Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 28 juillet 2023 et 14 mai 2024, Mme B... C..., agissant en qualité de représentante légale de sa fille mineure, A... C..., représentée par Me Pitcher, demande au tribunal :
1°) de condamner l’Etat à verser à sa fille la somme de 1 050 euros en réparation des préjudices subis résultant des heures d’enseignement non dispensées durant l’année scolaire
2022-2023 ;
2°) de condamner l’Etat à lui verser la somme de 500 euros en réparation des troubles dans les conditions d’existence qu’elle a subis ;
3°) d’enjoindre au rectorat de l’académie de Rennes de communiquer tout élément permettant d’éclairer le tribunal quant aux absences de professeurs non remplacés dans la classe concernée au titre de l’année scolaire 2022-2023 ;
4°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 700 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la carence de l’Etat dans l’organisation du service public de l’enseignement au sein du collège Théophile Briant à Tinténiac a privé sa fille de 105 heures d’enseignements obligatoires au titre de l’année scolaire 2022-2023 ; cette carence est constitutive d’une faute au regard de la mission d’intérêt général confiée au ministère de l’éducation et découlant de l’article 13 du préambule de la constitution française du 27 octobre 1946 et des articles L. 111-1 et L. 131-1-1 du code de l’éducation ; cette faute est de nature à engager sa responsabilité, faute pour l’Etat de justifier cette carence par les nécessités de l’organisation du service ;
- les modalités de remplacement mises en place par le rectorat, sans qu’aucune mesure structurelle globale ne soit prise, ne sont pas de nature à exonérer l’Etat de cette faute ;
- aucune heure supplémentaire n’a été programmée par l’administration à d’autres périodes de l’année pour combler le manquement à ses obligations légales ;
- cette carence du service public de l’enseignement est à l’origine d’un retard subi par sa fille dans ses apprentissages qui est évalué à 1 050 euros ;
- l’obtention de bons résultats par sa fille ne constitue pas une cause exonératoire de responsabilité de l’Etat dans l’organisation du service public de l’enseignement, dès lors que ces résultats résultent de l’investissement personnel de sa fille et de celui de sa famille ;
- la carence du service public de l’enseignement est à l’origine d’un préjudice moral subi par les parents, dès lors qu’elle les a contraints à adapter leur emploi du temps professionnel et à recourir à un enseignement en ligne pour limiter l’accumulation de lacunes ; le préjudice en résultant doit être évalué à 500 euros ;
- le lien de causalité entre cette carence et les préjudices subis est établi, dès lors que le seul fait de ne pas savoir pendant plusieurs semaines si l’enseignement sera ou non autorisé constitue un préjudice moral évident pour les parents et enfants scolarisés.
Par un mémoire en défense, enregistré le 31 janvier 2024, le recteur de l’académie de Rennes conclut, à titre principal, au rejet de la requête et, à titre subsidiaire, à la limitation de l’indemnisation du préjudice subi par la fille de Mme C... à de plus justes proportions.
Il soutient que :
- les difficultés de recrutement d’enseignants ainsi que l’épuisement du vivier de remplaçants contractuels de l’académie de Rennes sont des circonstances de nature à exonérer la responsabilité de l’Etat ;
- des diligences ont été accomplies pour remplacer d’une part, la professeure d’anglais entre la fin du mois de mars jusqu’au 14 avril 2023 et à compter du 5 juin 2023, d’autre part, le professeur de technologie et pour lequel le remplacement a été interrompu et enfin, pour la professeure de français qui a été remplacée le 20 janvier 2023 suite à l’achèvement de son stage le 1er janvier 2023 ;
- l’Etat ne peut être regardé comme ayant commis une faute de nature à engager sa responsabilité dès lors que les absences en cause portent sur des périodes inférieures à quinze jours et qu’elles ont eu un caractère perlé et imprévisible ;
- le lien de causalité entre les absences d’heures d’enseignement et les préjudices subis par la requérante et sa fille n’est pas établi ;
- la requérante n’apporte aucune précision sur la nature du préjudice subi par sa fille alors que cette dernière a obtenu de très bons résultats scolaires en classe de 4ème puis de 3ème et ne passait pas d’épreuves à l’issue de la classe de 4ème ;
- en tout état de cause, le montant d’indemnisation accordé à l’élève doit être réduit à de plus justes proportions ;
- la réalité du préjudice moral de la requérante n’est pas établie et son évaluation doit, en tout état de cause, être réduit à de plus justes proportions.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l’éducation ;
- l’arrêté du 19 mai 2015 relatif à l'organisation des enseignements dans les classes de collège ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Pellerin,
- et les conclusions de M. Martin, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
Par un courrier du 3 juillet 2023, reçu le 6 juillet suivant, Mme C..., agissant en qualité de représentante légale de sa fille, née le 22 octobre 2009, alors scolarisée en classe de 4ème au sein du collège Théophile Briant à Tinténiac, a demandé au recteur de l’académie de Rennes de l’indemniser des préjudices subis par elle et son enfant, à raison de 105 heures d’enseignement non assurées au titre de l’année scolaire 2022-2023. Du silence gardé par le recteur de l’académie de Rennes est née une décision implicite de rejet. Par la présente requête, Mme C... demande au tribunal de condamner l’Etat à réparer les préjudices subis par
elle-même et sa fille résultant de cette carence du service public de l’enseignement.
Sur les conclusions indemnitaires :
En ce qui concerne la responsabilité de l’Etat :
Selon l’article L. 122-1-1 du code de l’éducation : « La scolarité obligatoire doit garantir à chaque élève les moyens nécessaires à l'acquisition d'un socle commun de connaissances, de compétences et de culture, auquel contribue l'ensemble des enseignements dispensés au cours de la scolarité. Le socle doit permettre la poursuite d'études, la construction d'un avenir personnel et professionnel et préparer à l'exercice de la citoyenneté. Les éléments de ce socle commun et les modalités de son acquisition progressive sont fixés par décret, après avis du Conseil supérieur des programmes. (…) ». Aux termes de l’article L. 131-1-1 du même code : « Le droit de l'enfant à l'instruction a pour objet de lui garantir, d'une part, l'acquisition des instruments fondamentaux du savoir, des connaissances de base, des éléments de la culture générale et, selon les choix, de la formation professionnelle et technique et, d'autre part, l'éducation lui permettant de développer sa personnalité, son sens moral et son esprit critique d'élever son niveau de formation initiale et continue, de s'insérer dans la vie sociale et professionnelle, de partager les valeurs de la République et d'exercer sa citoyenneté. / Cette instruction obligatoire est assurée prioritairement dans les établissements d'enseignement. ». Aux termes de l’article D. 332-1 du même code : « Le collège accueille tous les élèves ayant suivi leur scolarité élémentaire. Il leur assure, dans le cadre de la scolarité obligatoire, la formation qui sert de base à l'enseignement secondaire et les prépare ainsi aux voies de formation ultérieures. », et aux termes de l’article D. 332-4 du même code : « I.- Les enseignements obligatoires dispensés au collège se répartissent en enseignements communs à tous les élèves et en enseignements complémentaires définis par l'article L. 332-3. / Les programmes des enseignements communs, le volume horaire des enseignements communs et complémentaires, ainsi que les conditions dans lesquelles ce dernier peut être modulé par les établissements, sont fixés par arrêté du ministre chargé de l'éducation. (…) ». L’annexe 2 de l’arrêté du 19 mai 2015 relatif à l'organisation des enseignements dans les classes de collège, dans sa version applicable au 1er septembre 2021, fixe les enseignements obligatoires et leur volume horaire.
La mission d'intérêt général d'enseignement qui lui est confiée impose au ministre de l'éducation nationale l'obligation légale d'assurer l'enseignement de toutes les matières obligatoires inscrites aux programmes d'enseignement tels qu'ils sont définis par les dispositions législatives et réglementaires en vigueur selon les horaires réglementairement prescrits. Le manquement à cette obligation légale qui a pour effet de priver un élève, en l'absence de toute justification tirée des nécessités de l'organisation du service, de l'enseignement considéré pendant une période appréciable, est constitutif d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.
Il résulte de l’instruction, et notamment des relevés hebdomadaires d’emploi du temps produits par la requérante, que les absences des professeurs relevées en histoire-géographie, mathématique, physique-chimie, éducation physique et sportive, sciences de la vie et de la terre, espagnol, français, technologie et musique, de courtes durées chacune et réparties sur l’ensemble de l’année scolaire, ont un caractère perlé et imprévisible. Elles ne sont donc pas de nature à avoir privé la fille de la requérante des enseignements considérés pendant une période appréciable permettant d’engager la responsabilité de l’Etat.
A l’inverse, il résulte des relevés hebdomadaires d’emploi du temps produits par la requérante que les absences du professeur d’anglais à compter du 21 mars 2023 jusqu’à la fin de l’année scolaire, période seulement interrompue par quatre jours de reprise en mai 2023, ont représenté 28 heures sur les 108 heures d’enseignement annuel exigées pour la langue vivante 1 en classe de quatrième selon l’annexe 2 de l’arrêté du 19 mai 2015. Ces absences ont donc privé la fille de la requérante des enseignements considérés pendant une période appréciable. Si le recteur de l’académie de Rennes fait valoir que les solutions de remplacement de ce professeur durant cette période se sont avérées vaines, il n’établit pas avoir effectué des démarches en ce sens entre le 21 mars et le 5 juin 2023, date de publication d’une annonce par Pôle emploi. Les difficultés de recrutement dans le « vivier » des remplaçants, invoquées par le recteur de l’académie de Rennes, ne sont pas de nature à exonérer l’Etat de sa responsabilité du fait de sa carence à assurer le service public de l’enseignement. Par suite, Mme C... est fondée à soutenir que la carence de l’Etat à assurer un volume horaire de 28 heures d’enseignements obligatoires constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l’Etat.
En ce qui concerne les préjudices :
En premier lieu, il résulte de l’instruction que la carence fautive de l’Etat dans l’organisation du service public de l’enseignement est la cause directe et certaine pour la fille de la requérante d’un retard dans l’acquisition du socle commun de connaissances et de compétences, dont il sera fait une juste appréciation en l’évaluant à la somme de 150 euros.
En second lieu, Mme C... doit être regardée comme soutenant que la carence fautive de l’Etat dans l’organisation du service public de l’enseignement lui a causé des troubles dans ses conditions d’existence. Toutefois, en se bornant à faire valoir qu’elle a été contrainte au quotidien de s’assurer de la présence des professeurs, de réorganiser son emploi du temps professionnel et de prendre des mesures pour assurer à la place de l’Etat l’enseignement de son enfant afin de limiter l’accumulation de lacunes par ce dernier, sans produire aucune pièce au soutien de ses allégations, elle n’établit pas la réalité d’un tel préjudice.
Il résulte de ce qui précède qu’il y a seulement lieu de condamner l’Etat à verser à Mme C... une somme de 150 euros en réparation du préjudice cité au point 6 résultant de la carence de l’Etat à assurer la continuité du service public de l’enseignement de sa fille, née le 22 octobre 2009, au titre de l’année scolaire 2022-2023.
Sur les frais liés au litige :
Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat la somme de 700 euros au titre des frais exposés par Mme C... et non compris dans les dépens.
D É C I D E :
Article 1er : L’Etat est condamné à verser à Mme C... une somme de 150 euros en réparation du préjudice scolaire subi par sa fille.
Article 2 : L’Etat versera à Mme C... la somme de 700 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus de conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B... C..., agissant en qualité de représentante légale de sa fille mineure, A... C..., et au ministre en charge de l’éducation nationale.
Une copie du présent jugement sera adressée à la rectrice de l’académie de Rennes.
Délibéré après l'audience du 2 octobre 2025, à laquelle siégeaient :
M. Vennéguès, président,
Mme Pellerin, première conseillère,
Mme Villebesseix, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 octobre 2025.
La rapporteure,
signé
C. Pellerin
Le président,
signé
P. Vennéguès
La greffière,
signé
I. Le Vaillant
La République mande et ordonne au ministre en charge de l’éducation nationale en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.