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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2302353

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2302353

mercredi 24 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2302353
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Avocat requérantSEMINO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 28 avril 2023, le préfet des Côtes-d'Armor demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, en application de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, l'expulsion sans délai de M. C et Mme B A du logement qu'ils occupent au sein du dispositif d'hébergement d'urgence pour demandeurs d'asile (HUDA) Coallia, situé 15 rue Alphonse Daudet à Saint-Brieuc (22000) ;

2°) d'autoriser le concours de la force publique pour procéder à l'évacuation forcée des lieux ;

3°) de l'autoriser à donner toutes instructions utiles au gestionnaire de l'HUDA Coallia afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques de M. et Mme A, à défaut pour eux de les avoir emportés.

Il soutient que :

­ les dispositions de l'article L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile donnent compétence au juge des référés du tribunal administratif pour prononcer, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, et sur sa saisine, une injonction de quitter les lieux à l'encontre de l'occupant irrégulier d'un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile ;

­ les conditions d'urgence et d'utilité sont remplies, dès lors que le maintien, sans titre, de M. et Mme A dans le logement qu'ils occupent fait obstacle à l'hébergement et l'accueil de nouveaux demandeurs d'asile : 125 familles de demandeurs d'asile sont en attente d'une place d'hébergement dans le département des Côtes-d'Armor au 28 février 2023 ;

­ l'injonction sollicitée ne se heurte à aucune contestation sérieuse, dès lors que M. et Mme A se maintiennent illégalement dans ce logement, malgré le rejet définitif de leurs demandes d'asile par décisions de la Cour nationale du droit d'asile des 23 novembre et 27 décembre 2022, et en dépit d'une notification de sortie du 3 mars 2023, notifiée le 14 courant, et d'une mise en demeure de quitter les lieux dans un délai de quinze jours du 28 mars 2023, revenu avisé et non réclamé.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 mai 2023, M. C et Mme B A, représentés par Me Semino, concluent à leur admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, à titre principal, au rejet de la requête, à titre subsidiaire, à ce qu'il soit enjoint au préfet des Côtes-d'Armor de leur proposer une solution de relogement dans un délai d'un mois et, en tout état de cause, à la mise à la charge de l'État de la somme de 1 200 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à leur avocat contre sa renonciation à percevoir la contribution de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Ils font valoir que :

­ la procédure est irrégulière, dès lors que la mise en demeure de quitter leur logement a été signée par une autorité dont la compétence n'est pas justifiée ; la délégation spéciale dont bénéficie le secrétaire général de la préfecture en matière de droit des étrangers déroge à la délégation générale dont il bénéficie en toutes matières et vise une liste exhaustive d'actes, dans laquelle ne figure pas les mises en demeure de quitter un hébergement pour demandeurs d'asile ;

­ la procédure est également irrégulière, dès lors qu'il n'ont pas été assistés pour préparer les modalités de leur sortie avec le gestionnaire du lieu, comme le prévoit le 2° de l'article R. 552-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

­ ils n'ont pas été rendus destinataires d'une mise en demeure régulière : le courrier versé est adressé à la " famille A " et il vise au demeurant des dispositions légales et réglementaires abrogées ;

­ la demande se heurte à une contestation sérieuse, eu égard à leur situation de particulière vulnérabilité : ils ont à charge leur fils, né en 2016 et leur expulsion porterait atteinte à son intérêt supérieur ; il est scolarisé ; ils ont entamé des démarches pour trouver un autre logement.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

­ la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

­ le code de l'action sociale et des familles ;

­ le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

­ la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

­ le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Thielen, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Thielen a été entendu au cours de l'audience publique du 19 mai 2023.

Les parties n'étaient ni présentes, ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur l'aide juridictionnelle :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. / () ".

2. Mme A ayant déposé une demande devant le bureau d'aide juridictionnelle, il y a lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :

3. Aux termes de l'article L. 521-3 du code de justice administrative : " En cas d'urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision ".

4. Aux termes de l'article L. 552-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les lieux d'hébergement mentionnés à l'article L. 552-1 accueillent les demandeurs d'asile pendant la durée d'instruction de leur demande d'asile ou jusqu'à leur transfert effectif vers un autre État européen ". Aux termes de son article L. 551-11 : " L'hébergement des demandeurs d'asile prévu au chapitre II prend fin au terme du mois au cours duquel le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français a pris fin, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2 ".

5. Aux termes de son article L. 542-1 : " En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision. / Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la notification de celle-ci ". Aux termes de son article L. 552-15 : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement dans les conditions prévues aux articles L. 551-11 à L. 551-14, l'autorité administrative compétente ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut demander en justice, après mise en demeure restée infructueuse, qu'il soit enjoint à cet occupant sans titre d'évacuer ce lieu. / Le premier alinéa n'est pas applicable aux personnes qui se sont vues reconnaître la qualité de réfugié ou qui ont obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire. Il est en revanche applicable aux personnes qui ont un comportement violent ou commettent des manquements graves au règlement du lieu d'hébergement. / La demande est portée devant le président du tribunal administratif, qui statue sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative et dont l'ordonnance est immédiatement exécutoire ". Enfin, aux termes de son article R. 552-15 : " Pour l'application du premier alinéa de l'article L. 552-15, si une personne se maintient dans le lieu d'hébergement après la date mentionnée à l'article R. 552-12 ou, le cas échéant, après l'expiration du délai prévu à l'article R. 552-13, le préfet du département dans lequel se situe ce lieu d'hébergement ou le gestionnaire du lieu d'hébergement met en demeure cette personne de quitter les lieux dans les cas suivants : / 1° La personne ne dispose pas d'un titre de séjour et n'a pas sollicité d'aide au retour volontaire ou a refusé l'offre d'aide au retour volontaire qui lui a été présentée par l'Office français de l'immigration et de l'intégration ; / () Si la mise en demeure est infructueuse, le préfet ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut, après une décision de rejet définitive et dans les conditions prévues à l'article L. 552-15, saisir le président du tribunal administratif afin d'enjoindre à cet occupant de quitter les lieux ".

6. Il résulte de ces dispositions que, saisi par le préfet d'une demande tendant à ce que soit ordonnée l'expulsion d'un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile d'un étranger dont la demande d'asile a été définitivement rejetée, le juge des référés du tribunal administratif y fait droit dès lors que la demande d'expulsion ne se heurte à aucune contestation sérieuse et que la libération des lieux présente un caractère d'urgence et d'utilité.

7. M. et Mme A, ressortissants albanais nés respectivement les 11 avril 1990 et 8 juillet 1996, sont entrés en France le 30 novembre 2021. Ils ont demandé leur admission au séjour au titre de l'asile, enregistrée le 24 décembre 2021, et ont bénéficié, dans ce cadre, d'un logement au sein du dispositif d'hébergement d'urgence pour demandeurs d'asile (HUDA), effectif à compter du 4 janvier 2022. Leurs demandes d'asile ont été rejetées par décisions de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 20 avril 2022, confirmées par décisions de la Cour nationale du droit d'asile, des 23 novembre et 27 décembre 2022.

8. L'Office français de l'immigration et de l'intégration les a informés, par courriers du 3 mars 2023, remis en mains propres le 14 courant, de ce qu'ils devaient libérer le logement occupé le 17 mars 2023, et de ce qu'ils pouvaient bénéficier de l'aide au retour. Les intéressés n'ayant pas sollicité cette aide, et se maintenant dans ledit logement, le préfet des Côtes-d'Armor les a mis en demeure, par courrier du 28 mars 2023, revenu avisé et non réclamé, de quitter et libérer le logement dans un délai de quinze jours. Cette mise en demeure étant restée infructueuse, le préfet des Côtes-d'Armor demande, par la présente requête et sur le fondement des dispositions précitées, l'expulsion de M. et Mme A du logement qu'ils occupent au sein de l'HUDA Coallia, situé 15 rue Alphonse Daudet à Saint-Brieuc (22000).

9. S'il est constant que les demandes d'asile de M. et Mme A ont été définitivement rejetées et que les intéressés ne bénéficient ainsi plus du droit d'être hébergés dans un lieu d'accueil pour demandeurs d'asile, il résulte toutefois des dispositions citées au point 5 que le préfet ne peut demander l'expulsion d'un demandeur d'asile de son lieu d'hébergement qu'en cas de mise en demeure régulièrement émise et notifiée, restée infructueuse.

10. Il résulte en l'espèce de l'instruction que la mise en demeure adressée le 28 mars 2023 aux époux A d'avoir à quitter leur hébergement dans un délai de quinze jours a été signée par M. David Cochu, secrétaire général de la préfecture des Côtes-d'Armor, en vertu de la délégation permanente de signature dont il bénéficie par arrêté du préfet des Côtes-d'Armor du 21 novembre 2022, publiée au recueil des actes administratifs spécial n° 22-2022-270 du lendemain. Cette délégation liste toutefois exhaustivement les actes que le secrétaire général de préfecture est compétent pour signer s'agissant spécifiquement des ressortissants étrangers, actes parmi lesquels ne figurent pas les mises en demeure de quitter un logement pour demandeur d'asile, lesquelles ne peuvent par ailleurs être rattachées ou assimilées à aucun des actes ainsi listés.

11. Dans ces circonstances, la mise en demeure du 28 mars 2023 ne pouvait être regardée comme régulière ni, par suite, infructueuse. M. et Mme A sont par suite fondés à faire valoir que la procédure suivie est irrégulière et que la demande d'expulsion se heurte subséquemment à une contestation sérieuse. Les conclusions du préfet des Côtes-d'Armor tendant à ce que soit enjoint la libération par M. et Mme A du logement qu'ils occupent au sein de l'HUDA Coallia, situé 15 rue Alphonse Daudet à Saint-Brieuc (22000) ne peuvent ainsi qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

12. Mme A ayant obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, son avocat peut se prévaloir des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi susvisée du 10 juillet 1991. Il n'y a toutefois pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme que les époux A demandent au titre des frais exposés à raison de la présente instance et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : La requête du préfet des Côtes-d'Armor est rejetée.

Article 3 : les conclusions présentées par M. et Mme A au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à M. C et Mme B A et à Me Semino.

Copie en sera transmise pour information au préfet des Côtes-d'Armor.

Fait à Rennes, le 24 mai 2023.

Le juge des référés,

signé

O. Thielen

La greffière,

signé

P. Lecompte

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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