caractérisé par un taux d'incapacité permanente partielle fixée à 14 %, lui ouvre droit à l'octroi de la somme de 79 200 euros ;

- son préjudice d'agrément permanent sera réparé par l'octroi de la somme de 50 000 euros ;

- son préjudice esthétique a été évalué à 1 sur 7, au titre duquel elle sollicite la somme de 1 500 euros au titre du préjudice esthétique permanent ;

- son préjudice sexuel sera réparé par l'octroi de la somme de 15 000 euros ;

- son préjudice d'établissement sera réparé par l'octroi de la somme de 15 000 euros ;

- elle subit un préjudice moral qui peut être évalué à 50 000 euros ;

- elle a droit à la somme de 50 000 euros au titre du harcèlement moral dont elle a été victime ;

- elle a droit à la somme de 148 892,43 euros au titre des frais permanents devant être engagés en raison de l'assistance par une tierce personne.

S'agissant des préjudices patrimoniaux temporaires :

- pendant la période de janvier 2017 à mai 2021, elle a subi une perte de revenus de 49 995,46 euros au titre de l'absence de perception de la majoration d'embarquement de 20 % et de l'indemnité de sujétion d'absence du port base (prime à la mer) ; à titre subsidiaire, la somme pour ce chef de préjudice s'élève à 15 068,63 euros ;

- elle justifie de dépenses en matériel médical à hauteur de 183,80 euros.

S'agissant des préjudices patrimoniaux permanents :

- à défaut pour l'administration de procéder à la reconstitution de sa carrière afin d'évaluer le préjudice de carrière lié à la perte de chance sérieuse d'évoluer au sein de la marine nationale, elle a droit à la somme de 100 000 euros ;

- elle a droit à la somme de 111 902,61 euros au titre de l'incidence professionnelle ;

- sa perte de gains professionnels futurs s'élève à la somme de 273 600 euros au titre de l'absence de perception de la majoration d'embarquement de 20 % et de l'indemnité de sujétion d'absence du port base (prime à la mer) ; à titre subsidiaire, la somme pour ce chef de préjudice s'élève à 82 463,04 euros ;

- elle a droit à la somme de 591 834,38 euros au titre de la perte de droits à la retraite ;

- elle justifie de frais de médecin expert à hauteur de 2 200 euros ;

- elle a droit à la prise en charge de ses frais d'avocat à hauteur de 2 664 euros ;

- elle a droit à la somme de 147 488,16 euros au titre des dépenses futures de soins de santé qu'elle va être amenée à engager ;

- elle a droit à la prise en charge de ses frais de déplacement dans le cadre des instances juridictionnelles à hauteur de 915,73 euros ;

- son préjudice moral lié à l'absence de réponse du service local du contentieux de Rennes du service du commissariat des armées à sa demande d'indemnisation peut être évalué à la somme de 2 500 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 avril 2023, le ministre des armées conclut à ce que l'indemnité devant être versée par l'Etat soit limitée à la somme de 31 200 euros.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme A ne justifient pas l'octroi d'une indemnité supérieure à 31 200 euros.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la défense ;

- le code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de la guerre ;

- le décret n° 51-1208 du 16 octobre 1951 ;

- le décret n° 2002-674 du 24 avril 2002 ;

- le décret n° 2021-1701 du 17 décembre 2021 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Ambert,

- les conclusions de M. Fraboulet, rapporteur public,

- et les observations de Me Royer, représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A a signé le 1er septembre 2015 un contrat d'engagement d'une durée de dix années afin de servir au sein du corps des militaires du rang des équipages de la flotte de la marine nationale. Le 23 février 2016, durant une séance d'aguerrissement au sein de la base de Saint-Mandrier, encadrée par un second-maître moniteur d'entraînement physique militaire et sportif du pôle Ecoles Méditerranée, Mme A s'est fracturée une vertèbre dorsale. Une demande indemnitaire préalable a été formée par Mme A le 7 juin 2021. Cette demande a fait l'objet d'une décision implicite de rejet. Mme A a saisi la commission de recours des militaires le 8 octobre 2021 et une décision implicite de rejet est née du silence gardé sur sa demande. Par la présente requête, Mme A demande de condamner l'État à lui verser la somme de 1 628 620,57 euros au titre des préjudices qu'elle estime avoir subis en raison de l'accident dont elle a été victime le 23 février 2016.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne l'engagement de la responsabilité de l'Etat :

2. Aux termes de l'article L. 4123-2 du code de la défense : " Les militaires bénéficient des régimes de pensions ainsi que des prestations de sécurité sociale dans les conditions fixées par le code des pensions civiles et militaires de retraite, le code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de la guerre et le code de la sécurité sociale. () ". Aux termes de l'article L. 121-1 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre : " Ouvrent droit à pension : / 1° Les infirmités résultant de blessures reçues par suite d'évènements de guerre ou d'accidents éprouvés par le fait ou à l'occasion du service ; / 2° Les infirmités résultant de maladies contractées par le fait ou à l'occasion du service ; () ".

3. Eu égard à la finalité qui lui est assignée par les dispositions de l'article L. 121-1 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre et aux éléments entrant dans la détermination de son montant, la pension militaire d'invalidité doit être regardée comme ayant pour objet de réparer, d'une part, les pertes de revenus et l'incidence professionnelle de l'incapacité physique et, d'autre part, le déficit fonctionnel, entendu comme l'ensemble des préjudices à caractère personnel liés à la perte de la qualité de la vie, aux douleurs permanentes et aux troubles ressentis par la victime dans ses conditions d'existence personnelles, familiales et sociales, à l'exclusion des souffrances éprouvées avant la consolidation, du préjudice esthétique, du préjudice sexuel, du préjudice d'agrément lié à l'impossibilité de continuer à pratiquer une activité spécifique, sportive ou de loisirs, et du préjudice d'établissement lié à l'impossibilité de fonder une famille.

4. En instituant la pension militaire d'invalidité, le législateur a entendu déterminer forfaitairement la réparation à laquelle les militaires peuvent prétendre, au titre des préjudices mentionnés ci-dessus, dans le cadre de l'obligation qui incombe à l'État de les garantir contre les risques qu'ils courent dans l'exercice de leur mission. Cependant, si le titulaire d'une pension a subi, du fait de l'infirmité imputable au service, d'autres préjudices que ceux que cette prestation a pour objet de réparer, il peut prétendre à une indemnité complémentaire égale au montant de ces préjudices. Dans l'hypothèse où le dommage engage la responsabilité de l'Etat à un autre titre que la garantie contre les risques courus dans l'exercice des fonctions, et notamment lorsqu'il trouve sa cause dans une faute de l'État, l'intéressé peut prétendre à une indemnité complémentaire au titre des préjudices que la pension a pour objet de réparer, si elle n'en assure pas une réparation intégrale.

5. Pour déterminer si l'accident de service ayant causé un dommage à un militaire est imputable à une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat, de sorte que ce militaire soit fondé à engager une action de droit commun pouvant aboutir à la réparation intégrale par l'Etat de l'ensemble du dommage, il appartient au juge administratif, saisi de conclusions en ce sens, de rechercher si l'accident est imputable à une faute commise dans l'organisation ou le fonctionnement du service.

6. Il résulte de l'instruction que le 23 février 2016, durant une séance d'aguerrissement se déroulant sur la base de Saint-Mandrier, encadrée par un second-maître moniteur d'entraînement physique militaire et sportif du pôle Ecoles Méditerranée, Mme A et deux autres stagiaires ont dû faire un saut dans l'eau d'une hauteur de 7,30 mètres alors qu'il est constant que les consignes de sécurité fixées par le ministère des armées, et notamment l'ordre permanent n° 42, prévoyait une hauteur de 5 mètres maximum. Devant le refus des intéressés de sauter, leur encadrant a poussé dans le dos une première stagiaire afin de précipiter son saut dans l'eau. Cette dernière a entamé une crise de panique une fois arrivée dans l'eau. Lorsqu'est arrivé son tour, Mme A a, de nouveau, refusé de sauter dans l'eau. Son encadrant a persisté à lui demander de sauter, ce qu'elle a fini par faire. Cette dernière s'est néanmoins mal réceptionnée et a ressenti une violente douleur dans le dos. Il a ensuite été constaté la fracture d'une vertèbre dorsale. Il résulte de l'instruction que les consignes de sécurité en matière de suivi de parcours d'aguerrissement, et notamment l'ordre permanent n° 42, qui n'avait pas été notifié, n'ont pas été respectées par la hiérarchie de Mme A, et notamment par le second maître en charge de son encadrement qui n'avait reçu aucune formation spécifique aux parcours d'aguerrissement de la base de Saint-Mandrier. Ce dernier, en charge de l'encadrement de Mme A, a commis une faute de service au regard de son manque d'attention relatif aux conditions de sécurisation du parcours d'aguerrissement et en ne lui portant pas secours alors qu'elle était en danger dans l'eau. Il est constant que les secours sont arrivés tardivement puisqu'aucune équipe de secours n'était disponible, obligeant Mme A à patienter de longues minutes dans une eau à 12 degrés. Ces éléments traduisent des manquements importants dans l'organisation et le fonctionnement du service. Il résulte de ce qui précède que l'Etat a commis une faute de nature à engager sa responsabilité, ce qui n'est au demeurant pas contesté par l'administration.

En ce qui concerne les préjudices :

S'agissant des préjudices que la pension militaire d'invalidité a pour objet de réparer :

7. Lorsqu'il est saisi de conclusions tendant au versement d'une indemnité complémentaire au titre des préjudices que la pension militaire d'invalidité a pour objet de réparer, il incombe au juge administratif de déterminer le montant total de ces préjudices, avant toute compensation par cette prestation, d'en déduire le capital représentatif de la pension et d'accorder à l'intéressé une indemnité égale au solde, s'il est positif.

Quant à la perte de revenus :

8. Il résulte de l'instruction que Mme A a été placée en congé de maladie du 23 février 2016 au 17 juillet 2016, et a perçu sa solde entière jusqu'à fin décembre 2016. Le rapport d'expertise du 16 décembre 2020 a retenu comme date de consolidation le 20 septembre 2017. Par un avis du 13 mars 2018, le conseil régional de santé du service de santé des armées a déclaré Mme A apte à servir dans la marine nationale sur le poste de mécanicien naval (MECAN) avec plusieurs restrictions d'emploi dont celles liées à l'embarquement, aux opérations extérieures, au port de charges lourdes, à la manutention répétée et à la station immobile prolongée. En l'absence des événements ayant conduit à ces restrictions d'emploi, Mme A estime qu'elle aurait pu continuer sa carrière au sein de la marine nationale à bord des navires et bénéficier de la majoration pour service à la mer, régie par le décret du 16 octobre 1951 fixant le mode de calcul des majorations pour service à la mer et des majorations pour service en sous-marin, de l'indemnité de sujétion d'absence du port base, régie par le décret du 24 avril 2002 portant création d'une indemnité de sujétions d'absence du port-base, remplacée, depuis le 1er janvier 2022, par l'indemnité de sujétions d'absence opérationnelle, régie par le décret du 17 décembre 2021 relatif à l'indemnité de sujétions d'absence opérationnelle. Toutefois, d'une part, ces primes visent à indemniser les sujétions spécifiques à des conditions d'emploi particulières, auxquelles Mme A n'a pas été soumise. D'autre part, le préjudice invoqué n'est pas certain dès lors que Mme A aurait pu choisir d'être affectée, comme elle l'est d'ailleurs à la date de l'introduction de sa requête, dans des postes de type administratif ne nécessitant pas un embarquement à bord d'un navire.

9. Mme A estime en outre que l'absence de renouvellement de son contrat décennal, conclu le 1er septembre 2015, va lui faire perdre ses droits à la retraite. Aucun élément au dossier ne permet toutefois de supposer, en tout état de cause, que son contrat d'engagement décennal d'une durée de dix années ne va pas être renouvelé.

10. Il résulte de ce qui précède qu'il n'y a pas lieu d'allouer une somme en réparation d'une perte de revenus.

Quant à l'incidence professionnelle :

11. Il résulte de l'instruction que Mme A a signé le 1er septembre 2015 un contrat d'engagement d'une durée de dix années afin d'intégrer le corps des militaires du rang des équipages de la flotte de la marine nationale. Ainsi qu'il a été dit, par un avis du 13 mars 2018, le conseil régional de santé du service de santé des armées a déclaré Mme A apte à servir dans la marine nationale sur le poste de mécanicien naval (MECAN) avec plusieurs restrictions d'emploi dont celles liées à l'embarquement, aux opérations extérieures, au port de charges lourdes, à la manutention répétée et à la station immobile prolongée. Mme A a ainsi été privée de la faculté de poursuivre ses fonctions au sein de navires embarqués. Si l'administration fait valoir que les conséquences de l'accident ne présentent qu'un caractère temporaire et que Mme A pourra de nouveau se voir reconnaître apte à un emploi physique, il ressort du rapport d'expertise du 16 décembre 2020 qu'il existe une probabilité non nulle de dégénérescence osseuse et d'aggravation de son état clinique. Dans ces conditions, il sera fait une juste appréciation du préjudice tenant à la dégradation des perspectives professionnelles de la requérante en l'évaluant à la somme de 20 000 euros.

Quant au déficit fonctionnel :

12. D'une part, le rapport d'expertise du 16 décembre 2020 a retenu un déficit fonctionnel temporaire de 100 % pour la période du 23 février 2016 au 15 avril 2016, de 50 % pour la période du 16 avril 2016 au 17 juillet 2016, de 25 % pour la période du 18 juillet 2016 au 15 janvier 2017 et de 10 % pour la période du 16 janvier 2017 au 20 septembre 2017, date de consolidation des blessures. Or il sera fait une juste appréciation de l'indemnisation journalière due au titre du déficit fonctionnel en allouant à ce titre une somme de 17 euros par jour. Dès lors, il y a lieu d'indemniser le déficit fonctionnel temporaire de Mme A en lui attribuant une indemnité de 3 056,60 euros.

13. D'autre part, le rapport d'expertise a retenu un déficit fonctionnel permanent de 12 % correspondant à un syndrome douloureux permanent dorso-lombaire et de 2 % correspondant à un syndrome anxieux réactionnel discret mais persistant, soit un taux global de 14 %. Il y a lieu, eu égard au niveau de ce taux et à l'âge de Mme A à la date de la consolidation de ses blessures, d'indemniser celle-ci à hauteur de 39 200 euros.

Quant au montant total des préjudices que la pension militaire d'invalidité a pour objet de réparer et du droit de Mme A de recevoir une indemnisation complémentaire :

14. D'une part, il résulte de ce qui a été dit aux points précédents que Mme A peut prétendre à une indemnisation à hauteur de 20 000 euros au titre de l'incidence professionnelle et de 42 256,60 euros au titre du déficit fonctionnel, soit une somme totale de 62 256,60 euros pour l'ensemble des préjudices que la pension militaire d'invalidité a pour objet de réparer.

15. D'autre part, il résulte de l'instruction que Mme A s'est vu accorder, à titre temporaire, une pension militaire d'invalidité au taux de 15 % entre le 5 avril 2016 et le 4 avril 2019. Par une décision du 9 septembre 2019, Mme A a bénéficié d'une pension militaire d'invalidité au taux de 15 %, à titre définitif, avec effet au 5 avril 2019. Cette pension, à l'indice 72,00, représente une somme de 1 040,39 euros par an. Il y a lieu de convertir ce montant annuel en un capital et, pour procéder à cette conversion, de retenir le barème de capitalisation des rentes viagères, dans son millésime 2022, établi selon les tables de mortalité de l'INSEE de la population générale 2017-2019 et publié à la Gazette du Palais le 31 octobre 2022 (n°35), lequel est adapté aux données démographiques et économiques à la date d'évaluation des préjudices. Dès lors, s'agissant d'une victime de sexe féminin âgée de 18 ans le 5 avril 2016, date à partir de laquelle Mme A a bénéficié de la pension au taux de 15 %, le coefficient de capitalisation, c'est-à-dire le nombre d'années de prestation anticipées, s'élève à 67,371. En retenant un taux d'actualisation égal à 0 %, lequel constitue une valeur raisonnable et prudente, il en résulte que le montant actualisé de la pension militaire d'invalidité viagère de Mme A s'élève, en capital, à 70 092,11 euros.

16. Si Mme A peut prétendre à une indemnisation au titre des préjudices que la pension militaire d'invalidité a pour objet de réparer, à hauteur d'une somme de 62 256,60 euros, ceux-ci ont été intégralement réparés par l'allocation de la pension militaire d'invalidité. Il résulte de ce qui précède qu'il n'y a pas lieu de prévoir une indemnisation complémentaire pour réparer intégralement les préjudices couverts par la pension militaire d'invalidité.

S'agissant des préjudices que la pension militaire d'invalidité n'a pas pour objet de réparer :

Quant aux dépenses de santé :

17. Mme A n'établit pas, par les documents joints au dossier, que les factures de juin 2019 relatives à l'achat d'un appareil d'électrothérapie et d'étuis de transport et d'électrodes sont en lien direct et certain avec les conséquences dommageables de l'accident dont elle a été victime. Elle n'établit en outre pas que les futures dépenses de santé qu'elle serait amenée à engager ne seront pas prises en charge par la caisse nationale militaire de sécurité sociale. Il n'y a ainsi pas lieu d'allouer une somme au titre de ce chef de préjudice.

Quant aux frais de médecin expert :

18. Il résulte de l'instruction que Mme A a eu recours à un médecin expert lors des expertises de 2018 et 2020 afin de déterminer la nature et l'importance des conséquences dommageables de l'accident dont elle a été victime. Or, ainsi qu'il ressort d'une facture du 6 juin 2018, elle a exposé à ce titre des frais pour un montant de 1 200 euros. En revanche, si Mme A soutient qu'elle a exposé des frais d'assistance à expertise médicale pour un montant de 1 000 euros, elle ne justifie de la réalité de ceux-ci que par un devis du 15 décembre 2020 du Dr. Bach-Thai. Dès lors, ainsi que le relève le ministre en défense, s'il ressort du rapport d'expertise du 16 décembre 2020 qu'elle s'est présentée à l'expertise accompagnée de ce dernier médecin, aucun élément ne permet d'établir que ce dernier lui aurait effectivement facturé la somme de 1 000 euros ni ne révèle qu'elle aurait, sur ses deniers, réglé une telle somme. Il n'y a ainsi lieu d'allouer que la somme de 1 200 euros en réparation du préjudice tenant aux frais d'expertise médicale.

Quant aux frais d'avocat et aux frais de déplacement dans le cadre d'instances juridictionnelles :

19. Les frais d'avocat et les frais de déplacements exposés par Mme A dans le cadre de ses contentieux judiciaire et administratif n'ont pas à être indemnisés au titre d'un préjudice particulier mais sont compris dans les frais exposés et non compris dans les dépens.

Quant à l'assistance par une tierce personne :

20. Lorsque le juge administratif indemnise dans le chef de la victime d'un dommage corporel la nécessité de recourir à l'aide d'une tierce personne, il détermine le montant de l'indemnité réparant ce préjudice en fonction des besoins de la victime et des dépenses nécessaires pour y pourvoir. Il doit, à cette fin, se fonder sur un taux horaire déterminé, au vu des pièces du dossier, par référence, soit au montant des salaires des personnes à employer augmentés des cotisations sociales dues par l'employeur, soit aux tarifs des organismes offrant de telles prestations, en permettant le recours à l'aide professionnelle d'une tierce personne d'un niveau de qualification adéquat et sans être lié par les débours effectifs dont la victime peut justifier. Il n'appartient notamment pas au juge, pour déterminer cette indemnisation, de tenir compte de la circonstance que l'aide a été ou pourrait être apportée par un membre de la famille ou un proche de la victime.

21. En premier lieu, il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise du 16 décembre 2020, que Mme A a eu besoin d'une assistance par une tierce personne pour la toilette, la préparation des repas et l'accompagnement aux séances de kinésithérapie à hauteur de 3 heures par jour pour la période du 15 avril 2016 au 17 juillet 2016, 2 heures par jour pour la période du 17 juillet 2016 au 15 janvier 2017 et 2 heures par semaine pour la période du 15 janvier 2017 au 20 septembre 2017. Dès lors, s'agissant de la période comprise entre le 15 avril 2016 et le 20 septembre 2017, date de consolidation, il y a lieu d'évaluer le besoin en assistance par une tierce personne, par application d'un taux horaire de 16 euros, à la somme de 11 424 euros, sur laquelle s'accorde d'ailleurs l'administration.

22. En deuxième lieu, le rapport d'expertise du 16 décembre 2020 précise que, à la date du 16 décembre 2020, Mme A a encore besoin de l'assistance d'une tierce personne pour l'aider à faire ses courses à hauteur de 2 heures par semaine. Dès lors, s'agissant de la période comprise entre le 21 septembre 2017 et le 16 décembre 2020, il y a lieu d'évaluer le besoin en assistance par une tierce personne, par application d'un taux horaire de 16 euros, à la somme de 5 376 euros, sur laquelle s'accorde d'ailleurs également l'administration.

23. En troisième lieu, le rapport précité relève que, postérieurement au 16 décembre 2020, l'état clinique de Mme A est susceptible de s'améliorer aussi bien que de se dégrader. Ce rapport indique ainsi qu'il " est permis d'espérer que l'état clinique de cette jeune femme s'améliorera ", tout en mentionnant qu'il " existe un risque potentiel d'aggravation des douleurs dorso-lombaires avec évolution dégénérative et arthrosique à moyen ou long terme ". Compte tenu de ces indications contraires, et en l'absence de tout élément probant, révélant que le besoin d'assistance par une tierce personne s'est maintenu au-delà du 16 décembre 2020, il n'a pas lieu d'allouer à Mme A une somme en réparation d'un préjudice tenant à une telle assistance pour la période commençant à cette dernière date.

24. Il résulte de ce qui précède que le préjudice né de l'assistance par une tierce personne doit être évalué, pour l'ensemble des périodes mentionnées ci-dessus, à la somme globale de 16 800 euros.

Quant aux souffrances endurées avant consolidation :

25. Il résulte de l'instruction que l'accident dont a été victime Mme A lui a occasionné des souffrances liées à la douleur initiale du choc, aux douleurs aigues persistantes ayant nécessité un traitement initial par morphine, aux deux interventions chirurgicales rapprochées, aux douleurs post-opératoires, à l'immobilisation d'une durée de trois mois et aux 142 séances de kinésithérapie. Ces souffrances endurées ont été évaluées à 4 sur 7 par le rapport d'expertise du 16 décembre 2020. Il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en allouant à Mme A la somme de 10 000 euros.

Quant au préjudice esthétique :

26. Il résulte de l'instruction que Mme A conserve cinq cicatrices thoraciques indolores et de " bonne qualité " à la suite de ses opérations. Le rapport d'expertise a évalué le préjudice esthétique à 1 sur 7. Il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en lui allouant la somme de 1 000 euros.

Quant au préjudice d'agrément :

27. Mme A n'établit pas, par des justificatifs joints au dossier, avoir dû renoncer, en raison de son accident, à la pratique d'une activité spécifique, sportive ou de loisirs. Si Mme A fait en outre valoir qu'elle a subi des périodes d'immobilisation et des contraintes physiques diminuant ses possibilités d'effectuer des tâches de la vie courante jusqu'à sa date de consolidation, ces éléments sont pris en compte au titre du déficit fonctionnel temporaire et permanent et non au titre du préjudice d'agrément. Il n'y a ainsi pas lieu d'allouer une somme au titre de ce chef de préjudice.

Quant au préjudice sexuel :

28. Le rapport d'expertise du 16 décembre 2020 a retenu le préjudice sexuel de Mme A comme certain en raison de la perte de libido et d'une difficulté dans l'accomplissement de l'acte sexuel à cause de douleurs dorsales. Il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice en lui allouant la somme de 5 000 euros, d'ailleurs admise par l'administration.

Quant au préjudice d'établissement :

29. Si Mme A soutient que ses séquelles dorsales et ses difficultés sexuelles ont été la cause de la rupture en 2017 de la relation sentimentale qu'elle entretenait depuis un an et que, depuis, elle rencontre des difficultés de socialisation, notamment affective, le rapport d'expertise du 16 décembre 2020 a estimé, ainsi qu'il a été dit, que cette situation n'était pas définitive et qu'il est possible que son état clinique s'améliore. Mme A n'établit ainsi pas, eu égard notamment à son âge, avoir un préjudice d'établissement en raison de l'accident dont elle a été victime. Il n'y a ainsi pas lieu d'allouer une somme au titre de ce chef de préjudice.

Quant au préjudice moral :

30. Si Mme A soutient avoir droit à la réparation des préjudices d'anxiété et d'image, ces préjudices, qui ont trait au trouble dans les conditions d'existence, ne sauraient caractériser un préjudice moral mais relèvent du déficit fonctionnel temporaire et permanent. Mme A soutient en outre que la lenteur du traitement de son dossier et l'absence de réponse du ministère des armées sont de nature à caractériser un préjudice moral. Toutefois, d'une part, les conséquences de cette lenteur, à la supposer établie, sont dépourvues de lien de causalité avec le fait générateur de la responsabilité de l'Etat mentionné au point 6. D'autre part, il résulte de l'instruction que Mme A a envoyé un courrier le 22 mars 2017 au ministère des armées afin de faire état de sa situation après l'accident dont elle a été victime le 23 février 2016. Une expertise médicale a été réalisée le 4 mai 2018. Par un courrier du 28 juin 2018, Mme A a entendu rechercher la faute de l'Etat. Mme A s'est constituée partie civile devant la juridiction judiciaire lors du procès tenu devant la chambre militaire du tribunal correctionnel de Marseille le 21 septembre 2020, qui s'est déclarée incompétente pour statuer sur les demandes d'indemnisation du préjudice subi par Mme A. Une demande indemnitaire préalable a été présentée le 2 novembre 2020 et une expertise médicale a été réalisée le 16 décembre 2020. Le 16 février 2021, une indemnité provisionnelle de 15 000 euros a été proposée à Mme A. Il ressort de ces éléments que l'administration n'a pas entaché le traitement de son dossier d'un manque de diligence fautif. Il n'y a ainsi pas lieu, en tout état de cause, d'allouer une somme au titre du préjudice moral.

Quant au préjudice au titre du harcèlement moral :

31. Aux termes de l'article L. 4123-10 du code de la défense : " Les militaires sont protégés par le code pénal et les lois spéciales contre les atteintes volontaires à l'intégrité de la personne, les menaces, violences, harcèlements moral ou sexuel, voies de fait, injures, diffamations ou outrages dont ils peuvent être l'objet. / L'Etat est tenu de les protéger contre les menaces et attaques dont ils peuvent être l'objet à l'occasion de l'exercice de leurs fonctions et de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté. () ". Aux termes de l'article L. 4123-10-2 du même code : " Aucun militaire ne doit subir les propos ou les comportements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. () ".

32. Il appartient à un militaire qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs du militaire auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et du militaire qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral. En revanche, la nature même des agissements en cause exclut, lorsque l'existence d'un harcèlement moral est établie, qu'il puisse être tenu compte du comportement du militaire qui en a été victime pour atténuer les conséquences dommageables qui en ont résulté pour lui. Le préjudice résultant de ces agissements pour le militaire victime doit alors être intégralement réparé.

33. Mme A soutient avoir été victime de harcèlement moral de la part de sa hiérarchie après l'accident dont elle a été victime le 23 février 2016. Elle évoque des refus de permissions injustifiés, des menaces, des propos dégradants, des suppressions de pauses méridiennes ainsi que des déplacements de bureaux. Elle joint au dossier une attestation du 22 juin 2018 de son père, une attestation du 23 juin 2022 de son concubin ainsi que des échanges de courriels électroniques de sa hiérarchie, dont elle n'était au demeurant pas destinataire. Ces seuls éléments ne sont toutefois pas de nature à faire présumer l'existence de faits de harcèlement moral à son encontre. Il n'y a ainsi pas lieu d'allouer une somme au titre du préjudice relatif au harcèlement moral.

Quant au montant total des préjudices que la pension militaire d'invalidité n'a pas pour objet de réparer :

34. Il résulte de ce qui a été dit aux points précédents que Mme A est en droit de prétendre, au titre des préjudices subis et que sa pension militaire d'invalidité n'a pas pour objet de réparer, à une indemnité fixée à la somme de 34 000 euros.

35. Il résulte de tout ce qui précède que Mme A a droit à la somme de 34 000 euros au titre de l'ensemble des préjudices subis en raison de l'accident de service dont elle a été victime le 23 février 2016.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

36. Il n'y a pas lieu de prononcer l'injonction sollicitée.

Sur les intérêts :

37. Mme A a droit aux intérêts au taux légal sur la somme de 34 000 euros à compter du 14 juin 2021.

Sur la capitalisation des intérêts :

38. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée le 11 avril 2022. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 14 juin 2022, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais liés au litige :

39. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par Mme A et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à Mme A la somme de 34 000 euros, avec intérêts au taux légal à compter du 14 juin 2021. Les intérêts échus à la date du 14 juin 2022 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : L'Etat versera à Mme A une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 29 mai 2024 à laquelle siégeaient :

M. Jouno, président,

M. Albouy, premier conseiller,

M. Ambert, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 juin 2024.

Le rapporteur,

signé

A. AmbertLe président,

signé

T. Jouno

La greffière,

signé

S. Guillou

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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