Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des pièces, enregistrées les 21 septembre et 23 novembre 2025, M. B... A..., représenté par Me Blanchot Giovannoni, demande au tribunal :
1°) de lui allouer le bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d’annuler, à titre principal, l’arrêté du 24 juillet 2025 par lequel le préfet du Finistère a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée d’un an ou, à titre subsidiaire, la décision portant obligation de quitter le territoire français, ou à titre infiniment subsidiaire, la décision portant interdiction de retour sur le territoire français ;
3°) d’enjoindre au préfet du Finistère à titre principal de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention « vie privée et familiale » ou à défaut « travailleur temporaire », dans un délai d’un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et dans cette attente de lui délivrer, une autorisation provisoire de séjour l’autorisant à travailler dans le délai d’une semaine à compter du jugement à intervenir ; à titre subsidiaire de réexaminer sa situation et de lui délivrer, dans l’attente, une autorisation provisoire de séjour l’autorisant à travailler dans le délai d’une semaine à compter du jugement à intervenir ;
4°) d’enjoindre à l’État de procéder à l’effacement de son signalement dans le système d’informations Schengen ;
5°) de mettre à la charge de l’État la somme de 1500 euros hors taxes à verser à son conseil au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- la décision portant refus de séjour est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d’un défaut d’examen sérieux ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation au regard des conséquences sur sa situation personnelle ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français est illégale en conséquence de l’illégalité de la décision portant refus de séjour ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d’un défaut d’examen sérieux ;
- elle méconnaît l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation au regard des conséquences sur sa situation personnelle ;
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est illégale en conséquence de l’illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d’un défaut d’examen sérieux ;
- elle méconnaît l’article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation au regard des conséquences sur sa situation personnelle.
Par deux mémoires en défense, enregistrés les 12 et 25 novembre 2025, ce dernier mémoire n’ayant pas été communiqué, le préfet du Finistère conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l’action sociale et des familles ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Blanchard,
- et les observations de Me Blanchot, représentant M. A....
Considérant ce qui suit :
M. B... A..., ressortissant algérien né le 5 mai 2001, est entré irrégulièrement en France le 15 août 2021. Le 20 mars 2025, il a sollicité la délivrance d’un certificat de résidence algérien portant la mention « vie privée et familiale », « salarié » ou « travailleur temporaire ». Par arrêté du 24 juillet 2025, le préfet du Finistère a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée d’un an. Le requérant en demande l’annulation.
Sur l’aide juridictionnelle :
M. A... justifie avoir déposé une demande d’aide juridictionnelle le 2 août 2025, sur laquelle il n’a pas encore été statué. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de l’admettre au bénéfice de l’aide juridictionnelle à titre provisoire en application de l’article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique.
Sur les conclusions aux fins d’annulation :
Aux termes de l’article L. 435-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « L'étranger accueilli par les organismes mentionnés au premier alinéa de l'article L. 265-1 du code de l'action sociale et des familles et justifiant de trois années d'activité ininterrompue au sein de ce dernier, du caractère réel et sérieux de cette activité et de ses perspectives d'intégration, peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention “salarié”, “travailleur temporaire” ou “vie privée et familiale”, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. (…) ». Le premier alinéa de l’article L. 265-1 du code de l’action sociale et des familles dispose : « Les organismes assurant l'accueil ainsi que l'hébergement ou le logement de personnes en difficultés et qui ne relèvent pas de l'article L. 312-1 peuvent faire participer ces personnes à des activités d'économie solidaire afin de favoriser leur insertion sociale et professionnelle ».
L’article L. 435-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, dès lors qu’il est relatif aux conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France, ne s’applique pas aux ressortissants algériens, dont la situation est régie de manière exclusive par l’accord franco-algérien du 27 décembre 1968. Les stipulations de cet accord n’interdisent toutefois pas au préfet de délivrer un certificat de résidence à un ressortissant algérien qui ne remplit pas l'ensemble des conditions auxquelles est subordonnée sa délivrance de plein droit. Il appartient au préfet, dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire dont il dispose sur ce point, d'apprécier, compte tenu de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, l'opportunité d'une mesure de régularisation.
En l’espèce, il ressort des termes de l’arrêté attaqué que le préfet du Finistère a procédé à cette appréciation et décidé à l’issue de celle-ci qu’une mesure de régularisation n’était pas justifiée. Or, il ressort des pièces du dossier, notamment du rapport du 7 novembre 2024 de la communauté Emmaüs du Relecq-Kerhuon, que M. A... justifiait de trois ans et neuf mois de compagnonnage à la date de la décision attaquée. Ce rapport décrit en termes très positif l’engagement de M. A... dans cette structure. L’intéressé, présenté comme une personne fiable, volontaire et bienveillante, s’implique activement dans de nombreuses instances de cette association et se montre très motivé pour suivre des formations professionnelles, dont certaines financées sur ses fonds personnels. Cette pièce et les nombreuses attestations de clients ou de bénévoles de la communauté établissent que M. A..., en raison de sa polyvalence, rend à la communauté des services utiles dans de nombreux domaines, notamment en matière d’accueil du public, de logistique et de manutention. Par ailleurs, alors même qu’il n’a pas produit de promesse d’embauche au soutien de sa demande de titre de séjour, il présente de très bonnes perspectives d’intégration par le travail, en raison de ses qualifications ou expériences professionnelles dans les domaines de la logistique, de l’électricité, de la conduite d’engins de manutention, de la coiffure ou du coaching sportif. Le requérant établit au demeurant qu’un magasin de la grande distribution a manifesté son intérêt pour le recruter, en indiquant que ce recrutement n’a pu aboutir qu’en raison de la seule irrégularité de sa situation.
En outre, il ressort des pièces du dossier que M. A... entretient une relation amoureuse avec une personne de nationalité française depuis mars 2023. S’il ne partage pas le domicile de sa conjointe, les attestations circonstanciées de la famille de cette dernière indiquent que M. A... est très intégré au sein du cercle familial. Plus largement, les nombreux témoignages versés au dossier établissent les liens personnels tissés par le requérant avec des bénévoles de l’association Emmaüs, avec les membres de son club de rugby et de sa salle de musculation. M. A..., qui participe régulièrement à des maraudes au profit des personnes sans-abri, à des dons du sang et dons de cheveux à destination de malades du cancer, fait état d’un sens civique de nature à établir ses bonnes perspectives d’insertion dans la société française. Dans ces conditions, et alors même que le requérant avait fait l’objet d’une obligation de quitter le territoire français le 3 septembre 2021, le moyen tiré de l’erreur manifeste d’appréciation dans l’exercice du pouvoir discrétionnaire de régularisation du préfet du Finistère doit être accueilli.
Il résulte de ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, que M. A... est fondé à demander l’annulation de la décision du 24 juillet 2025 par laquelle le préfet du Finistère a rejeté sa demande de titre de séjour et, par voie de conséquence, celles lui faisant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, fixant le pays à destination duquel il est susceptible d’être éloigné d’office et portant interdiction de retour sur le territoire français.
Sur les conclusions aux fins d’injonction :
D’une part, eu égard au motif d’annulation énoncé ci-dessus, le présent jugement implique qu’il soit enjoint au préfet du Finistère de délivrer à M. A... un certificat de résidence algérien portant la mention « vie privée et familiale » dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et lui délivrer, dans l’attente, une autorisation provisoire de séjour l’autorisant à travailler.
D’autre part, aux termes de l’article L. 613-5 du code de l’entrée et du séjour des étrangers en France et du droit d’asile : « L'étranger auquel est notifiée une interdiction de retour sur le territoire français est informé qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, conformément à l'article 24 du règlement (UE) n° 2018/1861 du Parlement européen et du Conseil du 28 novembre 2018 sur l'établissement, le fonctionnement et l'utilisation du système d'information Schengen (SIS) dans le domaine des vérifications aux frontières, modifiant la convention d'application de l'accord de Schengen et modifiant et abrogeant le règlement (CE) n° 1987/2006. (…) ». Aux termes de l’article R. 613-7 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Les modalités de suppression du signalement d'un étranger effectué au titre d'une décision d'interdiction de retour sont celles qui s'appliquent, en vertu de l'article 7 du décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées, aux cas d'extinction du motif d'inscription dans ce traitement ». L’article 7 du décret du 28 mai 2010 auquel il est ainsi renvoyé dispose que : « Les données à caractère personnel enregistrées dans le fichier sont effacées sans délai en cas (…) d'extinction du motif de l'inscription (…) ».
L’annulation de la décision d’interdiction de retour sur le territoire français implique qu’il soit procédé à l’effacement du signalement de M. A... aux fins de non-admission dans le système d’information Schengen. Il y a lieu d’enjoindre au préfet du Finistère de prendre toute mesure pour initier la procédure d’effacement du signalement de M. A... aux fins de non-admission dans le système d’information Schengen. Il y a lieu de lui accorder un délai d’un mois pour y procéder.
Sur les frais liés au litige :
Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, sous réserve que Me Blanchot Giovannoni, avocate de M. A..., renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’État, de mettre à la charge de l’État la somme de 1 200 euros à verser à cette avocate, sur le fondement des dispositions combinées de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l’article L. 761-1 du code de justice administrative. Dans le cas où l’aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. A... par le bureau d’aide juridictionnelle, la somme de 1 200 euros lui sera versée.
D É C I D E :
Article 1er : M. A... est admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : L’arrêté du 24 juillet 2025 par lequel le préfet du Finistère a refusé de délivrer à M. A... un titre de séjour, l’a obligé à quitter le territoire français, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français est annulé.
Article 3 : Il est enjoint au préfet du Finistère de délivrer à M. A... un certificat de résidence algérien portant la mention « vie privée et familiale » dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l’attente, une autorisation provisoire de séjour l’autorisant à travailler.
Article 4 : Il est enjoint au préfet du Finistère de prendre toute mesure, dans le délai d’un mois à compter de la notification du présent jugement, pour initier la procédure d’effacement du signalement de M. A... aux fins de non-admission dans le système d’information Schengen.
Article 5 : L’État versera à Me Blanchot Giovannoni, avocate de M. A... une somme de 1 200 euros au titre des dispositions combinées de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu’elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’État. Dans le cas où l’aide juridictionnelle ne lui serait pas accordée par le bureau d’aide juridictionnelle, la somme de 1 200 euros sera versée à M. A....
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B... A..., au préfet du Finistère et à Me Blanchot Giovannoni.
Copie en sera adressé au bureau d’aide juridictionnelle provisoire près le tribunal judiciaire de Rennes.
Délibéré après l'audience du 28 novembre 2025, à laquelle siégeaient :
M. Bouchardon, président,
M. Louvel, premier conseiller,
M. Blanchard, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 décembre 2025.
Le rapporteur,
signé
A. Blanchard
Le président,
signé
L. BouchardonLa greffière,
signé
P. Lecompte
La République mande et ordonne au préfet du Finistère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.