vendredi 4 avril 2025
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rennes |
| Section | Tribunal Administratif de Rennes |
| N° Dossier | TA35-2500274 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 4ème Chambre |
| Avocat requérant | DELAGNE |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 16 et 21 janvier 2025, M. A B, représenté par Me Delagne, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) d'annuler l'arrêté du 15 janvier 2025, modificatif d'un précédent arrêté du 27 novembre 2024, par lequel le préfet du Cher lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de trois ans ;
2°) d'enjoindre au préfet du Cher de prendre, sans délai, toute mesure propre à mettre fin à son signalement dans le système d'information Schengen dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'État le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Il soutient que :
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français attaquée est entachée d'un vice d'incompétence ;
- elle est entachée d'un défaut de motivation ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;
- elle est entachée d'un vice de procédure en l'absence de mise en œuvre d'une procédure préalable contradictoire ;
- elle est entachée d'une erreur de droit caractérisée par un défaut de base légale ;
- elle méconnaît les dispositions des articles L. 612-6, L. 612-7 et L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.
Par deux mémoires en défense, enregistrés les 20 et 30 janvier 2025, le préfet du Cher conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer ses conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l'heure de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme René, rapporteure,
- et les observations de Me Delagne, représentant M. B.
Considérant ce qui suit :
1. M. A B, ressortissant malien né le 31 décembre 1982, est entré en France le 12 décembre 2024 muni d'un passeport revêtu d'un visa de long séjour valable du 12 décembre 2014 au 12 décembre 2015. Il a été bénéficiaire d'une carte de séjour temporaire portant la mention " conjoint de français " valable du 13 décembre 2015 au 12 décembre 2016, d'une carte de séjour pluriannuelle mention " conjoint de français " valable du 26 décembre 2016 au 25 décembre 2018 et d'une carte de séjour temporaire mention " conjoint de français " valable du 10 mars 2022 au 9 mars 2023 dont il a sollicité le renouvellement le 22 mars 2023. Par arrêté du 27 novembre 2024, le préfet du Cher l'a obligé à quitter le territoire français sans délai en se fondant expressément sur les dispositions du 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans. Par arrêté du 2 décembre 2024, M. B a été placé en rétention administrative, placement prolongé par une ordonnance du juge de la chambre des libertés du tribunal judiciaire d'Orléans du 5 décembre 2024, confirmée par une ordonnance du magistrat délégué par le premier président de la cour d'appel d'Orléans du lendemain. Par un jugement n° 2405123, rendu le 10 décembre 2024, le magistrat désigné par le président du tribunal administratif d'Orléans a annulé les seules décisions du 27 novembre 2024 portant refus d'octroi à l'intéressé d'un délai de départ volontaire et interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans. Par un nouvel arrêté du 15 janvier 2025 modifiant son précédent arrêté du 27 novembre 2024, dont M. B demande l'annulation, le préfet du Cher a pris à son encontre une mesure d'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans.
Sur l'aide juridictionnelle à titre provisoire :
2. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale à titre provisoire en application de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
3. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / () ". Aux termes de l'article L. 612-8 de ce code : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".
4. Par ailleurs, aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. / L'autorité administrative peut accorder, à titre exceptionnel, un délai de départ volontaire supérieur à trente jours s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. / () ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ".
5. Il ressort des pièces du dossier que l'arrêté du préfet du Cher du 15 janvier 2025 en litige, qui intervient à la suite de l'annulation de ses précédentes décisions du 27 novembre 2024 portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire et interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans, comprend un unique article dans son dispositif relatif à la nouvelle interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans, sans qu'il soit fait état, dans ce dispositif, d'une décision relative au départ volontaire alors qu'en exécution du jugement n° 2405123 du 10 décembre 2024 précité, il appartenait au préfet du Cher de prendre une nouvelle décision concernant le délai de départ lié à l'obligation de quitter le territoire français prononcée à l'encontre de M. B. Dans ses visas, l'arrêté mentionne tout à la fois, d'une part, les articles L. 612-1 et L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile fixant le principe d'un délai de départ volontaire de trente jours et disposant par ailleurs que le préfet peut, soit accorder un délai d'une durée supérieure, soit priver l'intéressé d'un délai de départ volontaire, d'autre part, les articles L. 612-6 et L. 612-10 du même code, régissant l'édiction des interdictions de retour sur le territoire français par des règles qui varient selon que l'obligation de quitter le territoire français est assortie ou pas d'un délai de départ volontaire. Dans sa motivation, l'arrêté, après avoir exposé les circonstances justifiant, selon le préfet du Cher, la menace pour l'ordre public que constitue la présence de M. B sur le territoire français, cite à la fois l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile énonçant le principe de l'octroi d'un délai de départ volontaire assortissant une obligation de quitter le territoire français et le 1° de l'article L. 612-2 du même code prévoyant la possibilité d'un refus de délai de départ volontaire en cas de menace à l'ordre public. Le préfet du Cher déduit ensuite de ces éléments l'existence d'un comportement incompatible avec le maintien sur le territoire français de M. B, sans pour autant considérer qu'ils justifient un refus d'un délai de départ volontaire. Enfin, après avoir examiné la situation personnelle et familiale de l'intéressé en France et estimé que compte tenu des circonstances de l'espèce, une interdiction de retour sur le territoire français de trois ans ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale, le préfet a conclu son arrêté en relevant que M. B pouvait " faire l'objet d'une obligation de quitter avec délai le territoire français ". Il résulte de l'ensemble de ces considérations qu'alors que la décision du 27 novembre 2024 portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire a été annulée par le jugement précité du magistrat désigné par le président du tribunal administratif d'Orléans du 10 décembre 2024, le préfet du Cher ne peut être regardé comme ayant expressément pris une nouvelle décision relative au délai de départ volontaire préalablement à l'édiction de l'interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans. Dans ces conditions, M. B est fondé à soutenir que cette interdiction de retour est entachée d'un défaut de base légale.
6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que l'arrêté du préfet du Cher du 15 janvier 2025 doit être annulé.
Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :
7. Aux termes de l'article L. 613-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () L'étranger à l'encontre duquel a été prise une interdiction de retour est informé qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, conformément à l'article 24 du règlement (CE) n° 1987/2006 du Parlement européen et du Conseil du 20 décembre 2006 sur l'établissement, le fonctionnement et l'utilisation du système d'information Schengen de deuxième génération (SIS II). / Les modalités de suppression du signalement de l'étranger en cas d'annulation ou d'abrogation de l'interdiction de retour sont fixées par voie réglementaire ". En vertu de l'article R. 613-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, les modalités de suppression du signalement d'un étranger effectué au titre d'une décision d'interdiction de retour sont celles qui s'appliquent, en vertu de l'article 7 du décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées, aux cas d'extinction du motif d'inscription au fichier des personnes recherchées. Aux termes de cet article 7 : " I. -Les données à caractère personnel et informations enregistrées dans le fichier sont conservées jusqu'à l'aboutissement de la recherche ou l'extinction du motif de l'inscription. / () ". Il résulte de ces dispositions que l'annulation d'une mesure d'interdiction de retour sur le territoire français édictée à l'encontre d'un ressortissant étranger emporte la suppression de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen.
8. L'arrêté du 15 janvier 2025 interdisant à M. B le retour sur le territoire français pendant trois ans étant annulé par le présent jugement, il y a lieu, conformément aux dispositions citées au point précédent, d'enjoindre au préfet du Cher de prendre toute mesure utile afin qu'il soit procédé à l'effacement de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
9. M. B est admis, provisoirement, au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par le présent jugement. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 800 euros hors taxes à verser à Me Delagne, avocat de M. B, en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Conformément aux dispositions de ce même article 37, la perception de cette somme vaudra renonciation de cet avocat au versement de la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle dans l'hypothèse où elle serait définitivement accordée au requérant.
D E C I D E :
Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, à titre provisoire.
Article 2 : L'arrêté du préfet du Cher du 15 janvier 2025 est annulé.
Article 3 : Il est enjoint au préfet du Cher de prendre toute mesure utile afin qu'il soit procédé à l'effacement du signalement de M. B aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.
Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle, l'État versera à Me Delagne, avocat de M. B, la somme de 800 euros hors taxes en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet du Cher et à Me Adrien Delagne.
Délibéré après l'audience du 14 mars 2025, à laquelle siégeaient :
M. Labouysse, président,
M. Bouju, premier conseiller,
Mme René, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 avril 2025.
La rapporteure,
signé
C. René
Le président,
signé
D. Labouysse
La greffière,
signé
C. Salladain
La République mande et ordonne au préfet du Cher en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Cour administrative d'appel de Versailles — N° CAA78-25VE01300
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Cour administrative d'appel de Versailles — N° CAA78-25VE01592
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