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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2302992

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2302992

mardi 6 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2302992
TypeOrdonnance
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Avocat requérantBALLOUL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 juin à 19h35, le syndicat des avocats de France, l'Union départementale des syndicats Force Ouvrière d'Ille-et-Vilaine et Mme A B, représentés par Me Balloul, demandent au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'arrêté du 5 juin 2023 du préfet d'Ille-et-Vilaine portant autorisation de captation, d'enregistrement et de transmission des images au moyen de caméras installées sur des aéronefs lors de la manifestation du 6 juin 2023, entre 11 heures et 22 heures ;

2°) de suspendre les traitements des données personnelles mis en œuvre par l'arrêté en litige ;

3°) d'ordonner au préfet d'Ille-et-Vilaine de publier dans un délai raisonnable permettant l'exercice des voies de recours les futurs arrêtés autorisant la captation et le traitement de données personnelles par aéronefs.

Ils soutiennent que :

- ils ont intérêt à agir : le syndicat Force Ouvrière a déposé une déclaration en vue de la manifestation du 6 juin 2023, le syndicat des avocats de France a dans son objet social toute action relative à la défense des droits et des libertés, Mme B a l'intention de se rendre à la manifestation du 6 juin ;

- la condition d'urgence est satisfaite dès lors que seul l'exercice du référé-liberté permet d'obtenir du juge administratif une mesure de nature à mettre un terme à l'atteinte portée aux libertés fondamentales dans un délai effectif ;

- l'arrêté porte une atteinte grave et manifestement illégale :

- à la protection des données personnelles : aucune déclaration n'a été adressée à la Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL) par le directeur de la police nationale en méconnaissance du code de la sécurité intérieure, ce qui prive les personnes susceptibles de faire l'objet d'un traitement d'une garantie essentielle dans la mise en œuvre du traitement de données opéré par le drone ; de plus, alors que la CNIL considère que la surveillance systématique à grande échelle d'une zone accessible au public constitue un traitement susceptible d'engendrer un risque élevé pour les droits et libertés, quand bien même une analyse d'impact relative à la protection des données à caractère personnel (AIPD) cadre a bien été réalisée dans le cadre du décret n° 2023-283 du 19 avril 2023, elle n'exonère pas le responsable du traitement de réaliser une AIPD locale particulière lors de la mise en œuvre du traitement, ce qui n'a pas été fait en l'espèce ;

- à la liberté d'aller et venir librement et à la liberté de manifester : l'arrêté n'est pas justifié par un risque de troubles à l'ordre public, dès lors que les dégradations ou violences occasionnées lors des précédentes manifestations contre la réforme des retraites ont été marginales, le nombre d'interpellations, de gardes à vue et de sanctions finalement prononcées étant très faible par rapport au nombre de manifestants ; de plus, la manifestation est déclarée de longue date ; la mesure est disproportionnée : le périmètre de survol excède le périmètre de la manifestation déclarée, la plage horaire retenue pour la fin de l'autorisation de survol va très largement au-delà de l'horaire de fin de la manifestation ; d'autres solutions moins intrusives existent pour la préservation ou le rétablissement de l'ordre public, notamment le recours à des effectifs supplémentaires et le centre-ville de Rennes est largement couvert par le réseau de vidéosurveillance communale ;

- au droit au recours effectif : les mesures de police pour la manifestation du 6 juin 2023 ont fait l'objet d'une publicité uniquement à 15h38 le 5 juin 2023 et aucun motif ne justifie la décision de publier tardivement la mesure de police litigieuse ; cette publication tardive est de nature à dissuader l'exercice des voies de recours qui devient quasiment impossible dans une situation d'extrême urgence.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Plumerault, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 5 juin 2023, le préfet d'Ille-et-Vilaine a autorisé la captation, l'enregistrement et la transmission d'images par les services de la direction départementale de la sécurité publique d'Ille-et-Vilaine au moyen de caméras installées sur des drones dans le cadre de la manifestation contre la réforme des retraites devant se dérouler le 6 juin 2023. Les requérants demandent au juge des référés de suspendre l'exécution de cet arrêté ainsi que les traitements des données personnelles qu'il met en œuvre et d'ordonner au préfet d'Ille-et-Vilaine de publier dans un délai raisonnable permettant l'exercice des voies de recours les futurs arrêtés autorisant la captation et le traitement de données personnelles par aéronefs.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".

3. Aux termes du I de l'article L. 242-5 du code de la sécurité intérieure : " Dans l'exercice de leurs missions de prévention des atteintes à l'ordre public et de protection de la sécurité des personnes et des biens, les services de la police nationale et de la gendarmerie nationale ainsi que les militaires des armées déployés sur le territoire national dans le cadre des réquisitions prévues à l'article L. 1321-1 du code de la défense peuvent être autorisés à procéder à la captation, à l'enregistrement et à la transmission d'images au moyen de caméras installées sur des aéronefs aux fins d'assurer : / 1° La prévention des atteintes à la sécurité des personnes et des biens dans des lieux particulièrement exposés, en raison de leurs caractéristiques ou des faits qui s'y sont déjà déroulés, à des risques d'agression, de vol ou de trafic d'armes, d'êtres humains ou de stupéfiants, ainsi que la protection des bâtiments et installations publics et de leurs abords immédiats, lorsqu'ils sont particulièrement exposés à des risques d'intrusion ou de dégradation ; / 2° La sécurité des rassemblements de personnes sur la voie publique ou dans des lieux ouverts au public ainsi que l'appui des personnels au sol, en vue de leur permettre de maintenir ou de rétablir l'ordre public, lorsque ces rassemblements sont susceptibles d'entraîner des troubles graves à l'ordre public () / Le recours aux dispositifs prévus au présent I peut uniquement être autorisé lorsqu'il est proportionné au regard de la finalité poursuivie () ". En vertu du IV de ce même article, l'autorisation requise est subordonnée à une demande et " détermine la finalité poursuivie et ne peut excéder le périmètre géographique strictement nécessaire à l'atteinte de cette finalité. Elle fixe le nombre maximal de caméras pouvant procéder simultanément aux enregistrements, au regard des autorisations déjà délivrées dans le même périmètre géographique ".

4. Aux termes de l'article L. 242-4 du même code : " La mise en œuvre des traitements prévus aux articles L. 242-5 () doit être strictement nécessaire à l'exercice des missions concernées et adaptée au regard des circonstances de chaque intervention. Elle ne peut être permanente. Elle ne peut donner lieu à la collecte et au traitement que des seules données à caractère personnel strictement nécessaires à l'exercice des missions concernées et s'effectue dans le respect de la loi n° 78-17 du 6 janvier 1978 relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés / Les dispositifs aéroportés ne peuvent ni procéder à la captation du son, ni comporter de traitements automatisés de reconnaissance faciale. Ces dispositifs ne peuvent procéder à aucun rapprochement, interconnexion ou mise en relation automatisé avec d'autres traitements de données à caractère personnel. () ".

5. Il résulte de l'instruction que plusieurs manifestations se sont tenues à Rennes contre la réforme des retraites. À l'occasion des précédentes manifestations, des individus masqués s'insérant dans le cortège ont commis de nombreuses dégradations, telles que des incendies de poubelles, des actes de vandalismes contre des vitrines de commerce et de mobilier urbain, l'incendie de la porte d'un commissariat et du centre des congrès. De violents affrontements ont également opposés ces individus et les forces de l'ordre. Par suite, il ne peut être sérieusement contesté qu'il existe un risque de réitération de ces violences et de troubles à l'ordre public à l'occasion de la manifestation du 6 juin 2023 dont l'objet est à nouveau de s'opposer à la réforme des retraites. Si les requérants soutiennent que, pour prévenir ces risques d'atteinte à la sécurité des personnes et des biens, il existe des moyens moins intrusifs que la captation, l'enregistrement et la transmission d'images au moyen de drones, les caméras de vidéosurveillance qui existent dans le centre-ville de Rennes ne remplissent pas le même office en ne permettant pas de disposer d'une vision en grand angle sur le déroulement de la manifestation. Il est en outre constant que la captation d'images par drone permet de limiter l'engagement au sol des forces de l'ordre, restreignant de fait les affrontements éventuels.

6. En outre, si le périmètre de l'autorisation excède celui de la manifestation déclarée, il reste toutefois limité à des secteurs clairement identifiés susceptibles de faire l'objet de débordements et prévoit l'utilisation simultanée d'un nombre maximal de deux caméras. Si l'amplitude horaire dépasse également celle prévue pour la manifestation déclarée, elle est destinée à prévenir les risques d'incidents jusqu'à la complète dispersion de l'ensemble des manifestants. Dans ces conditions, les mesures prévues par l'arrêté en litige, eu égard aux précédents débordements constatés en marge des manifestations et à la nécessité d'assurer la sécurité publique, ne présentent pas de caractère manifestement disproportionné.

7. Si les requérants soutiennent également que l'arrêté en litige risque de porter atteinte à la protection des données personnelles, rien ne permet en l'état de l'instruction de considérer que le traitement des enregistrements ne sera pas effectué conformément à la législation en vigueur, et notamment aux dispositions du décret n° 2023-283 du 19 avril 2023 relatif à la mise en œuvre de traitements d'images au moyen de dispositifs de captation installés sur des aéronefs pour des missions de police administrative, transposé aux articles R. 242-1 à R. 242-7 du code de la sécurité intérieure.

8. Enfin, si les requérants se prévalent de ce que leur droit au recours effectif a été méconnu, il résulte de l'instruction que l'arrêté en litige a été publié au recueil des actes administratifs de la préfecture d'Ille-et-Vilaine n° 35-2023-090 du 5 juin 2023 dans un délai leur ayant permis de saisir le juge des référés.

9. Il résulte de ce qui précède que les requérants ne sont pas manifestement pas fondés à soutenir que l'arrêté du 5 juin 2023 du préfet d'Ille-et-Vilaine porterait une atteinte grave et manifestement illégale au droit au droit à la protection des données personnelles, à la liberté d'aller et venir, à la liberté de manifester ni au droit au recours effectif. Par suite, la requête doit être rejetée en toutes ses conclusions.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée au syndicat des avocats de France, désigné représentant unique, pour l'ensemble des requérants en application de l'article R. 751-3 du code de justice administrative et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Fait à Rennes, le 6 juin 2023.

Le juge des référés,

signé

F. Plumerault,

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

4

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