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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2304263

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2304263

vendredi 19 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2304263
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Avocat requérantBOULAIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 3 août 2023 et 7 décembre 2023, Mme A B, représentée par Me Boulais, demande au juge des référés, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner la commune de Rennes à lui verser une provision d'un montant de 20 212 euros à valoir sur l'indemnisation définitive des préjudices subis du fait d'une maladie professionnelle imputable au service ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Rennes le versement de la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- fonctionnaire de la commune de Rennes, elle subit depuis le 2 novembre 2017, une épicondylite droite, maladie professionnelle reconnue imputable au service par un arrêté du 6 juillet 2018, de sorte que la responsabilité sans faute de cette commune est engagée ;

- le montant de ses préjudices subis en raison de cette maladie professionnelle s'élève à la somme globale de 20 212 euros se décomposant comme suit :

* 2 958 euros au titre des frais divers ;

* 5 254 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire ;

* 4 000 euros au titre des souffrances endurées ;

* 1 000 euros au titre du préjudice esthétique temporaire ;

* 7 000 euros au titre du déficit fonctionnel permanent.

Par un mémoire en défense enregistré le 14 novembre 2023, la commune de Rennes, représentée par la SELARL Cabinet Coudray, conclut :

1°) à titre principal, au rejet de la requête ;

2°) à titre subsidiaire, à ce qu'une expertise relative aux préjudices subis par Mme B soit ordonnée avant dire droit ;

3°) en tout état de cause, à ce que le versement de la somme de 1 000 euros soit mis à la charge de Mme B sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- elle ne conteste pas le principe de sa responsabilité sans faute ;

- les rapports d'expertise sur lesquels la requérante fonde ses prétentions n'ayant pas été établis contradictoirement à son égard, ils ne lui sont pas opposables ;

- l'existence de frais divers, des souffrances endurées et du préjudice esthétique temporaire n'est pas établie ;

- le quantum du déficit fonctionnel temporaire, des souffrances endurées et du préjudice esthétique temporaire n'est pas établi ;

- en cas de condamnation au versement d'une provision, une mesure d'expertise judiciaire doit être diligentée avant dire droit.

La procédure a été communiquée à la caisse primaire d'assurance maladie d'Ille-et-Vilaine qui n'a pas produit de mémoire.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des impôts ;

- le code de la sécurité sociale et notamment son annexe II ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ;

- le code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, adjointe technique principale de deuxième classe titulaire, occupait un emploi d'agente d'entretien et de restauration au sein d'une école maternelle et primaire de la commune de Rennes le 2 novembre 2017 lorsqu'elle a été placée en congé de maladie en raison d'une épicondylite du coude droit. Par un arrêté du 6 juillet 2018, la maire de la commune de Rennes a reconnu l'imputabilité au service de la pathologie ainsi subie. Sur demande de cette commune, en vue du traitement administratif de ses périodes d'arrêt de travail et de placement en mi-temps thérapeutique, l'état de santé de Mme B a donné lieu à trois expertises réalisées par des médecins agréés, à savoir le docteur D, médecin généraliste, le 25 septembre 2020, le docteur E, spécialiste en dommage corporel, le 21 mars 2022 et le docteur C, rhumatologue, le 24 octobre 2022. Par un courrier du 23 mai 2023 reçu le 1er juin suivant, Mme B a présenté auprès de la commune de Rennes une demande indemnitaire préalable tendant à l'indemnisation de ses préjudices personnels causés par sa maladie professionnelle. Par la requête visée ci-dessus, elle demande au juge des référés de condamner la commune de Rennes à lui verser une provision à valoir sur l'indemnisation définitive de ces préjudices.

2. Aux termes de l'article R. 541-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, même en l'absence d'une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l'a saisi lorsque l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable. Il peut, même d'office, subordonner le versement de la provision à la constitution d'une garantie. " Il résulte de ces dispositions que, pour regarder une obligation comme non sérieusement contestable, il appartient au juge des référés de s'assurer que les éléments qui lui sont soumis par les parties sont de nature à établir l'existence d'une créance avec un degré suffisant de certitude. Le montant de la provision que peut allouer le juge des référés n'a d'autre limite que celle résultant du caractère non sérieusement contestable de l'obligation dont les parties font état. Dans l'hypothèse où l'évaluation du montant de la provision résultant de cette obligation est incertaine, le juge des référés ne doit allouer de provision, le cas échéant assortie d'une garantie, que pour la fraction de ce montant qui lui paraît revêtir un caractère de certitude suffisant.

Sur le principe de la responsabilité de la commune de Rennes :

3. Aux termes de l'article 21 bis de la loi du 13 juillet 1983 dans sa rédaction applicable au litige : " () IV. - Est présumée imputable au service toute maladie désignée par les tableaux de maladies professionnelles mentionnés aux articles L. 461-1 et suivants du code de la sécurité sociale et contractée dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice par le fonctionnaire de ses fonctions dans les conditions mentionnées à ce tableau. () ".

4. Les dispositions qui instituent, en faveur des fonctionnaires victimes d'accidents de service ou de maladies professionnelles, une rente d'invalidité en cas de mise à la retraite et une allocation temporaire d'invalidité en cas de maintien en activité doivent être regardées comme ayant pour objet de réparer les pertes de revenus et l'incidence professionnelle résultant de l'incapacité physique causée par un accident de service ou une maladie professionnelle. Les dispositions instituant ces prestations déterminent forfaitairement la réparation à laquelle les fonctionnaires concernés peuvent prétendre, au titre de ces chefs de préjudice, dans le cadre de l'obligation qui incombe aux collectivités publiques de garantir leurs agents contre les risques qu'ils peuvent courir dans l'exercice de leurs fonctions. Ces dispositions ne font, en revanche, obstacle ni à ce que le fonctionnaire qui subit, du fait de l'invalidité ou de la maladie, des préjudices patrimoniaux d'une autre nature ou des préjudices personnels, obtienne de la personne publique qui l'emploie, même en l'absence de faute de celle-ci, une indemnité complémentaire réparant ces chefs de préjudice, ni à ce qu'une action de droit commun pouvant aboutir à la réparation intégrale de l'ensemble du dommage soit engagée contre la collectivité, dans le cas notamment où l'accident ou la maladie serait imputable à une faute de nature à engager la responsabilité de cette collectivité.

5. Il résulte de l'instruction, en particulier du rapport établi par le docteur D non remis en cause sur ce point, que Mme B subit depuis 2017 une épicondylite du coude droit, pathologie relevant du B du tableau n° 57 de l'annexe II du code de la sécurité sociale définissant les maladies présumées imputables au service. Il est en outre constant que cette imputabilité a été reconnue par un arrêté de la maire de Rennes daté du 26 juillet 2018. Dès lors, l'obligation dont se prévaut Mme B au titre de la responsabilité sans faute de la commune de Rennes du fait des conséquences personnelles de sa maladie professionnelle n'apparaît pas, dans son principe, sérieusement contestable.

Sur l'étendue de la réparation :

6. Il résulte de l'instruction et notamment des éléments figurant dans les trois rapports d'expertise sollicités par la commune de Rennes et non utilement remis en cause sur ce point, que la date de consolidation doit être fixée au 25 septembre 2020, date à laquelle le premier expert a examiné la requérante.

En ce qui concerne les frais divers :

7. Mme B sollicite le remboursement des frais des déplacements qu'elle a effectués entre le 2 novembre 2017 et le 12 octobre 2022 avec son véhicule et qu'elle estime liés à sa maladie professionnelle. Toutefois, le certificat d'immatriculation qu'elle produit, établi le 7 juillet 2020, ne suffit pas à démontrer l'utilisation, contestée en défense, de ce véhicule pour les trajets antérieurs à cette date. S'il résulte par ailleurs de l'instruction, notamment du premier rapport d'expertise et de justificatifs établis par sa kinésithérapeute, que Mme B s'est rendue à partir du 7 juillet 2020 à des consultations de médecine physique et de réadaptation, auprès des trois experts et à huit consultations de kinésithérapie en lien avec sa maladie professionnelle, le rapport d'expertise du 24 octobre 2022 mentionne que jusqu'à cette date, Mme B résidait au sein de la commune de Guichen à près d'un kilomètre du cabinet de sa kinésithérapeute de sorte que l'utilisation de son véhicule ne saurait être regardée comme certaine concernant les consultations de kinésithérapie. Dans ces conditions, la distance totale que la requérante doit être regardée comme ayant parcouru de manière certaine dans le cadre du suivi de son épicondylite, ne peut, en l'état, être estimée qu'à 210 km. Eu égard à la puissance fiscale du véhicule utilisé et au barème applicable en l'espèce, tel que prévu par l'article 6 B de l'annexe IV du code général des impôts, Mme B peut prétendre, au titre d'une obligation non sérieusement contestable, au versement de la provision de 128 euros.

En ce qui concerne le déficit fonctionnel temporaire :

8. S'il est constant que le déficit fonctionnel temporaire subi par Mme B n'a été évalué par aucun des trois experts missionnés par la commune de Rennes et dont les rapports sont de ce fait opposables à celle-ci, il résulte de l'instruction que ces experts, sans être remis sérieusement en cause en défense, ont, en raison d'un maintien modéré des douleurs au coude droit, estimé qu'elle subissait un déficit fonctionnel permanent de 5 %. La requérante doit donc être regardée comme ayant subi un déficit fonctionnel temporaire au moins égal à ce déficit fonctionnel permanent du 2 novembre 2017, date de son premier congé de maladie, au 25 septembre 2020, date de la consolidation. Par application d'un taux journalier d'indemnisation de 9,86 euros calculé par référence au barème de l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), le montant non sérieusement contestable dû au titre de la maladie professionnelle subie peut être estimé à 522 euros.

En ce qui concerne les souffrances endurées :

9. Alors même qu'aucune des expertises produites au dossier ne se prononce sur l'existence d'un préjudice lié aux souffrances endurées par la requérante en raison de sa maladie professionnelle, il résulte de l'instruction que les symptômes intrinsèques à une épicondylite résident dans l'existence même de douleurs qui ont nécessité en l'espèce la prescription d'antalgiques et d'infiltrations dans le coude droit. L'existence de souffrances endurées par la requérante préalablement à la consolidation de son état de santé doit dès lors être regardée comme établie. Il sera fait une juste appréciation de la part non sérieusement contestable de ce préjudice en l'évaluant à 800 euros.

En ce qui concerne le préjudice esthétique temporaire :

10. Si Mme B se prévaut de l'existence d'un préjudice esthétique temporaire constitué par le port d'une attelle pendant plusieurs semaines et établit que ce matériel lui a été prescrit par sa médecin traitante le 23 mars 2017, le port effectif de cette attelle ne ressort d'aucune pièce du dossier. Par suite, l'existence de ce préjudice contestée en défense n'est pas établie et l'obligation dont se prévaut la requérante à ce titre est sérieusement contestable.

En ce qui concerne le déficit fonctionnel permanent :

11. Il résulte de ce qui a été exposé au point 8 que Mme B subit un déficit fonctionnel permanent de 5 % en raison de la maladie professionnelle dont elle a été victime. Alors qu'elle était âgée de 53 ans à la date de consolidation retenue plus haut, il y a lieu d'estimer la part non sérieusement contestable de ce préjudice, par référence au barème de l'ONIAM, en lui accordant une provision d'un montant de 5 550 euros.

12. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'ordonner l'expertise sollicitée en défense, à titre subsidiaire, que Mme B est fondée à obtenir le versement d'une provision d'un montant total de 7 000 euros au titre de la part non sérieusement contestable de la réparation des préjudices à laquelle lui ouvre droit sa maladie professionnelle.

Sur les frais liés au litige :

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la commune de Rennes, partie perdante dans la présente instance, le versement d'une somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : La commune de Rennes versera à Mme B une provision d'un montant de 7 000 euros.

Article 2 : La commune de Rennes versera à Mme B une somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : la présente ordonnance sera notifiée à Mme A B, à la caisse primaire d'assurance maladie d'Ille-et-Vilaine et à la commune de Rennes.

Fait à Rennes, le 19 janvier 2024.

Le président,

signé

E. Kolbert

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

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