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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2406549

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2406549

lundi 9 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2406549
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Avocat requérantGAIDOT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 4 et 20 novembre 2024, le préfet d'Ille-et-Vilaine demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, en application de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, l'expulsion de M. G et Mme A F du logement qu'ils occupent au sein du centre d'accueil pour demandeurs d'asile (CADA) Coallia Rennes Le Blosne, situé 2 boulevard Clémenceau à Rennes (35200) ;

2°) de l'autoriser à recourir, dans un délai de huit jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, à la force publique pour procéder à l'évacuation forcée des lieux ;

3°) de l'autoriser à donner toutes instructions utiles au gestionnaire du CADA afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques de M. E et Mme F, à défaut pour eux de les avoir emportés.

Il soutient, dans le dernier état de ses écritures, que :

- en application de l'article L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le juge des référés est compétent pour prononcer une injonction de quitter les lieux à l'encontre de l'occupant irrégulier d'un lieu d'hébergement mentionné à l'article L. 552-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il a qualité pour introduire la présente requête sur le fondement de ces mêmes dispositions ;

- la mesure sollicitée revêt un caractère urgent et remplit la condition d'utilité requise compte tenu du nombre des demandeurs d'asile en attente d'un hébergement et de la saturation établie du dispositif d'accueil ;

- M. E et Mme F se maintiennent illégalement dans un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile : leurs demandes d'asile ont été rejetées par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides puis par la Cour nationale du droit d'asile ;

- la mesure sollicitée ne se heurte ainsi à aucune contestation sérieuse et la circonstance que l'obligation de quitter le territoire français ait été annulée reste sans incidence, dès lors que le droit au maintien dans le logement a pris fin à l'issue de la procédure devant la Cour nationale du droit d'asile ;

- la sortie du dispositif d'hébergement ne met pas fin à la prise en charge pluridisciplinaire dont bénéficie le fils de Mme F.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 novembre 2024, Mme A C B, représentée par Me Gaidot, conclut à son admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de l'État la somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle fait valoir que :

- elle a donné naissance, le 4 janvier 2023, à un enfant souffrant d'un lourd handicap ; son époux a quitté le domicile en mai 2024, suite à des pressions familiales ; elle a déposé une demande d'asile au bénéfice de son fils, en considération de l'ostracisme dont sont victimes les personnes en situation de handicap à Djibouti ; elle a également déposé une demande d'admission au séjour en qualité de parent d'enfant malade ; l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français a été annulé pour ces raisons, par jugement du 15 novembre 2024 ;

- la mesure sollicitée se heurte à une contestation sérieuse, eu égard à sa situation administrative et juridique ainsi qu'à la particulière vulnérabilité de son fils.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Thielen, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 21 novembre 2024 :

- le rapport de Mme Thielen,

- les observations de M. D, représentant le préfet d'Ille-et-Vilaine, qui persiste dans ses conclusions écrites, par les mêmes moyens qu'il développe, qui précise qu'il entend maintenir ses demandes dirigées contre M. E, qui n'a pas officiellement quitté le centre d'accueil, et qui soutient que ni l'état de santé de l'enfant de Mme F, ni l'annulation de la mesure d'éloignement ne font obstacle à leur expulsion, dès lors qu'aucun titre de séjour n'a été délivré, la demande ayant été classée sans suite ;

- les observations de Me Gaidot, représentant Mme F, qui persiste dans ses conclusions écrites, par les mêmes arguments qu'elle développe et qui fait valoir que la demande de titre de séjour est toujours en cours d'examen, outre que sa demande d'asile et celle de son fils est en cours de réexamen, que leur extrême vulnérabilité justifie le rétablissement des conditions matérielles d'accueil ou, à tout le moins le maintien dans leur logement.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur l'aide juridictionnelle :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".

2. Mme F justifie avoir déposé une demande d'aide juridictionnelle. Il y a par suite lieu de l'admettre provisoirement à son bénéfice

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :

3. Aux termes de l'article L. 521-3 du code de justice administrative : " En cas d'urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision ".

4. Aux termes de l'article L. 552-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les lieux d'hébergement mentionnés à l'article L. 552-1 accueillent les demandeurs d'asile pendant la durée d'instruction de leur demande d'asile ou jusqu'à leur transfert effectif vers un autre État européen ". Aux termes de son article L. 551-11 : " L'hébergement des demandeurs d'asile prévu au chapitre II prend fin au terme du mois au cours duquel le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français a pris fin, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2 ".

5. Aux termes de son article L. 542-1 : " En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision. / Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la notification de celle-ci. (°) ". Aux termes de son article L. 552-15 : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement dans les conditions prévues aux articles L. 551-11 à L. 551-14, l'autorité administrative compétente ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut demander en justice, après mise en demeure restée infructueuse, qu'il soit enjoint à cet occupant sans titre d'évacuer ce lieu. / Le premier alinéa n'est pas applicable aux personnes qui se sont vues reconnaître la qualité de réfugié ou qui ont obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire. Il est en revanche applicable aux personnes qui ont un comportement violent ou commettent des manquements graves au règlement du lieu d'hébergement. / La demande est portée devant le président du tribunal administratif, qui statue sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative et dont l'ordonnance est immédiatement exécutoire ". Aux termes de son article R. 552-11 : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement en application des articles L. 551-11, L. 551-12, L. 551-14 ou L. 551-16, l'Office français de l'immigration et de l'intégration en informe sans délai le gestionnaire du lieu qui héberge la personne concernée, en précisant la date à laquelle elle doit sortir du lieu d'hébergement ". Aux termes de son article R. 552-12 : " Dès que l'information prévue à l'article R. 552-11 lui est parvenue, le gestionnaire du lieu d'hébergement communique à la personne hébergée la date à laquelle elle doit en sortir ". Aux termes de son article R. 552-15 : " Pour l'application du premier alinéa de l'article L. 552-15, si une personne se maintient dans le lieu d'hébergement après la date mentionnée à l'article R. 552-12 ou, le cas échéant, après l'expiration du délai prévu à l'article R. 552-13, le préfet du département dans lequel se situe ce lieu d'hébergement ou le gestionnaire du lieu d'hébergement met en demeure cette personne de quitter les lieux dans les cas suivants : / 1° La personne ne dispose pas d'un titre de séjour et n'a pas sollicité d'aide au retour volontaire ou a refusé l'offre d'aide au retour volontaire qui lui a été présentée par l'Office français de l'immigration et de l'intégration ; / () Si la mise en demeure est infructueuse, le préfet ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut, après une décision de rejet définitive et dans les conditions prévues à l'article L. 552-15, saisir le président du tribunal administratif afin d'enjoindre à cet occupant de quitter les lieux ".

6. Il résulte de ces dispositions que, saisi par le préfet d'une demande tendant à ce que soit ordonnée l'expulsion d'un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile d'un étranger dont la demande d'asile a été définitivement rejetée par décision de la Cour nationale du droit d'asile, le juge des référés du tribunal administratif y fait droit dès lors que la demande d'expulsion ne se heurte à aucune contestation sérieuse et que la libération des lieux présente un caractère d'urgence et d'utilité.

7. M. E et Mme F, ressortissants de nationalité djiboutienne respectivement nés les 13 juin 1991 et 29 décembre 1994, sont entrés en France le 23 décembre 2022. Ils ont demandé leur admission au titre de l'asile, enregistrée le 15 février 2023, et ont bénéficié, dans ce cadre, d'un logement au sein du CADA Rennes Le Blosne, situé 2 bd Clémenceau à Rennes (35300). Leurs demandes d'asile ont été rejetées par décisions de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 11 août 2023, confirmées par décisions de la Cour nationale du droit d'asile du 19 mars 2024. Les intéressés ont fait l'objet de deux arrêtés du préfet d'Ille-et-Vilaine du 31 juillet 2024 portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours. Le tribunal a annulé l'arrêté préfectoral portant éloignement du territoire de Mme F pour défaut d'examen approfondi de sa situation, par jugement n° 2404829 du 15 novembre 2024.

8. L'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a informé M. E et Mme F, par courriers du 28 mars 2024, remis en mains propres le 5 avril suivant, de ce qu'ils devaient libérer le logement occupé le 30 avril et de ce qu'ils pouvaient bénéficier de l'aide au retour. Les intéressés n'ayant pas sollicité cette aide et se maintenant dans ledit logement, le préfet d'Ille-et-Vilaine les a mis en demeure, par courrier du 23 mai 2024, notifié le 7 juin suivant, de quitter et libérer leur logement dans un délai de quinze jours. Cette mise en demeure étant restée infructueuse, le préfet d'Ille-et-Vilaine demande, par la présente requête et sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, leur expulsion du logement qu'elle occupe au sein du CADA situé 2 bd Clémenceau à Rennes (35300).

9. Si le préfet d'Ille-et-Vilaine produit, au soutien de sa requête, une attestation de présence indue et persistante de M. E et Mme F au sein de leur logement, en date du 23 juillet 2024, il ressort des écritures en défense de Mme F, qui a seule défendu à l'instance, que son époux a, depuis, quitté le domicile, cette affirmation n'étant pas contestée par le préfet d'Ille-et-Vilaine, qui ne produit pas d'attestation récente de maintien de l'intéressé dans les lieux. S'il est par ailleurs constant que la demande d'asile de Mme F a été définitivement rejetée et si la seule annulation de la mesure d'éloignement ne lui confère pas un droit au maintien sur le territoire, pas davantage qu'un droit au maintien dans un lieu d'accueil pour demandeurs d'asile, l'intéressée n'ayant pas sollicité, ni obtenu, le rétablissement des conditions matérielles d'accueil, il résulte de l'instruction qu'elle a donné naissance, le 4 janvier 2023, à un enfant souffrant d'un handicap physique majeur, nécessitant un appareillage prothétique des deux membres inférieurs ainsi qu'un suivi neuro-pédiatrique, orthopédique et en rééducation fonctionnelle. Eu égard au jeune âge et à l'état de santé très significativement dégradé de cet enfant, à la situation de mère isolée de Mme F et compte tenu des conditions météorologiques prévalant à la date à laquelle le juge des référés est appelé à statuer, dès lors que le préfet d'Ille-et-Vilaine ne propose ni ne garantit aucune solution d'hébergement d'urgence à Mme F et son fils, la demande présentée par l'autorité préfectorale tendant à son expulsion du logement qu'elle occupe au sein du CADA situé 2 bd Clémenceau à Rennes (35300) doit être regardée comme se heurtant à une contestation sérieuse, nonobstant l'actuelle saturation du dispositif d'accueil et d'hébergement des demandeurs d'asile, dont le préfet d'Ille-et-Vilaine établit la réalité.

10. Il résulte de tout ce qui précède que la requête du préfet d'Ille-et-Vilaine doit être rejetée.

Sur les frais liés au litige :

11. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme que Mme F demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête du préfet d'Ille-et-Vilaine est rejetée.

Article 2 : Mme F est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 3 : Les conclusions de Mme F présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée au ministre de l'intérieur et à M. E et à Mme F.

Copie en sera adressée pour information au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Fait à Rennes, le 9 décembre 2024.

Le juge des référés,

signé

O. ThielenLa greffière,

signé

P. Lecompte

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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