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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2301058

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2301058

lundi 20 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2301058
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Avocat requérantTHEBAULT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 24 février 2023, le préfet d'Ille-et-Vilaine demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, en application de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, l'expulsion de Mme D C du logement qu'elle occupe au sein du centre d'accueil pour demandeurs d'asile (CADA) Coallia Site-Est, situé 8 rue Alexandre III à Fougères (35300) ;

2°) de l'autoriser à recourir, passé un délai de huit jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, à la force publique pour procéder à l'évacuation forcée des lieux ;

3°) de l'autoriser à donner toutes instructions utiles au gestionnaire du CADA Coallia Site-Est afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques de Mme C, à défaut pour elle de les avoir emportés.

Il soutient que :

- en application de l'article L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le juge des référés est compétent pour prononcer une injonction de quitter les lieux à l'encontre de l'occupant irrégulier d'un lieu d'hébergement mentionné à l'article L. 552-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il a qualité pour introduire la présente requête sur le fondement de ces mêmes dispositions ;

- la mesure sollicitée revêt un caractère urgent et remplit la condition d'utilité requise compte tenu du nombre des demandeurs d'asile en attente d'un hébergement et de la saturation établie du dispositif d'accueil ;

- Mme C se maintient illégalement dans un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile alors que sa demande d'asile a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides puis la Cour nationale du droit d'asile ; la mesure sollicitée ne se heurte ainsi à aucune contestation sérieuse ;

- les dispositions du code des procédures civiles en matière d'expulsion et en matière d'exécution ne s'appliquent pas ; il n'existe notamment pas de trêve hivernale ;

- Mme C ne fait valoir aucun motif de vulnérabilité particulière ; elle a fait l'objet d'une décision d'éloignement qui a été validée par le tribunal ; à supposer que l'intéressée fasse valoir un état de santé dégradé, cela ne constitue pas un motif justifiant de rester dans un dispositif d'accueil pour demandeurs d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 mars 2023, Mme D C, représentée par Me Thébault, conclut au rejet de la requête et à la mise à la charge de l'État de la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la condition tenant à l'urgence n'est pas satisfaite ; le préfet d'Ille-et-Vilaine se prévaut de la saturation du dispositif d'accueil des demandeurs d'asile, mais il a attendu plus de quatre mois pour saisir le juge des référés ;

- son état de santé et sa vulnérabilité sont incompatibles avec la mesure d'expulsion sollicitée ; elle souffre d'un syndrome post-traumatique ; elle a été hospitalisée du 10 juin au 7 août 2020 pour cette pathologie ; la mesure sollicitée se heurte ainsi à une contestation sérieuse ; l'hébergement d'urgence est un droit, qu'il incombe au préfet de mettre en œuvre dans le cadre du dispositif de veille sociale ; elle justifie de circonstances exceptionnelles, au titre desquelles elle doit être prise en charge.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Thielen, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendu au cours de l'audience publique du 16 mars 2023 :

- le rapport de Mme A,

- les observations de M. B, représentant le préfet d'Ille-et-Vilaine, qui conclut au mêmes fins que sa requête, par les mêmes moyens qu'il développe et qui précise que la saturation du dispositif d'hébergement est établie et s'aggrave, les 1 359 places d'hébergement existant en Ille-et-Vilaine étant occupées à 100 % et 578 personnes célibataires et sans enfant restant en atteinte d'une prise en charge, au 31 janvier 2023 ;

- les observations de Me Thébault, représentant Mme C, qui persiste dans ses conclusions écrites, par les mêmes moyens et qui fait notamment valoir que la gravité de la pathologie dont souffre sa cliente est établie, avait justifié qu'elle bénéficie d'un titre de séjour et apparaît incompatible avec une expulsion de son logement ;

- les explications de Mme C, qui confirme notamment qu'elle a dans un premier temps fait l'objet d'une procédure Dublin et, par ailleurs, qu'elle a entrepris des démarches auprès du 115 pour obtenir un hébergement d'urgence.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :

1. Aux termes de l'article L. 521-3 du code de justice administrative : " En cas d'urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision ".

2. Aux termes de l'article L. 552-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les lieux d'hébergement mentionnés à l'article L. 552-1 accueillent les demandeurs d'asile pendant la durée d'instruction de leur demande d'asile ou jusqu'à leur transfert effectif vers un autre État européen ". Aux termes de son article L. 551-11 : " L'hébergement des demandeurs d'asile prévu au chapitre II prend fin au terme du mois au cours duquel le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français a pris fin, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2 ". Aux termes de son article L. 542-1 : " En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision. / Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la notification de celle-ci ". Aux termes de son article L. 552-15 : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement dans les conditions prévues aux articles L. 551-11 à L. 551-14, l'autorité administrative compétente ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut demander en justice, après mise en demeure restée infructueuse, qu'il soit enjoint à cet occupant sans titre d'évacuer ce lieu. / Le premier alinéa n'est pas applicable aux personnes qui se sont vues reconnaître la qualité de réfugié ou qui ont obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire. Il est en revanche applicable aux personnes qui ont un comportement violent ou commettent des manquements graves au règlement du lieu d'hébergement. / La demande est portée devant le président du tribunal administratif, qui statue sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative et dont l'ordonnance est immédiatement exécutoire ". Enfin, aux termes de son article R. 552-15 : " Pour l'application du premier alinéa de l'article L. 552-15, si une personne se maintient dans le lieu d'hébergement après la date mentionnée à l'article R. 552-12 ou, le cas échéant, après l'expiration du délai prévu à l'article R. 552-13, le préfet du département dans lequel se situe ce lieu d'hébergement ou le gestionnaire du lieu d'hébergement met en demeure cette personne de quitter les lieux dans les cas suivants : / 1° La personne ne dispose pas d'un titre de séjour et n'a pas sollicité d'aide au retour volontaire ou a refusé l'offre d'aide au retour volontaire qui lui a été présentée par l'Office français de l'immigration et de l'intégration ; / () Si la mise en demeure est infructueuse, le préfet ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut, après une décision de rejet définitive et dans les conditions prévues à l'article L. 552-15, saisir le président du tribunal administratif afin d'enjoindre à cet occupant de quitter les lieux ".

3. Il résulte de ces dispositions que, saisi par le préfet d'une demande tendant à ce que soit ordonnée l'expulsion d'un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile d'un étranger dont la demande d'asile a été définitivement rejetée, le juge des référés du tribunal administratif y fait droit dès lors que la demande d'expulsion ne se heurte à aucune contestation sérieuse et que la libération des lieux présente un caractère d'urgence et d'utilité.

4. Mme C, ressortissante burundaise née le 11 février 1970, est entrée en France le 12 juin 2019. Elle a demandé son admission au titre de l'asile, enregistrée en procédure normale le 1er septembre 2020, et a bénéficié, dans ce cadre, d'un logement au sein du CADA Coallia Site-Est, situé 8 rue Alexandre III à Fougères (35300), effectif à compter du 21 avril 2021, ayant précédemment été hébergée au sein d'un PRAHDA à Lorient, depuis le 2 septembre 2019, lorsqu'elle faisait l'objet d'une procédure dite " Dublin ". Sa demande d'asile a été rejetée par décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 20 décembre 2021, confirmée par décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 4 juillet 2022.

5. L'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a informé Mme C, par deux courriers du 12 juillet 2022, remis en mains propres le 25 courant, de ce qu'elle devait libérer le logement occupé le 30 août 2022 et de ce qu'elle pouvait bénéficier de l'aide au retour. L'intéressée n'ayant pas sollicité l'aide au retour et se maintenant dans le logement en cause, le préfet d'Ille-et-Vilaine l'a mise en demeure, par courrier du 20 octobre 2022, notifié le lendemain, de quitter et libérer son logement dans un délai de quinze jours. Cette mise en demeure étant restée infructueuse, le préfet d'Ille-et-Vilaine demande, par la présente requête et sur le fondement des dispositions précitées, l'expulsion de Mme C du logement qu'elle occupe au sein du CADA Coallia Site-Est, situé 8 rue Alexandre III à Fougères (35300).

6. D'une part, il est constant que la demande d'asile de Mme C a été définitivement rejetée et que l'intéressée ne bénéficie ainsi plus du droit d'être hébergée dans un lieu d'accueil pour demandeurs d'asile. S'il résulte par ailleurs de l'instruction que Mme C souffre de troubles psychiatriques, pour lesquels elle a été hospitalisée du 10 juin au 7 août 2020 et qui ont justifié que lui soit délivrée une carte de séjour temporaire pour raisons de santé du 1er avril au 30 septembre 2021, l'ordonnance et les deux certificats médicaux produits, datés respectivement du 21 octobre 2021, du 22 septembre 2022 et du 17 novembre 2022 ne sont pas suffisamment circonstanciés pour établir une altération majeure de son état de santé et l'incompatibilité de cet état de santé avec une absence d'hébergement. En tout état de cause, la sortie du dispositif d'hébergement des demandeurs d'asile n'a ni pour objet, ni pour effet, de faire obstacle ou mettre fin à sa prise en charge thérapeutique. Ainsi, la demande d'expulsion présentée par le préfet d'Ille-et-Vilaine ne souffre d'aucune contestation sérieuse.

7. D'autre part, il résulte de l'instruction qu'au 31 janvier 2023, le département d'Ille-et-Vilaine disposait de 1 359 places pour demandeurs d'asile, dont 904 places en CADA avec un taux d'occupation de 100 % et 455 places en HUDA et PRADHA avec un taux d'occupation de 100 %. Au niveau de la région Bretagne, il existait 2 514 places en CADA, 1 673 places en HUDA et PRAHDA, occupées respectivement à 99,6% et 100 %. À cette même date, 877 demandeurs d'asile sans charge de famille étaient en attente d'hébergement en Bretagne, dont 578 dans le département d'Ille-et-Vilaine. Il est ainsi établi que le dispositif d'hébergement des demandeurs d'asile est saturé en Bretagne, notamment en Ille-et-Vilaine, et que le maintien dans les lieux de Mme C fait obstacle à l'accueil d'autres personnes ayant vocation à bénéficier de ce dispositif. L'expulsion de l'intéressée présente, par suite, un caractère d'urgence et d'utilité.

8. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de faire droit aux conclusions du préfet d'Ille-et-Vilaine tendant à ce que soit enjoint la libération par Mme C du logement qu'elle occupe au sein du CADA Coallia Site-Est, situé 8 rue Alexandre III à Fougères (35300). Faute pour l'intéressée et toute personne l'accompagnant d'avoir libéré les lieux, l'autorité préfectorale est autorisée à faire procéder à son expulsion, au besoin avec le concours de la force publique, passé un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Cette autorité est également autorisée à donner toutes instructions utiles au gestionnaire du CADA Coallia Site-Est, afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques de Mme C, à défaut pour elle d'avoir emporté ses effets personnels.

Sur les frais liés au litige :

9. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État qui n'est pas, dans la présente instance, partie perdante, la somme que Mme C demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : Il est enjoint à Mme C de libérer le logement qu'elle occupe au sein du CADA Coallia Site-Est, situé 8 rue Alexandre III à Fougères (35300) et d'évacuer ses biens.

Article 2 : À défaut pour Mme C de déférer à l'injonction prononcée à l'article 1er, le préfet d'Ille-et-Vilaine pourra faire procéder d'office à son expulsion et, en cas de besoin, requérir le concours de la force publique en vue d'assurer l'exécution de la présente ordonnance, passé un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : Le préfet d'Ille-et-Vilaine est autorisé à donner toutes instructions utiles au gestionnaire du CADA Coallia Site-Est, afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques de Mme C, à défaut pour celle-ci d'avoir emporté ses effets personnels.

Article 4 : Les conclusions présentées par Mme C au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Mme D C.

Copie en sera adressée pour information au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Fait à Rennes, le 20 mars 2023.

Le juge des référés,

signé

O. ALa greffière d'audience,

signé

J. Jubault

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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