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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2303145

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2303145

jeudi 16 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2303145
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantSOCIETE D'AVOCATS TEISSONNIERE TOPALOFF LAFFORGUE ANDREU ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 13 juin 2023, M. A C, représenté par

Me Labrunie, membre de la société d'avocats Teissonnière, Topaloff, Lafforgue, Andreu et associés, demande au tribunal :

1°) de condamner le Comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN) à lui verser, en réparation de ses préjudices tant patrimoniaux qu'extra-patrimoniaux, une somme totale de 178 029 euros, cette somme étant assortie des intérêts à compter du 3 octobre 2022, date de sa demande d'indemnisation, avec capitalisation ;

2°) dans l'hypothèse où le tribunal ordonnerait une expertise médicale sur l'évaluation du dommage corporel consécutif à la pathologie imputable à l'exposition aux rayonnements ionisants, de mettre les frais d'expertise à la charge du CIVEN et de lui accorder une indemnisation provisionnelle de 10 000 euros ;

3°) de mettre à la charge du CIVEN une somme de 3 000 euros au titre de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que les entiers dépens.

M. C soutient que :

- les conditions permettant de bénéficier de la présomption de causalité instituée par la loi du 5 janvier 2010 sont remplies et le CIVEN ne démontre pas que cette présomption devrait être renversée compte tenu de ses conditions concrètes d'exposition aux rayonnements ionisants, qui rendaient nécessaires une surveillance médicale individuelle ;

- il a droit à l'indemnisation intégrale des préjudices subis ;

- il n'est pas établi que la dose annuelle de rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français qu'il a reçue lorsqu'il était affecté en Polynésie a été inférieure à la limite de

1 millisievert (mSv), les mesures de surveillance de la contamination interne ou externe ayant été insuffisantes au regard de ses conditions concrètes d'exposition aux rayonnements ionisants ;

- à titre subsidiaire, il y a lieu d'ordonner une expertise avant-dire droit pour évaluer les préjudices qu'il a subis ;

- en cas d'expertise, une allocation provisionnelle d'un montant de 10 000 euros devrait lui être versée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 septembre 2023, le comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la présomption de causalité est applicable à la situation de M. C ;

- compte-tenu de ses conditions d'emploi, M. C n'a pas pu être soumis à des rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires pendant ses affectations en Polynésie française ;

- si le lien de causalité devait néanmoins être regardé comme établi, il conviendrait d'ordonner une expertise avant-dire droit permettant l'évaluation des dommages subis par l'intéressé.

Vu les autres pièces du dossier.

Le président du tribunal a désigné M. B, magistrat honoraire, pour exercer ses fonctions en application de l'article L. 222-2-1 du code de justice administrative.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- la loi n° 2010-2 du 5 janvier 2010 modifiée notamment par la loi n° 2018-1317 du

28 décembre 2018 de finances pour 2019 ;

- le décret n° 2014-1049 du 15 septembre 2014 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- et les conclusions de Mme Thalabard, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Monsieur A C, né le 30 décembre 1943, a été affecté en Polynésie française du 6 mai 1974 au 11 mai 1976, en qualité d'adjudant comptable, au sein de la 15e compagnie d'état-major et de services. Il a été atteint de plusieurs cancers cutanés entre 2014 et 2022, entre les âges de 71 et 79 ans. Il a déposé une demande d'indemnisation sur le fondement de la loi du

5 janvier 2010 relative à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes des essais nucléaires français. Par une décision du 21 avril 2023, le comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires a rejeté cette demande. M. C demande la condamnation du CIVEN à lui verser la somme totale de 178 029 euros en réparation des préjudices subis en lien avec son exposition aux rayonnements ionisants lors de son séjour en Polynésie française et, dans l'hypothèse où une expertise médicale serait ordonnée avant-dire droit pour évaluer les préjudices qu'il a subis, le versement d'une allocation provisionnelle de 10 000 euros.

Sur la présomption de causalité :

2. Le I de l'article 1er de la loi du 5 janvier 2010 prévoit que toute personne souffrant d'une maladie radio-induite résultant d'une exposition à des rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français et inscrite sur une liste fixée par décret en Conseil d'Etat peut obtenir réparation intégrale de son préjudice dans les conditions prévues par cette loi. Le V de l'article 4 de cette même loi, dans sa rédaction issue de l'article 232 de la loi de finances pour 2019, applicable en l'espèce, précise que, si ces conditions sont réunies, l'intéressé bénéficie d'une présomption de causalité, à moins qu'il ne soit établi que la dose annuelle de rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français reçue par lui a été inférieure à la limite de dose efficace pour l'exposition de la population à des rayonnements ionisants fixée dans les conditions prévues au 3° de l'article

L. 1333-2 du code de la santé publique. Le I de l'article R. 1333-11 du code de la santé publique, pris pour l'application de cette disposition législative, fixe cette limite à 1 mSv par an, à l'exception de cas particuliers mentionnés à l'article R. 1333-12 de ce code qui ne concernent pas le requérant.

3. Il résulte de ces dispositions que la présomption de causalité ne peut être renversée que si l'administration établit que la dose annuelle de rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français reçue par l'intéressé a été inférieure à la limite de 1 mSv. Si, pour le calcul de cette dose, l'administration peut utiliser les résultats des mesures de surveillance de la contamination tant interne qu'externe des personnes exposées, qu'il s'agisse de mesures individuelles ou collectives en ce qui concerne la contamination externe, il lui appartient de vérifier, avant d'utiliser ces résultats, que les mesures de surveillance de la contamination interne et externe ont, chacune, été suffisantes au regard des conditions concrètes d'exposition de l'intéressé. En l'absence de mesures de surveillance de la contamination interne ou externe et en l'absence de données relatives au cas des personnes se trouvant dans une situation comparable à celle du demandeur du point de vue du lieu et de la date de séjour, il appartient à l'administration de vérifier si, au regard des conditions concrètes d'exposition de l'intéressé précisées ci-dessus, de telles mesures auraient été nécessaires. Si tel est le cas, l'administration ne peut être regardée comme rapportant la preuve de ce que la dose annuelle de rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français reçue par l'intéressé a été inférieure à la limite de 1 mSv.

4. Il résulte de l'instruction que M. C a séjourné dans des lieux et pendant des périodes définis à l'article 2 de la loi du 5 janvier 2010. Le cancer cutané dont il a souffert plusieurs épisodes figure sur la liste annexée au décret du 15 septembre 2014 relatif à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes des essais nucléaires français. Il bénéficie ainsi d'une présomption de causalité entre l'exposition aux rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français et la survenance de cette maladie.

5. Pour renverser la présomption de causalité entre la maladie radio-induite dont a été atteint M. C et son exposition aux rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français effectués durant cette période, le CIVEN fait valoir que l'intéressé ne travaillait pas en zone exposée aux rayonnements et que son travail de comptable ne l'amenait pas à s'y rendre Toutefois, selon des déclarations non contestées de M. C, qui n'a fait l'objet d'aucune surveillance individuelle de son éventuelle contamination externe ou interne, celui-ci exerçait son activité sur plusieurs iles et pas seulement à Tahiti, y compris dans les atolls où avaient lieu les essais nucléaires et s'est ainsi trouvé sur le bâtiment-base Moselle au moment du tir de l'essai Centaure. Même si ce n'était pas son activité habituelle qui l'y amenait, le fait que le requérant ait pu se trouver dans des atolls où les personnels se baignaient dans le lagon ou consommaient des produits de la pêche locale les ayant exposés à des contaminations qui, n'ayant pas fait l'objet d'une mesure individuelle, empêche d'affirmer que la dose reçue était inférieure à la limite précitée. Dans ces conditions, le CIVEN ne renverse pas la présomption de causalité dont bénéficient les personnes souffrant d'une maladie radio-induite résultant d'une exposition à des rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français.

6. Il résulte de ce qui précède que M. C est fondé à demander la condamnation de l'Etat (CIVEN) à l'indemniser des préjudices subis en raison de son exposition aux rayonnements ionisants au cours de ces séjours en Polynésie française à l'origine de sa maladie.

Sur l'évaluation du préjudice :

7. Aux termes de l'article R. 621-1 du code de justice administrative : " La juridiction peut, soit d'office, soit sur la demande des parties ou de l'une d'elles, ordonner, avant dire droit, qu'il soit procédé à une expertise sur les points déterminés par sa décision. L'expert peut se voir confier une mission de médiation. Il peut également prendre l'initiative, avec l'accord des parties, d'une telle médiation. Si une médiation est engagée, il en informe la juridiction. Sous réserve des exceptions prévues par l'article L. 213-2, l'expert remet son rapport d'expertise sans pouvoir faire état, sauf accord des parties, des constatations et déclarations ayant eu lieu durant la médiation. ".

8. Il résulte de ce qui a été dit précédemment que M. C est fondé à obtenir la réparation intégrale des préjudices résultant de sa maladie qui est susceptible d'avoir été contractée en raison de son exposition à des rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français durant son séjour en Polynésie française. Toutefois, l'état du dossier ne permet pas au tribunal d'apprécier la réalité et l'étendue des préjudices directement liés à la pathologie dont il a souffert de 2022 à ce jour. Dès lors, il y a lieu, avant d'évaluer le montant de la réparation, d'ordonner une expertise sur ce point dans les conditions précisées par le dispositif du présent jugement et, dans les circonstances de l'espèce, de mettre provisoirement à la charge de l'Etat (CIVEN), les frais et honoraires de cette expertise.

Sur la demande de provision :

9. Le juge du fond peut accorder une provision au créancier qui l'a saisi d'une demande indemnitaire lorsqu'il constate qu'un agissement de l'administration a été à l'origine d'un préjudice et que, dans l'attente des résultats d'une expertise permettant de déterminer l'ampleur de celui-ci, il est en mesure de fixer un montant provisionnel dont il peut anticiper qu'il restera inférieur au montant total qui sera ultérieurement défini.

10. Il résulte de ce qui précède que l'Etat est tenu de réparer les conséquences dommageables de la maladie de M. C. En l'état de l'instruction, il y a lieu de condamner l'Etat à lui verser une allocation provisionnelle de 10 000 euros.

D É C I D E :

Article 1er : L'Etat (CIVEN) est condamné à réparer intégralement les conséquences dommageables de la maladie dont a souffert M. C résultant de son exposition à des rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français.

Article 2 : Il sera, avant d'évaluer le montant de la réparation, procédé par un expert désigné par le président du tribunal administratif à une expertise avec mission de :

1°) se faire communiquer tous documents relatifs à l'état de santé de M. C et procéder à l'examen sur pièces de son dossier médical ainsi qu'à son examen clinique, recueillir les doléances de M. C et, au besoin, de ses proches ;

2°) décrire son état de santé à la date de l'expertise, l'évolution de sa pathologie, les soins, examens, traitements, actes médicaux et chirurgicaux qu'elle a nécessités ;

3°) préciser la nature et l'étendue des préjudices subis par M. C en lien direct avec sa maladie ;

4°) dire si cette pathologie a entraîné une incapacité temporaire ou permanente, totale ou partielle, et en préciser les dates de début et de fin, ainsi que le ou les taux ;

5°) dire si l'état de M. C en lien avec cette pathologie a nécessité l'assistance d'une tierce personne et fixer, en conséquence, les modalités et la durée de cette assistance ;

6°) évaluer, s'il y a lieu, la perte de revenus temporaire subie par M. C ;

7°) évaluer les préjudices patrimoniaux permanents de M. C ;

8°) décrire les frais et les dépenses de santé exposés par M. C en lien avec cette pathologie, avant et après la consolidation de son état de santé ;

9°) donner son avis sur l'existence de préjudices extrapatrimoniaux en lien avec la pathologie dont a souffert M. C et, le cas échéant, en évaluer l'importance, s'agissant des souffrances endurées et du préjudice esthétique, en distinguant entre préjudices temporaires et permanents, ainsi que les préjudices d'agrément, sexuel et d'anxiété lié à sa pathologie et son éventuelle évolution ;

10°) fournir au tribunal tous les éléments utiles sur l'existence éventuelle d'autres préjudices et la réparation des préjudices subis par M. C.

Article 3 : L'expertise aura lieu en présence de M. C et de l'Etat (CIVEN). Les opérations d'expertise auront lieu contradictoirement. L'expert avertira les parties conformément aux dispositions de l'article R. 621-7 du code de justice administrative.

Article 4 : L'expert accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il prêtera serment par écrit devant la greffière en cheffe du tribunal. L'expert déposera son rapport au greffe du tribunal en deux exemplaires et en notifiera copie aux parties dans le délai fixé par le président du tribunal dans sa décision le désignant.

Article 5 : À tout moment au cours de sa mission, l'expert peut prendre l'initiative de procéder, avec l'accord des parties, à une médiation conformément aux dispositions de l'article R. 621-1 du code de justice administrative. Il devra, dans cette hypothèse, en informer le tribunal et préserver dans son rapport d'expertise la confidentialité de la médiation menée.

Article 6 : Le comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires fera l'avance des frais d'expertise, dont la charge définitive sera déterminée en fin d'instance.

Article 7 : Le comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires est condamné à verser à M. C la somme provisionnelle de 10 000 euros.

Article 8 : Tous droits et moyens des parties, sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement, sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 9 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et au comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires.

Délibéré après l'audience du 25 avril 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Grenier, présidente,

Mme Pellerin, première conseillère,

M. B, magistrat honoraire.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 mai 2024.

Le rapporteur,

Signé

D. B

La présidente,

Signé

C. GrenierLa greffière,

Signé

I. Le Vaillant

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2303145

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