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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-1704019

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-1704019

jeudi 7 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-1704019
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantASTERIO - CABINET D'AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 6 juillet 2017, le 18 septembre 2017 et le 17 mars 2022, la société Axis, venant aux droits de la société Aviabel, représentée par Me Guijarro, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner solidairement la commune de Morzine-Avoriaz et son assureur, la SMACL, à lui verser la somme de 469 765,01 euros, outre intérêts au taux légal à compter du 22 février 2017 et capitalisation des intérêts ;

2°) de mettre à la charge solidairement de la commune de Morzine-Avoriaz et de la SMACL la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La société Axis soutient que :

- le lien de causalité entre son dommage et l'ouvrage public est établi ;

- la responsabilité de la commune de Morzine-Avoriaz est engagée en raison de la non-conformité de l'altisurface ;

- la responsabilité de la commune de Morzine-Avoriaz est engagée au titre de son obligation d'entretien normal de l'ouvrage public ;

- les fautes du pilote sont de nature à réduire de 30 % maximum le montant des condamnations à mettre à la charge de la commune ;

-l'assureur de la commune doit être condamné solidairement avec la commune des sommes qui seront mises à sa charge.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 avril 2019, la commune de Morzine-Avoriaz et la société SMACL, représentées par Me Bracq concluent au rejet de la requête et à la mise à la charge de la requérante des entiers dépens et de la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative. Elles soutiennent que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 13 avril 2022, la clôture d'instruction a été fixée au même jour.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code des assurances ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- les conclusions de M. Heintz, rapporteur public,

- et les observations de Me Guijarro, représentant la société Axis, et de Me Teston, représentant la commune de Morzine-Avoriaz et la société SMACL.

Considérant ce qui suit :

1. Le 12 mars 2015, alors qu'elle évoluait à ski sur le domaine skiable de la commune de Morzine-Avoriaz, Mme D a été percutée par un avion de tourisme piloté par M. B, assuré auprès de la société Aviabel. Mme D a été grièvement blessée. Par un courrier reçu le 28 février 2017, la société Aviabel a formé une demande indemnitaire auprès de la commune de Morzine-Avoriaz pour obtenir le remboursement de l'ensemble des sommes versées à la victime. Par un jugement du 27 septembre 2021, le tribunal judiciaire de Thonon-les-Bains a condamné la société Axis, venant aux droits de la société Aviabel, à verser à Mme D la somme de 520 696,65 euros, de laquelle doivent être déduites les provisions déjà versées à hauteur de 196 000 euros. Par une requête enregistrée le 6 juillet 2017 et aux termes de son dernier mémoire, la société Axis demande au tribunal de condamner solidairement la commune de Morzine-Avoriaz et la société SMACL à lui verser la somme de 469 765,01 euros.

Sur la responsabilité de la commune de Morzine-Avoriaz :

2. Aux termes de l'article L. 121-12 du code des assurances : " L'assureur qui a payé l'indemnité d'assurance est subrogé, jusqu'à concurrence de cette indemnité, dans les droits et actions de l'assuré contre les tiers qui, par leur fait, ont causé le dommage ayant donné lieu à la responsabilité de l'assureur. () ". Il résulte des dispositions de l'article L. 121-12 du code des assurances cité ci-dessus que la subrogation légale de l'assureur dans les droits et actions de l'assuré est subordonnée au seul paiement à l'assuré de l'indemnité d'assurance en exécution du contrat d'assurance et ce, dans la limite de la somme versée.

3. La responsabilité de l'administration peut être engagée à raison de la faute qu'elle a commise, ou lorsqu'il s'agit d'un ouvrage public, pour défaut d'entretien normal de cet ouvrage, pour autant qu'il en soit résulté un préjudice direct et certain. Lorsque cette faute ou ce défaut d'entretien et la faute d'un tiers ont concouru à la réalisation d'un même dommage, le tiers co-auteur qui, comme en l'espèce, a été condamné par le juge judiciaire à indemniser la victime peut se retourner contre l'administration en invoquant la faute de cette dernière ou le défaut d'entretien de l'ouvrage. Sa demande a le caractère d'une action subrogatoire fondée sur les droits de la victime à l'égard de l'administration et il peut donc se voir opposer l'ensemble des moyens de défense qui auraient pu l'être à la victime. En outre, eu égard à l'objet d'une telle action, qui vise à assurer la répartition de la charge de la réparation du dommage entre ses co-auteurs, sa propre faute lui est également opposable.

4. En premier lieu, la société Axis agit en qualité de subrogée de son assuré M. B.

5. Il appartient à l'usager d'un ouvrage public qui demande réparation d'un préjudice qu'il estime imputable à cet ouvrage de rapporter la preuve de l'existence d'un lien de causalité entre le préjudice invoqué et l'ouvrage. Le maître de l'ouvrage ne peut être exonéré de l'obligation d'indemniser la victime qu'en rapportant, à son tour, la preuve soit de l'entretien normal de l'ouvrage, soit que le dommage est imputable à une faute de la victime ou à un cas de force majeure.

6. Il résulte de l'instruction que M. B, au décollage de son avion, l'a aligné à gauche de la piste sans avoir constaté qu'il y avait à cet endroit un dévers. L'avion, lors du décollage, a alors glissé dans le dévers, sans pouvoir décoller, a traversé une première piste puis une deuxième sur laquelle il a percuté Mme D, qui évoluait à ski.

7. Si la commune de Morzine-Avoriaz soutient que les conclusions sont mal dirigées en ce qu'elle n'avait pas la charge de l'entretien de l'altisurface confié à l'aéroclub de Morzine, il résulte de l'instruction et notamment du rapport du bureau d'enquêtes et d'analyses pour la sécurité de l'aviation civile , que l'aéroclub, avait cessé toute activité depuis plusieurs années à la date de l'accident et que l'entretien de l'altisurface, situé sur le domaine public de la commune, se limitait au damage de la piste de décollage par les services municipaux. Par conséquent, la commune de Morzine-Avoriaz n'est pas fondée à soutenir qu'elle n'était pas responsable de l'entretien de l'altisurface.

8. La société Axis qui a indemnisé pour le compte de M. B, Mme D, soutient d'une part que la piste de l'altisurface était non-conforme en raison de sa proximité avec les pistes de ski de la station. Toutefois, elle ne l'établit pas, alors qu'il résulte de l'instruction que l'implantation de l'altisurface a été décidée après plusieurs études de la direction générale de l'aviation civile, la gendarmerie de l'Air, la police des frontières, l'Armée, les douanes et la préfecture de Haute-Savoie et que si cette implantation date de 1981, aucun élément n'est produit sur l'évolution du domaine skiable et ses éventuelles conséquences sur l'implantation de cet altisurface.

9. La société Axis soutient d'autre part, que l'absence de délimitation de la piste de décollage et d'atterrissage constitue un défaut d'entretien. Il résulte de l'instruction, et n'est pas contesté que le jour de l'accident, les côtés de la piste n'étaient pas délimités par des fanions de couleur vive sur des piquets, contrairement aux dispositions de l'article 3 de l'arrêté du préfet de la Haute-Savoie du 10 mars 1981 autorisant l'ouverture de l'altisurface. La société Axis est donc fondée à soutenir que la piste de l'altisurface de la commune de Morzine-Avoriaz présentait le jour de l'accident un défaut d'entretien normal.

10. Toutefois, il résulte également de l'instruction que le pilote, inexpérimenté sur cette piste, s'est volontairement placé à gauche pour éviter à droite des zones de goudron apparentes alors que ces zones n'empêchaient pas le pilote d'utiliser la piste en l'état. Le pilote n'avait par ailleurs pas fait de repérage à pied au préalable, ce qui lui aurait permis de constater la dangerosité du dévers situé à gauche de la piste, or l'alignement de l'avion en dehors des limites latérales de la piste par le pilote a entraîné sa perte de contrôle. Enfin si la délimitation de la piste n'était pas matérialisée par des fanions de couleur, le pilote avait été destinataire de la fiche éditée par l'association française de pilotes de montagne mentionnant cette délimitation. Par conséquent, la commune de Morzine-Avoriaz est fondée à soutenir que la faute du pilote est de nature à l'exonérer à hauteur de 80 %.

11. En second lieu, la société Axis agit en qualité de subrogée dans les droits de Mme D. Elle soutient à cet égard que l'altisurface présentait une dangerosité pour les usagers des pistes au regard de son implantation, qu'elle n'était pas signalée aux skieurs et qu'elle ne permettait pas à ses usagers de l'utiliser en toute sécurité. Toutefois, les dommages dont a souffert Mme D ne découle pas directement de l'ouvrage public constitué par l'altisurface mais pas le fait qu'elle a été heurtée par l'avion piloté par M. B. Par conséquent, les conclusions indemnitaires présentées par la société Axis en qualité de subrogée dans les droits de Mme D doivent être rejetées.

Sur les préjudices :

12. Il résulte de l'instruction que le tribunal judiciaire de Thonon-les-Bains a condamné la société Axis, venant aux droits de la société Aviabel, à verser à Mme D la somme de 520 596,65 euros. Par conséquent, compte tenu du partage de responsabilité retenu au point 10, il y a lieu de condamner solidairement la commune de Morzine-Avoriaz et son assureur la société SMACL à verser à la société Axis la somme de 104 119 euros. Cette somme produira intérêts à compter du 28 février 2017, date de réception de la demande indemnitaire. Les intérêts échus le 28 février 2018 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette dernière date seront capitalisés pour produire eux-mêmes intérêts.

Sur les frais liés au litige :

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la société Axis, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que la commune de Morzine-Avoriaz et la société SMACL demandent au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge solidairement de la commune de Morzine-Avoriaz et de la société SMACL une somme de 1500 euros au titre des frais exposés par la société Axis et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La commune de Morzine-Avoriaz et la société SMACL sont condamnées solidairement à verser à la société Axis la somme de 104 119 euros, avec intérêts au taux légal à compter du 28 février 2017. Les intérêts échus le 28 février 2018 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette dernière date seront capitalisés pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : La commune de Morzine-Avoriaz et la société SMACL verseront solidairement à la société Axis une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société Axis, à la commune de Morzine-Avoriaz et à la société SMACL.

Délibéré après l'audience du 21 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Paquet, présidente,

M. A et Mme C, premiers conseillers.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 juillet 2022.

La rapporteure,

AS. C

La présidente,

D. PAQUET

La greffière,

J. BONINO

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Savoie en ce qui le concerne, ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun entre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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