lundi 11 mars 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rennes |
| Section | Tribunal Administratif de Rennes |
| N° Dossier | TA35-2400973 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Avocat requérant | BEGUIN |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 21 février et 7 mars 2024, le préfet du Morbihan demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :
1°) d'ordonner l'expulsion sans délai de M. G E et de Mme B F du logement, relevant du centre d'accueil pour demandeurs d'asile (CADA) de Vannes, qu'ils occupent 4, rue Duplessis de Grenedan, Logement 108 à Vannes (Morbihan) ;
2°) de l'autoriser à recourir à la force publique pour procéder à l'évacuation forcée des lieux et à donner toutes instructions utiles à l'AMISEP gestionnaire de cet hébergement afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques de M. E et Mme F à défaut pour ceux-ci de les avoir emportés.
Il soutient que :
- la signataire de l'acte attaquée disposait d'une délégation de signature ;
- les dispositions de l'article L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile donnent compétence au juge des référés du tribunal administratif pour prononcer, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-3 du code de justice administrative et sur sa saisine, une injonction de quitter les lieux à l'encontre de l'occupant irrégulier d'un lieu d'hébergement mentionné aux articles L. 552-8 et suivants du même code ;
- il a qualité pour introduire la présente requête sur le fondement de ces mêmes dispositions ;
- la mesure sollicitée revêt un caractère urgent et remplit la condition d'utilité requise compte tenu du nombre des demandeurs d'asile en attente d'un hébergement.
- l'injonction sollicitée ne se heurte à aucune contestation sérieuse dès lors que M. E et Mme F se maintiennent illégalement dans un lieu d'hébergement pour demandeur d'asile alors qu'ils ont été déboutés du droit d'asile par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides puis la Cour nationale du droit d'asile.
Par un mémoire en défense, enregistré le 6 mars 2024, M. E et Mme F, représentés par Me Béguin, concluent au rejet de la requête, de les admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire et de mettre à la charge de l'État une somme de 2 000 euros à verser à son avocate sur le fondement des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils font valoir que :
- le signataire de l'acte est incompétent ;
- les conditions d'urgence et d'utilité de la mesure ne sont pas réunies ;
- la requête de référé mesure-utile aux fins d'expulsion prise par le préfet du Morbihan à leur encontre se heurte à des contestations sérieuses ; les demandes de titre de séjour au titre des articles L. 425-9 et L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qu'ils ont formées font l'objet de recours devant le tribunal ; leurs enfants nécessitent en raison de leur état de santé des soins multidisciplinaires ; Mme F nécessite une opération chirurgicale préconisée qui n'a à ce jour pas été fixée ; leur expulsion de l'hébergement mettrait à mal le maintien de ces soins.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Le Roux, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référés.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 7 mars 2024 :
- le rapport de M. Le Roux ;
- les observations de M. E et Mme F.
Le préfet du Morbihan n'était pas présent, ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
Sur l'aide juridictionnelle :
1. Aux termes du 1er alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".
2. M. E et Mme F justifiant avoir introduit le 6 mars 2024 une demande devant le bureau d'aide juridictionnelle, il y a lieu de les admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :
3. Aux termes de l'article L. 521-3 du code de justice administrative : " En cas d'urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision administrative ".
4. Aux termes de l'article L. 552-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les lieux d'hébergement mentionnés à l'article L. 552-1 accueillent les demandeurs d'asile pendant la durée d'instruction de leur demande d'asile ou jusqu'à leur transfert effectif vers un autre État européen ". Aux termes de l'article L. 551-11 du même code : " L'hébergement des demandeurs d'asile prévu au chapitre II prend fin au terme du mois au cours duquel le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français a pris fin, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2 ". Aux termes de l'article L. 542-1 du même code : " En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision./ Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la notification de celle-ci ". Aux termes de l'article L. 552-15 du même code : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement dans les conditions prévues aux articles L. 551-11 à L. 551-14, l'autorité administrative compétente ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut demander en justice, après mise en demeure restée infructueuse, qu'il soit enjoint à cet occupant sans titre d'évacuer ce lieu. /Le premier alinéa n'est pas applicable aux personnes qui se sont vues reconnaître la qualité de réfugié ou qui ont obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire. Il est en revanche applicable aux personnes qui ont un comportement violent ou commettent des manquements graves au règlement du lieu d'hébergement. /La demande est portée devant le président du tribunal administratif, qui statue sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative et dont l'ordonnance est immédiatement exécutoire. ".
5. Aux termes de l'article R. 552-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement en application des articles L. 551-11, L. 551-12, L. 551-14 ou L. 551-16, l'Office français de l'immigration et de l'intégration en informe sans délai le gestionnaire du lieu qui héberge la personne concernée, en précisant la date à laquelle elle doit sortir du lieu d'hébergement " et aux termes de son article R. 552-12 : " Dès que l'information prévue à l'article R. 552-11 lui est parvenue, le gestionnaire du lieu d'hébergement communique à la personne hébergée la date à laquelle elle doit en sortir ". Aux termes de l'article R. 552-15 du même code : " Pour l'application du premier alinéa de l'article L. 552-15, si une personne se maintient dans le lieu d'hébergement après la date mentionnée à l'article R. 552-12 ou, le cas échéant, après l'expiration du délai prévu à l'article R. 552-13, le préfet du département dans lequel se situe ce lieu d'hébergement ou le gestionnaire du lieu d'hébergement met en demeure cette personne de quitter les lieux dans les cas suivants : / 1° La personne ne dispose pas d'un titre de séjour et n'a pas sollicité d'aide au retour volontaire ou a refusé l'offre d'aide au retour volontaire qui lui a été présentée par l'Office français de l'immigration et de l'intégration () / Si la mise en demeure est infructueuse, le préfet ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut, après une décision de rejet définitive et dans les conditions prévues à l'article L. 552-15, saisir le président du tribunal administratif afin d'enjoindre à cet occupant de quitter les lieux ".
6. Il résulte de ces dispositions que, saisi par le préfet d'une demande tendant à ce que soit ordonnée l'expulsion d'un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile d'un étranger dont la demande d'asile a été définitivement rejetée, le juge des référés du tribunal administratif y fait droit dès lors que la demande d'expulsion ne se heurte à aucune contestation sérieuse et que la libération des lieux présente un caractère d'urgence et d'utilité.
7. M. E et Mme F, ressortissants de nationalité géorgienne, nés respectivement en 1991 et 1995, sont entrés en France le 1er février 2023, avec leur quatre enfants mineurs. Ils ont sollicité leur admission au séjour au titre de l'asile et ont bénéficié, à ce titre, à compter du 2 mars 2023, d'un logement dans le cadre du dispositif de centre d'accueil pour demandeurs d'asile (CADA) situé 4 rue Duplessis de Grenedan, Logement 108 à Vannes. Leurs demandes d'asile ont été rejetées par décisions du 27 avril 2023 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, confirmées par décisions du 21 septembre 2023 de la Cour nationale du droit d'asile. Par arrêtés du 2 janvier 2024, le préfet du Morbihan leur a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours. L'Office français de l'immigration et de l'intégration leur a signifié la fin de leur prise en charge à compter du 30 novembre 2023. M. E et Mme F se maintenant dans le logement, le préfet du Morbihan les a mis en demeure sur le fondement des dispositions précitées, par courrier du 11 décembre 2023, notifié le 13 décembre suivant, de quitter et libérer leur lieu d'hébergement dans un délai de quinze jours. Cette mise en demeure étant restée infructueuse, le préfet du Morbihan a demandé, sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, leur expulsion.
8. En premier lieu, il est constant que M. E et Mme F, déboutés définitivement du droit d'asile, ne bénéficient plus du droit d'être hébergés dans un lieu d'hébergement pour demandeur d'asile. Si M. E et Mme F soutiennent que le signataire de la mise en demeure du 11 décembre 2023 aurait été incompétent pour le faire, il résulte de l'instruction que, par arrêté du 29 août 2022 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du 31 août 2022, le préfet du Morbihan a donné délégation à Mme C, adjointe à la cheffe du bureau des étrangers et de la nationalité, signataire de cette mise en demeure, à l'effet de signer en particulier toutes correspondances courantes relatives aux matières relevant du bureau, dont font partie les mises en demeure. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire doit être écarté.
9. En deuxième lieu, s'il résulte de l'instruction que Mme F souffre de problèmes obstétriques et gynécologiques pour lesquels une opération chirurgicale lui a été préconisée, que son fils D a été diagnostiqué comme porteur d'une trisomie 21, associée à des troubles visuels, et que son autre fils A présente une paralysie à type d'hémiparésie gauche et d'un retard de motricité et de langage, états de santé nécessitant pour tous les deux des soins pluridisciplinaires, les documents médicaux produits ne permettent toutefois pas d'établir une altération majeure de leur état de santé et l'incompatibilité de cet état de santé avec une absence d'hébergement et ne sont pas de nature à caractériser des circonstances exceptionnelles susceptibles de faire obstacle à la demande d'expulsion présentée par le préfet du Morbihan.
10. Enfin, il résulte de l'instruction qu'au 31 décembre 2023, le département du Morbihan dispose de 1095 places pour demandeurs d'asile, dont 484 places en HUDA/PRADHA avec un taux d'occupation de 96,1 % et 611 places en CADA avec un taux d'occupation de 99,1 %. À cette même date, ce sont 156 familles de demandeurs d'asile, dont 81 en procédure normale et 27 en procédure accélérée, qui sont en attente de places dans le dispositif d'accueil dans le département du Morbihan et 1074 familles au niveau régional. Ainsi, alors que le dispositif d'hébergement d'urgence des demandeurs d'asile est saturé dans le Morbihan et plus généralement en Bretagne où le taux d'occupation en CADA est de 96,8 %, le maintien dans les lieux de M. E et Mme F fait obstacle à l'accueil d'autres personnes ayant vocation à bénéficier de ce dispositif. L'expulsion des intéressés présente, par suite, un caractère d'urgence et d'utilité.
11. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de faire droit aux conclusions du préfet du Morbihan tendant à ce que soit enjoint la libération par M. E et Mme F du logement qu'ils occupent situé, 4 rue Duplessis de Grenedan, Logement 108 à Vannes. Faute pour les intéressés et toute personne les accompagnant ou en dépendant d'avoir libéré les lieux, l'autorité préfectorale est autorisée à faire procéder à leur expulsion, au besoin avec le concours de la force publique passé un délai, qu'il y a lieu de fixer à un mois à compter de la notification de la présente ordonnance. Cette autorité est également autorisée à donner toutes instructions utiles au gestionnaire afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques de M. E et Mme F, à défaut pour eux d'avoir emporté leurs effets personnels.
Sur les frais liés au litige :
12. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme que les requérants demandent au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
O R D O N N E :
Article 1er : M. E et Mme F sont admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : Il est enjoint à M. E et Mme F de libérer le logement CADA qu'ils occupent situé 4, rue Duplessis de Grenedan, Logement 108 à Vannes et d'évacuer leurs biens.
Article 3 : À défaut pour M. E et Mme F de déférer à l'injonction prononcée à l'article 2, le préfet du Morbihan pourra faire procéder d'office à leur expulsion et, en cas de besoin, requérir le concours de la force publique en vue d'assurer l'exécution de la présente ordonnance, passé un délai d'un mois à compter de la notification de cette ordonnance.
Article 4 : Le préfet du Morbihan est autorisé à donner toutes instructions utiles au gestionnaire du CADA afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques de M. E et Mme F, à défaut pour ceux-ci d'avoir emporté leurs effets personnels.
Article 5 : Les conclusions présentées par M. E et Mme F au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.
Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à M. G E et Mme B F.
Copie en sera adressée au préfet du Morbihan.
Fait à Rennes, le 11 mars 2024.
Le juge des référés,
signé
P. Le RouxLa greffière d'audience,
signé
J. Jubault
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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