Texte intégral
CVu la procédure suivante :
Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées les 17, 20, 21, 22, 29 octobre et 20 novembre 2025, M. B... C..., représenté par Me Gourlaouen, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 5 octobre 2025 par lequel le préfet d’Ille-et-Vilaine l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d’un an ;
2°) d’enjoindre au préfet d’Ille-et-Vilaine de réexaminer sa situation, dans un délai de trois jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jours de retard ;
3°) d’enjoindre au préfet d’Ille-et-Vilaine de procéder à l’effacement de son signalement aux fins de non admission dans le système d’information Schengen, dans un délai de trois jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;
4°) de mettre à la charge de l’État le versement à son conseil, Me Gourlaouen, de la somme de 1 500 euros sur le fondement des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique et de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
S’agissant de l’arrêté dans son ensemble :
- il a été signé par une autorité incompétente ;
S’agissant des décisions lui faisant obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours et fixant le pays de destination :
- elles sont insuffisamment motivées ;
- elles sont entachées d’un défaut d’examen de sa situation et méconnaissent l’article L. 613-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, dès lors que le préfet s’est borné à faire usage de formules stéréotypées sans vérifier son droit au séjour, alors qu’il peut prétendre à la délivrance d’un titre de séjour sur le fondement des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- elles méconnaissent le droit d’être entendu, garanti par l’article 41 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne ;
- elle méconnaissent l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- elle sont entachées d’une erreur manifeste d’appréciation de leurs conséquences sur sa situation personnelle ;
- elle méconnaissent l’article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
S’agissant de la décision d’interdiction de retour sur le territoire français :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d’un défaut d’examen complet de sa situation personnelle ;
- elle est entachée d’erreur manifeste d’appréciation et méconnaît les articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- elle méconnaît l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense et des pièces, enregistrés le 8 novembre 2025, le préfet d’Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
M. C... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 20 novembre 2025.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l’enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;
- la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Louvel,
- les observations de Me Gourlaouen, représentant M. C...,
- et les explications de M. C....
Considérant ce qui suit :
M. C..., ressortissant ivoirien né le 1er février 1986, est entré en France en juillet 2023 selon ses déclarations. Le 5 octobre 2025, il a fait l’objet d’une retenue administrative aux fins de vérification de son droit au séjour. Par un arrêté du même jour, le préfet d’Ille-et-Vilaine lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d’un an. M. C... demande l’annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
En ce qui concerne les moyens communs aux décisions attaquées :
En premier lieu, l’arrêté attaqué a été signé par M. A... D..., sous-préfet de Fougères-Vitré. Celui-ci a reçu délégation de signature par un arrêté du préfet d’Ille-et-Vilaine du 28 octobre 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs du même jour, à l’effet de signer, pendant la période de permanence départementale, notamment les obligations de quitter le territoire français avec ou sans délai de départ volontaire, les décisions fixant le pays de renvoi et celles interdisant le retour sur le territoire national. Il ne ressort pas des pièces du dossier et n’est pas même allégué, que M. D... n’aurait pas exercé la période de permanence départementale à la date de signature de l’arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré de l’incompétence du signataire de cet arrêté doit être écarté.
En deuxième lieu, l’arrêté vise le 1° de l’article L. 611-1 et les articles L. 612-1, L. 612-6, L. 612-10 et L. 721-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile dont le préfet a fait application et mentionne la situation administrative et personnelle de M. C..., notamment qu’il a déclaré être entré en France en 2023 sans en justifier et que son entrée doit ainsi être regardée comme étant irrégulière. Le préfet indique également d’une part que, si M. C... a déclaré avoir depuis deux ans une relation avec une compagne en situation régulière, laquelle est enceinte, l’intéressé ne vit pas avec celle-ci et ne donne aucune explication sur l’absence de vie commune, d’autre part qu’il ne justifie, ni avoir de la famille en France, ni encourir de risque personnel en cas de retour dans son pays d’origine. Il a précisé que l’examen approfondi de la situation de l’intéressé conformément à l’article L. 613-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile n’a fait apparaître aucun droit au séjour. Enfin, le préfet a mentionné le caractère récent du séjour de M. C..., l’absence de précédente mesure d’éloignement, l’absence de menace à l’ordre public et l’absence de liens familiaux et personnels anciens et intenses avec la France. L’arrêté comporte ainsi les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Le moyen tiré de l’insuffisance de la motivation des décisions contestées doit donc être écarté.
En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet d'Ille-et-Vilaine n’aurait pas procédé, au regard des éléments portés à sa connaissance au jour de l’intervention de l’arrêté en litige, à un examen particulier de la situation de M. C... avant d’édicter les décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré d’un défaut d’examen particulier de sa situation doit être écarté.
En quatrième et dernier lieu, aux termes de l’article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « La décision portant obligation de quitter le territoire français est (…) édictée après vérification du droit au séjour, en tenant notamment compte de la durée de présence de l’étranger sur le territoire français, de la nature et de l’ancienneté de ses liens avec la France et des considérations humanitaires pouvant justifier un tel droit (…) ».
Il ressort de la motivation décrite précédemment que le préfet d’Ille-et-Vilaine a spécifiquement examiné la situation personnelle et familiale de M. C... et vérifié si l’intéressé pouvait se voir reconnaître un droit au séjour. Dès lors, le moyen tiré du défaut d’examen suffisant de la situation du requérant au regard des dispositions précitées de l’article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, doit être écarté.
En ce qui concerne les moyens soulevés contre l’obligation de quitter le territoire français et la décision fixant le pays de destination :
En premier lieu, aux termes de l’article 41 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne : « Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l’Union. / Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne à être entendue avant qu’une mesure individuelle qui l’affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre (…) ». Si les dispositions de l’article 41 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne ne sont pas en elles-mêmes invocables par un étranger faisant l’objet d’une mesure d’éloignement telle qu’une obligation de quitter le territoire français, celui-ci peut néanmoins utilement faire valoir que le principe général du droit de l’Union européenne, relatif au respect des droits de la défense, imposait qu’il soit préalablement entendu et mis à même de présenter toute observation utile sur la mesure d’éloignement envisagée. Toutefois, une atteinte à ce droit n’est susceptible d’affecter la régularité de la procédure à l’issue de laquelle la décision défavorable est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu’il lui revient, le cas échéant, d’établir devant la juridiction saisie.
Il ressort des pièces du dossier que M. C... a été auditionné par la gendarmerie nationale le 5 octobre 2025, préalablement à l’édiction de l’arrêté litigieux. Durant cette audition, il lui a été demandé s’il avait des observations à présenter dans le cas où il ferait l’objet d’une obligation de quitter le territoire français. Par ailleurs, M. C... ne se prévaut d’aucune circonstance qui, si elle avait été portée à la connaissance de l’administration, aurait pu avoir une incidence sur le contenu de l’arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d’être entendu doit être écarté.
En deuxième lieu, aux termes des stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (…) ».
Il ressort des pièces du dossier que M. C... est entré irrégulièrement en France au mois de juillet 2023, alors qu’il était âgé de 37 ans. Il fait valoir qu’il entretient une relation amoureuse avec une compatriote, titulaire d’une carte de résident, qui était enceinte de huit mois à la date de l’arrêté attaqué et qu’il a reconnu l’enfant à naître de leur relation. Il est, par ailleurs, membre de la communauté Emmaüs de Fougères depuis février 2025. Toutefois, l’entrée du requérant sur le territoire français est récente et la durée de son séjour, de deux ans et trois mois, ne permet pas de le regarder comme ayant établi en France sa vie privée et familiale, alors qu’il n’est pas dépourvu de lien dans son pays d’origine où résident notamment, selon ses propres déclarations, son ex-compagne et son fils de dix ans. Dans ces conditions, le préfet d’Ille-et-Vilaine n’a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels il a pris les décisions en litige. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales doit être écarté.
En troisième lieu, ainsi qu’il a été dit au point 7, le préfet d’Ille-et-Vilaine a vérifié le droit au séjour de M. C... avant de l’obliger à quitter le territoire français. Il ne ressort pas des pièces du dossier, au vu notamment des circonstances exposées au point précédent, que le requérant pourrait prétendre à la délivrance d’un titre de séjour, notamment sur le fondement des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile qui ne prescrivent pas l’attribution d’un titre de séjour de plein droit. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l’article L. 613-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile doit être écarté.
En quatrième lieu, aux termes des stipulations de l’article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant : « Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu’elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l’intérêt supérieur de l’enfant doit être une considération primordiale ».
Si le requérant fait valoir que la décision d’éloignement a pour effet de priver sa fille de la présence de son père, il indique lui-même ne pas vivre avec la mère de cette enfant et n’établit pas être en mesure de participer effectivement à son entretien et son éducation. Dans ces conditions, M. C... n’établit pas que le préfet aurait porté une insuffisante attention à l’intérêt supérieur de l’enfant à naître. Le moyen tiré de la méconnaissance de l’article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant doit être écarté.
En cinquième et dernier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet aurait entaché les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination d’une erreur manifeste dans l’appréciation de leurs conséquences sur la situation personnelle de M. C....
En ce qui concerne les moyens soulevés à l’encontre de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
Aux termes de l’article L. 612-8 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ». Aux termes de l’article L. 612-10 du même code : « Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français/ Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 (…) ».
Il ressort des termes mêmes de l’article L. 612-10 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile que l’autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l’encontre de l’étranger soumis à l’obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu’elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l’un ou plusieurs d’entre eux.
Il incombe ainsi à l’autorité compétente qui prend une décision d’interdiction de retour d’indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l’étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l’intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l’étranger sur le territoire français, à la nature et à l’ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d’éloignement dont il a fait l’objet.
Il ressort des pièces du dossier que, le 8 août 2025, M. C... a déclaré reconnaître l’enfant dont sa compagne était alors enceinte, et qui est né le 11 novembre 2025 selon la déclaration de naissance qu’il produit. En outre, la mère de son enfant qui bénéficie de la protection internationale n’a pas vocation à retourner en Côte-d’Ivoire compte tenu des risques auxquels elle y serait exposée. Par ailleurs, il ne ressort pas des pièces du dossier que la présence de M. C... constitue une menace pour l’ordre public et celui-ci n’a jamais fait l’objet d’une précédente mesure d’éloignement. Dans ces conditions, en dépit de son entrée en France relativement récente, M. C... est fondé à soutenir que le préfet d’Ille-et-Vilaine a méconnu les dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile en lui interdisant de retourner sur le territoire français pendant une durée d’un an. Cette décision ne peut dès lors qu’être annulée, sans qu’il soit besoin de statuer sur les autres moyens dirigés à son encontre.
Il résulte de tout ce qui précède que M. C... est seulement fondé à demander l’annulation de l’arrêté du préfet d’Ille-et-Vilaine du 5 octobre 2025 en tant qu’il prononce à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d’un an.
Sur les conclusions à fin d’injonction sous astreinte :
Le présent jugement n’implique aucune mesure d’exécution. Par suite, les conclusions aux fins d’injonction sous astreinte, telles que présentées par le requérant, doivent être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
L’État n’étant pas, pour l’essentiel, la partie perdante dans la présente instance, il n’y a pas lieu de mettre à sa charge la somme demandée par le requérant sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
D É C I D E :
Article 1er : L’arrêté du 5 octobre 2025 du préfet d’Ille-et-Vilaine est annulé en tant qu’il prononce une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d’un an.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B... C..., au préfet d’Ille-et-Vilaine et à Me Gourlaouen.
Délibéré après l'audience du 12 décembre 2025, à laquelle siégeaient :
M. Bouchardon, président,
M. Terras, premier conseiller,
M. Louvel, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 décembre 2025.
Le rapporteur,
signé
T. Louvel
Le président,
signé
L. BouchardonLa greffière,
signé
P. Lecompte
La République mande et ordonne au préfet d’Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.