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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2203917

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2203917

jeudi 7 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2203917
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Rennes a été saisi par les ayants droit de M. E K, décédé en 1990 d'une tumeur de l'encéphale consécutive à une exposition aux rayonnements ionisants lors de son service en Polynésie française. Ils demandaient la condamnation de l'État à réparer leurs préjudices personnels. Le tribunal a rejeté la requête, considérant que la créance était prescrite en application de la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968, le point de départ du délai de quatre ans étant fixé à la date du décès en 1990. Les demandes d'indemnisation ultérieures, notamment celle de 2013, n'ont pas interrompu la prescription pour les préjudices personnels des requérants, distincts de ceux de la veuve.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 29 juillet 2022 et 21 mars 2024, M. A K, Mme F K, agissant en leur nom propre et en qualité d'ayants droit de Mme H B, veuve K, Mme I L et M. C L agissant en leur nom propre et en qualité d'ayants droit de Mme G K, et M. J D, représentés par Me Labrunie (cabinet Teissonnière Topaloff Lafforgue Andreu et associés), demandent au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à leur verser une indemnité totale de 205 000 euros en réparation des préjudices qu'ils ont personnellement subis du fait de la maladie radio-induite dont a souffert M. E K et dont il est décédé le 1er mars 1990, cette somme devant être assortie des intérêts au taux légal à compter du 2 mai 2022 et de la capitalisation des intérêts ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 4 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la prescription quadriennale ne peut pas leur être opposée ;

- ils ont droit à l'indemnisation intégrale des préjudices qu'ils ont subis du fait du décès de M. E K.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 mars 2024, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Le ministre fait valoir :

- à titre principal, que la créance est prescrite ;

- à titre subsidiaire, que la maladie dont M. E K est décédé n'est pas imputable au service ;

- à titre infiniment subsidiaire, que l'Etat n'a commis aucune faute dans la protection de ses personnels de nature à engager sa responsabilité.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Berthon,

- et les conclusions de M. Martin, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. E K, né le 17 février 1934, fusiller-commando dans la marine nationale, a été affecté en Polynésie française en qualité de moniteur d'éducation physique du 10 décembre 1964 au 19 octobre 1966. Au cours de son affectation, il a été exposé à des rayonnements ionisants. Une tumeur de l'encéphale lui a été diagnostiquée en 1986, dont il est décédé le 1er mars 1990. Le 7 mars 2013, Mme H K, sa veuve, a déposé une demande d'indemnisation, en sa qualité d'ayant droit sur le fondement de la loi du 5 janvier 2010 relative à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes des essais nucléaires français. En exécution d'un arrêt de la cour administrative d'appel de Nantes du 26 janvier 2018, le comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN) lui a adressé le 29 juin 2018 une proposition d'indemnisation. Par un courrier du 2 mai 2022, les enfants et petits-enfants de M. K ont demandé à l'Etat la réparation de leurs préjudices personnels résultant du décès de leur père et grand-père. En l'absence de réponse expresse, ils demandent au tribunal de condamner l'État à leur verser une indemnité d'un montant total de 205 000 euros.

2. Aux termes du premier alinéa de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'Etat, les départements, les communes et les établissements publics : " Sont prescrites, au profit de l'Etat, des départements et des communes, sans préjudice des déchéances particulières édictées par la loi, et sous réserve des dispositions de la présente loi, toutes créances qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis. () ". Aux termes de l'article 2 de la même loi : " La prescription est interrompue par : Toute demande de paiement ou toute réclamation écrite adressée par un créancier à l'autorité administrative, dès lors que la demande ou la réclamation a trait au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance, alors même que l'administration saisie n'est pas celle qui aura finalement la charge du règlement. / Tout recours formé devant une juridiction, relatif au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance, quel que soit l'auteur du recours et même si la juridiction saisie est incompétente pour en connaître, et si l'administration qui aura finalement la charge du règlement n'est pas partie à l'instance ; / Toute communication écrite d'une administration intéressée, même si cette communication n'a pas été faite directement au créancier qui s'en prévaut, dès lors que cette communication a trait au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance ; / Toute émission de moyen de règlement, même si ce règlement ne couvre qu'une partie de la créance ou si le créancier n'a pas été exactement désigné./Un nouveau délai de quatre ans court à compter du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle a eu lieu l'interruption. Toutefois, si l'interruption résulte d'un recours juridictionnel, le nouveau délai court à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle la décision est passée en force de chose jugée. ". L'article 3 de ce même texte dispose que : " La prescription ne court ni contre le créancier qui ne peut agir, soit par lui-même ou par l'intermédiaire de son représentant légal, soit pour une cause de force majeure, ni contre celui qui peut être légitimement regardé comme ignorant l'existence de sa créance ou de la créance de celui qu'il représente légalement. ".

3. Il résulte de ces dispositions que, lorsque la responsabilité de l'Etat est recherchée, le point de départ de la prescription quadriennale est la date à laquelle le créancier est en mesure, d'une part, de connaître le dommage dans sa réalité et son étendue et, d'autre part, de connaître l'origine de ce dommage ou du moins de disposer d'indications suffisantes selon lesquelles il pourrait être imputable à un fait de l'Etat.

4. Il est constant que, le 7 mars 2013, Mme H K a demandé au CIVEN, sur le fondement de la loi du 5 janvier 2010 relative à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes des essais nucléaires français, qui a instauré un régime de responsabilité de l'Etat fondé sur un principe de présomption de causalité entre l'exposition aux essais nucléaires et les maladies radio-induites, de l'indemniser, en sa qualité d'ayant droit, des préjudices subis par son époux, décédé le 1er mars 1990 après avoir été exposé à des rayonnements ionisants. Mme K doit donc être regardée comme ayant disposé au plus tard à cette date du 7 mars 2013 d'indications suffisantes lui permettant d'imputer le décès de son mari aux essais nucléaires français dans le Pacifique. Il n'est pas sérieusement contesté que ses enfants et petits-enfants, qui étaient tous majeurs le 7 mars 2013, disposaient à cette date des mêmes informations sur l'origine de la maladie qui a provoqué le décès de leur père et grand-père et son imputabilité à un fait de l'Etat. Enfin, il ne résulte pas de l'instruction que les requérants ont engagé une action de nature à interrompre la prescription. A cet égard, l'ensemble des actes et décisions de justice relatifs à la réparation des préjudices de M. E K, sollicitée par son épouse, se rapportent à une créance distincte et n'ont, par suite, pas interrompu la prescription. La créance des requérants envers l'Etat était donc prescrite lorsqu'ils en ont réclamé le règlement pour la première fois, le 2 mai 2022.

5. Au surplus, et en tout état de cause, les requérants n'établissent pas, comme il leur appartient de le faire, alors même que toutes les mesures nécessaires de surveillance et de contrôle des rayonnements de la radioactivité n'auraient pas été mises en place par l'Etat lors des essais nucléaires français dans le Pacifique, que la maladie dont est décédé M. K quatorze ans après avoir cessé d'y être exposé, serait en lien direct et certain avec ces essais nucléaires.

6. Il résulte de ce qui précède que les conclusions indemnitaires de la requête doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, celles qui sont relatives aux frais de l'instance.

D É C I D E :

Article 1er : La requête des consorts K, L, et de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A K, Mme F K, Mme I L, M. C L, M. J D et au ministre des armées et des anciens combattants.

Délibéré après l'audience du 17 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Berthon, président,

Mme Thalabard, première conseillère,

Mme Pellerin, première conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 novembre 2024.

Le président-rapporteur,

signé

E. Berthon

L'assesseure la plus ancienne dans le grade,

signé

M. Thalabard La greffière,

signé

I. Le Vaillant

La République mande et ordonne au ministre des armées et des anciens combattants en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.00

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