Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2604336

jeudi 1 octobre 2026

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2604336
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème Chambre
Avocat requérantLE STRAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 5 juin 2026, M. B... A..., représenté par Me Le Strat, demande au tribunal :

1°) à titre principal, d’annuler l’arrêté du 25 février 2026 par lequel le préfet d’Ille-et-Vilaine l’a obligé à quitter le territoire français, dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d’un an, et, à titre subsidiaire, de suspendre l’exécution de l’arrêté du 25 février 2025 dans l’attente de la décision à intervenir de la Cour nationale du droit d’asile ;

2°) d’enjoindre au préfet d’Ille-et-Vilaine, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir, ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation et de lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour ;

3°) d’enjoindre au préfet d’Ille-et-Vilaine de procéder à l’effacement de son signalement aux fins de non-admission dans le système d’information Schengen dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l’État une somme de 1 500 euros au titre des articles L. 761‑1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique.


Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d’un vice de procédure ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d’un défaut d’examen ;
- elle méconnaît l’article L. 613-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- elle méconnaît l’article L. 425-9 du même code ;
- elle méconnaît l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
- le préfet a commis une erreur de droit en exigeant une exclusivité des liens familiaux en France.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle est illégale en raison de l’illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d’un défaut d’examen ;
- elle méconnaît l’article L. 721-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- elle méconnaît l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale en raison de l’illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d’un défaut d’examen ;
- elle méconnaît l’article L. 612-8 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.


Par un mémoire en défense, enregistré le 26 août 2026, la préfète d’Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :
- il n’y a plus lieu de statuer sur les conclusions à fin de suspension de l’arrêté du
25 février 2026 ;
- les moyens soulevés par le requérant, à fin d’annulation, ne sont pas fondés.


M. A... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 23 avril 2026.





Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer ses conclusions à l’audience.


Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l’heure de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Le Berre ;
- et les observations de Me Le Strat.

Considérant ce qui suit :

1. M. A..., ressortissant du Burkina Faso, est entré sur le territoire français le 24 mars 2024, selon ses déclarations. Il a sollicité son admission au séjour, au titre de l’asile, qui a été refusée par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides le 7 mars 2025. Cette décision a été confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d’asile (CNDA) datée du 9 décembre 2025. Par suite, M. A... a sollicité une demande de réexamen auprès de la CNDA qui a rejeté cette demande pour irrecevabilité par une décision du 23 janvier 2026. Par un arrêté du 25 février 2026, le préfet d’Ille-et-Vilaine a obligé M. A... à quitter le territoire français, dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d’un an. M. A... demande au tribunal d’annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d’annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, le droit d’être entendu, notamment énoncé par l’article 41 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne et affirmé par un principe général du droit de l’Union européenne, implique que l’autorité préfectorale, avant de prendre à l’encontre d’un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, permette à l’intéressé de présenter ses observations écrites et, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu’il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu’elle n’intervienne. Toutefois, dans le cas prévu au 4° de l’article L. 611‑1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, où la décision faisant obligation de quitter le territoire français est prise après que la reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l’étranger, l’obligation de quitter le territoire français découle nécessairement du défaut de reconnaissance de cette qualité et de ce bénéfice. Le droit d’être entendu n’implique alors pas que l’administration ait l’obligation de mettre l’intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l’obligeant à quitter le territoire français dès lors qu’il a pu être entendu à l’occasion de l’examen de sa demande de reconnaissance de la qualité de réfugié.

3. En l’espèce, le préfet d’Ille-et-Vilaine n’était pas tenu d’inviter M. A... à présenter des observations ou d’autres pièces que celles déjà versées lors de sa procédure de demande d’asile. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que l’intéressé aurait sollicité un entretien avec les services préfectoraux, ni qu’il aurait été empêché de faire valoir tout nouvel élément déterminant avant que ne soit édicté l’arrêté contesté. Par suite, le moyen tiré du vice de procédure en raison de la méconnaissance du droit à être entendu doit être écarté.

4. En deuxième lieu, l’arrêté du 25 février 2026 vise les dispositions juridiques dont il fait application et, notamment, la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ainsi que les articles pertinents du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Ce même arrêté apporte des précisions sur la situation administrative et personnelle de M. A... et notamment le fait que sa demande d’asile a été définitivement rejetée par la Cour nationale du droit d’asile, que ses craintes en cas de retour dans son pays d’origine ont ainsi été jugées infondées ou encore qu’il a déclaré être en concubinage et père d’un enfant, les membres de sa famille n’étant toutefois pas présents sur le territoire français. Ainsi, la décision contestée comporte bien les considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Par conséquent, le moyen tiré de l’insuffisance de motivation doit être écarté.

5. En troisième lieu, il résulte de cette motivation que le préfet d’Ille-et-Vilaine a procédé à un examen particulier de la situation de M. A....

6. En quatrième lieu, aux termes de l’article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Elle est édictée après vérification du droit au séjour, en tenant notamment compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et des considérations humanitaires pouvant justifier un tel droit. (…) ».

7. Il ressort de la lecture de l’arrêté litigieux que le préfet d’Ille-et-Vilaine a examiné la situation personnelle et familiale de M. A.... Avant de l’obliger à quitter le territoire français, il a notamment relevé que l’intéressé était entré irrégulièrement en France en 2024 et que sa demande d’asile avait été rejeté. Il a également indiqué que M. A... avait affirmé être en concubinage et père d’un enfant mais que les membres de sa famille étaient absents du territoire français ou encore qu’il n’était pas dépourvu d’attaches familiales dans son pays d’origine où il avait vécu jusqu’à l’âge de 36 ans. Le préfet d’Ille-et-Vilaine doit ainsi être regardé comme ayant vérifié le droit au séjour de l’intéressé, ainsi que l’exige l’article L. 613-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, de sorte que le moyen tiré de l’erreur de droit doit être écarté.

8. En cinquième lieu, aux termes de l’article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'État. (…). Si le collège de médecins estime dans son avis que les conditions précitées sont réunies, l'autorité administrative ne peut refuser la délivrance du titre de séjour que par une décision spécialement motivée. (…) ».

9. M. A... affirme qu’il fait l’objet d’un suivi psychologique et médicamenteux en raison d’un épuisement psychique et émotionnel. A l’appui de ses allégations, il a transmis des ordonnances de médicament ainsi que des attestations de praticiens. Ces seuls éléments ne sauraient, toutefois, établir que le préfet d’Ille-et-Vilaine aurait dû saisir l’OFII avant d’édicter une obligation de quitter le territoire français à l’encontre de l’intéressé alors même qu’il est constant que l’intéressé n’a pas déposé de demande de titre de séjour sur le fondement de l’article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dès lors, le moyen doit être écarté.

10. En sixième lieu et dernier lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale. (…) ».

11. M. A... est arrivé très récemment en France et ne se prévaut pas d’attaches familiales en France dans la mesure où sa conjointe et son enfant sont restés au Burkina Faso. Par ailleurs, le requérant n’apporte aucun élément d’intégration concernant sa vie professionnelle ou affective de manière générale. A cet égard, il ne résulte pas de la lecture de l’arrêté attaqué, contrairement à ce qu’indique le requérant, que le préfet aurait exigé une exclusivité des liens familiaux en examinant sa situation. Dans ces conditions, M. A... n’est pas fondé à soutenir que le préfet d’Ille-et-Vilaine aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale, garanti par les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

12. En premier lieu, faute d’illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français, le requérant il n’est pas fondé à invoquer, par voie d’exception, l’illégalité de la décision fixant le pays de destination.

13. En deuxième lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés aux points 4 et 5 du présent jugement, les moyens relatifs à l’insuffisance de motivation et au défaut d’examen doivent être écartés.

14. En troisième lieu, aux termes de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ».

15. Dans sa requête, M. A... soutient qu’il risque d’être exposé à des traitements inhumains ou dégradants en cas de retour au Burkina Faso en raison de son opposition publique au régime politique en place. Pour étayer ses affirmations, le requérant a transmis, dans le cadre de l’instance, plusieurs articles de presse faisant état d’une insécurité au Burkina Faso et de l’existence d’une répression à l’égard des opposants politiques. Ces éléments ne sauraient toutefois établir l’existence d’une menace à l’égard de M. A..., à titre personnel, alors même que ses craintes ont été jugées infondées par les instances de l’asile. Enfin, si M. A... soutient qu’un retour dans son pays d’origine constituerait une rupture des soins dont il bénéficie actuellement, il n’est pas démontré qu’il ne pourra pas poursuivre son traitement au Burkina Faso. Il s’ensuit que le moyen tiré de la méconnaissance de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, la décision attaquée ne méconnaît pas non plus les dispositions de l’article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

16. En premier lieu, M. A... n’ayant pas démontré l’illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français, il n’est pas fondé à invoquer, par voie d’exception, l’illégalité de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français.

17. En deuxième lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés aux points 4 et 5 du présent jugement, les moyens relatifs à l’insuffisance de motivation et au défaut d’examen doivent être écartés.

18. Aux termes de l’article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. (…) ». L’article L. 612-10 du même code dispose que : « Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ».

19. En l’espèce, comme il a déjà été dit dans le présent jugement, M. A... est arrivé récemment en France et n’établit pas avoir construit une vie privée et familiale sur le territoire français. Ainsi, malgré l’absence de menace pour l’ordre public et de précédente mesure d’éloignement, le préfet pouvait édicter à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée d’un an sans méconnaître les dispositions précitées. Le moyen doit être écarté.

20. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin de suspension :

21. Aux termes de l’article L. 752-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « L'étranger dont le droit au maintien sur le territoire a pris fin en application des b ou d du 1° de l'article L. 542-2 et qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut, dans les conditions prévues à la présente section, demander au tribunal administratif la suspension de l'exécution de cette décision jusqu'à l'expiration du délai de recours devant la Cour nationale du droit d'asile ou, si celle-ci est saisie, soit jusqu'à la date de la lecture en audience publique de la décision de la cour, soit, s'il est statué par ordonnance, jusqu'à la date de la notification de celle-ci. ».

22. Il ressort des pièces du dossier que, postérieurement à l’introduction de la requête, la CNDA a rejeté par voie d’ordonnance, le 29 mai 2026, le recours effectué par M. A... à l’encontre de la décision d’irrecevabilité de sa demande de réexamen. Dès lors, les conclusions tendant à la suspension de l’arrêté du 25 février 2026 sont devenues sans objet. Il n’y a pas lieu d’y statuer.

Sur les conclusions à fin d’injonction :

23. Le présent jugement qui rejette les conclusions à fin d’annulation de la requête n’implique aucune mesure d’exécution. Il y a lieu, par suite, de rejeter les conclusions de M. A... à ce titre.

Sur les frais liés au litige :

24. Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à l’octroi d’une somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens à la partie perdante. Par suite, il y a lieu de rejeter les conclusions de M. A... présentées sur ce fondement.



D É C I D E :



Article 1er : Il n’y a pas lieu de statuer sur les conclusions de la requête de M. A... tendant à la suspension de l’arrêté du 25 février 2026.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A... est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B... A... et à la préfète d’Ille-et-Vilaine.


Délibéré après l’audience du 17 septembre 2026, à laquelle siégeaient :

M. Lemoine, président,
M. Le Roux, premier conseiller,
Mme Le Berre, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2026.


La rapporteure,


signé


A. Le Berre

Le président,


signé


F. Lemoine

La greffière,


signé


P. Guéguen


La République mande et ordonne à la préfète d’Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.