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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-1906166

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-1906166

mardi 29 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-1906166
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation6ème Chambre
Avocat requérantSELARL TEYSSIER AVOCAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 18 septembre 2019 et le 18 mai 2020, Mme B C, représentée par Me Teyssier, demande au tribunal, dans le dernier de ses écritures:

1°) de condamner le département de l'Isère à lui verser une indemnité totale de 90 546 euros en réparation du préjudice subi en raison du retrait de son agrément d'assistante familiale ;

2°) de mettre à la charge du département de l'Isère la somme de 1 700 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme C soutient que :

- son précédent recours était un recours pour excès de pouvoir ; il n'y a dès lors pas identité d'objet avec le présent litige et l'autorité de chose jugée par le tribunal administratif en octobre 2018 ne saurait lui être opposée ;

- l'illégalité de la décision du 3 juin 2016 par laquelle le département de l'Isère lui a retiré son agrément d'assistante familiale constitue une faute de nature à engager sa responsabilité ;

- de la date de sa suspension en 2016 au 1er avril 2019, date d'ouverture de ses droits à retraite, elle a subi en raison de cette illégalité un préjudice matériel résultant de la différence entre les revenus dont elle a été privée du fait de cette décision et les revenus de remplacement dont elle a bénéficiés ; elle demande à en être indemnisée à hauteur de 55 042 euros brut (15 414,68 euros pour 2016, 17 386,54 euros pour 2017, 17 816,17 euros pour 2018 et 4 425,48 euros pour 2019), auxquels il convient d'ajouter 5 504 euros de congés payés afférents ; elle a également un préjudice lié à la perte de chance sérieuse de voir son contrat renouvelé ;

- en dépit d'une baisse de revenus, elle a dû faire face au remboursement d'un prêt bancaire ; elle a également été affectée psychologiquement par les accusations mensongères portées à l'encontre de son mari et a été contrainte de prendre des anxiolytiques ; elle a ainsi subi un préjudice moral dont elle demande réparation à hauteur de 30 000 euros.

Par un mémoire en défense enregistré le 27 janvier 2020, le département de l'Isère conclut au rejet de la requête et demande qu'une somme de 1 700 euros soit mise à la charge de Mme C au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Le département de l'Isère fait valoir que :

- la requête est irrecevable car elle méconnaît l'autorité de chose jugée attachée au jugement du tribunal administratif de Grenoble n°1606652 du 31 octobre 2018 qui avait écarté les demandes indemnitaires de la requérante ;

- aucune faute de l'administration ne saurait être caractérisée durant la période de suspension de l'agrément, cette décision étant devenue définitive ;

- le département de l'Isère n'est débiteur d'aucune somme à son égard pour la période du 4 juin 2016 au 24 juin 2016 ;

- l'agrément de Mme C, qui a été réintégré dans l'ordonnancement juridique à la suite de l'annulation de son licenciement, expirait le 24 juin 2016 ; dès lors, postérieurement à cette date, l'illégalité de son licenciement est sans lien avec les indemnités demandées ;

- le préjudice moral allégué n'est pas suffisamment justifié ni caractérisé.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur l'engagement de la responsabilité sans faute du défendeur, à raison de la charge anormale que Mme C a été contrainte de supporter, dans l'intérêt général, dès la suspension de son agrément.

Un courrier a été adressé le 15 juin 2020 aux parties en application des dispositions de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative, les informant de la date ou de la période à laquelle il est envisagé d'appeler l'affaire à l'audience et précisant la date à partir de laquelle l'instruction pourra être close dans les conditions prévues par le dernier alinéa de l'article R. 613-1 et le dernier alinéa de l'article R. 613-2.

Par un avis d'audience du 27 octobre 2022, la clôture d'instruction a été prononcée le jour même.

Un mémoire présenté pour Mme C a été enregistré le 10 novembre 2022, postérieurement à la clôture d'instruction.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 15 novembre 2022:

- le rapport de Mme E,

- les conclusions de M. D,

- et les observations de Mme A, représentant le département de l'Isère.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C bénéficiait depuis 2002 d'un agrément en qualité d'assistante familiale, en application des dispositions de l'article L. 421-2 et suivants de l'action sociale et des familles. Le 4 février 2016, son agrément a été suspendu à titre conservatoire par le président du conseil départemental de l'Isère, une enquête préliminaire ayant été ouverte par l'autorité judiciaire en raison de déclarations d'une mineure de 13 ans placée chez Mme C incriminant le comportement de son mari. A la suite, le président du conseil départemental de l'Isère a procédé au retrait de son agrément le 3 juin 2016, avant de la licencier par une décision du 7 juin 2016. Ces deux dernières décisions ont été annulées par un jugement du tribunal administratif de Grenoble n° 1606652 lu le 31 octobre 2018, qui a par ailleurs rejeté les conclusions indemnitaires de la requête. Dans la présente instance, Mme C demande au Tribunal de condamner le département de l'Isère à lui verser une indemnité totale de 90 546 euros destinée à réparer les préjudices financier et moral subis en raison des conditions de son éviction du service.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. Le jugement du tribunal administratif de Grenoble du 31 octobre 2018 précité par lequel ont été rejetées les conclusions indemnitaires de Mme C se fonde sur la constatation que lesdites conclusions étaient dépourvues de faits et moyens. Ainsi, les motifs de ce premier jugement ne reposent pas sur la même cause juridique que la présente requête de Mme C qui est dûment motivée en application de l'article R. 411-1 du code de justice administrative. Dès lors, en l'absence d'identité de cause, le jugement du 31 octobre 2018 ne saurait être regardé comme faisant obstacle, pour un motif de l'autorité de la chose jugée, à ce que Mme C puisse présenter dans la présente instance des conclusions indemnitaires ayant le même objet que les précédentes.

Sur la responsabilité sans faute, du département de l'Isère à raison de la décision de suspension du 4 février 2016 :

3. Le département de l'Isère se borne à soutenir que sa responsabilité ne saurait être engagée dès lors que la légalité de la décision de suspension n'a pas été contestée devant le tribunal administratif.

4. En application de l'article L. 421-6 du code de l'action sociale et des familles, le président du conseil départemental peut, en cas d'urgence, suspendre l'agrément nécessaire pour exercer la profession d'assistant maternel ou d'assistant familial, en se fondant sur des éléments suffisamment précis et vraisemblables, permettant de suspecter que les conditions d'accueil garantissant la sécurité, la santé et l'épanouissement du ou des enfants accueillis ne sont plus remplies. Dans le cas où, sans que cette suspension soit illégale, la suspicion qui l'avait motivée n'est pas confirmée, les griefs s'étant révélés par la suite infondés, l'intéressé, qui subit de ce fait un préjudice grave et spécial, est ainsi contraint de supporter, dans l'intérêt général, une charge qu'il ne doit pas normalement assumer et dont il est, par suite, fondé à demander réparation à la collectivité.

5. Ainsi, même si la suspension du 4 février 2016 est devenue définitive faute d'avoir été contestée et que Mme C n'en remet au demeurant pas sérieusement en cause la légalité à l'appui de ses demandes indemnitaires dans le cadre de la présente instance, il n'en demeure pas moins que l'administration a fait peser sur Mme C une charge anormale en lui faisant supporter les conséquences de cette décision qui, si elle était légale lorsqu'elle est intervenue, s'appuyait sur des griefs qui se sont révélés par la suite infondés. Dès lors et contrairement à ce que soutient le département l'Isère, cette décision de suspension est de nature à engager la responsabilité de cette collectivité, même si elle n'est pas entachée d'illégalité fautive.

Sur la responsabilité pour faute du département de l'Isère, à raison des décisions de retrait d'agrément et de licenciement :

6. Mme C demande à être indemnisée des préjudices qu'elle estime avoir subis en raison de l'illégalité des décisions de retrait d'agrément et de licenciement citées au point 1, annulées par le tribunal de céans pour un motif de légalité interne, l'enquête évoquée au point 1 ayant été classé sans suite. Mme C est ainsi en droit d'obtenir réparation des préjudices directs et certains qui ont pu en résulter pour elle.

Sur le préjudice financier entre le 4 février et le 23 juin 2016 :

7. Mme C, qui pourrait solliciter le rétablissement de ses droits à pension si elle s'y croit fondée, ne saurait en revanche demander une indemnité sur la base des rémunérations brutes perçues. Compte tenu, d'une part, des revenus que Mme C pouvait escompter percevoir au cours de la période de suspension et de retrait, déterminés à partir des montants mensuels nets des salaires perçus par elle en 2015, incluant les congés annuels auxquels elle aurait eu droit mais hors les forfaits enfants liés à la présence effective d'enfants au domicile (soit une moyenne mensuelle de 1 900 euros net) et, d'autre part, les rémunérations réellement perçues par l'intéressée au cours de cette période à hauteur de 6 551 euros, tels qu'ils résultent des bulletins de paie transmis, Mme C a subi un préjudice financier qu'il convient de fixer à 2 950 euros, tous intérêts compris, sans qu'il y ait lieu, contrairement à ce que soutient le département de l'Isère, de retrancher de cette somme le montant de l'indemnité de licenciement qui ne constitue pas un élément de rémunération.

Sur le préjudice résultant de la perte de chance sérieuse de voir son agrément renouvelé à compter du 23 juin 2016 :

8. L'agrément de Mme C qui a été retiré à compter du 9 juin 2016 expirait le 23 juin suivant et il résulte de l'instruction qu'elle en avait demandé le renouvellement, demande à laquelle le département de l'Isère n'a pas donné suite. Toutefois, il ne résulte pas de l'instruction que le refus de renouvellement de cet agrément trouve un motif autre que les faits ayant conduit à l'ouverture de l'enquête préliminaire citée au point 1. Ainsi, il y a lieu de considérer que le retrait illégal de son agrément a privé Mme C d'une chance sérieuse d'en obtenir le renouvellement à l'échéance. Il sera fait une juste appréciation du préjudice de perte de chance subi par Mme C sur la période comprise entre le 24 juin 2016 et le 31 mars 2019, date à laquelle les droits à retraite de Mme C étaient ouverts, en l'évaluant à 18 000 euros, tous intérêts compris, indemnité qui tient compte des rémunérations qu'elle aurait pu percevoir durant cette période à laquelle il convient de retrancher les rémunérations effectivement perçues et d'opérer un abattement de 10% tenant à l'absence d'automaticité du renouvellement de l'agrément.

Sur le préjudice moral :

9. Compte tenu des motifs de l'annulation de la décision de retrait d'agrément illégal et eu égard à la gravité des griefs reprochés au mari de l'intéressée qui ont fondé la suspension, l'ensemble des décisions prises par le département de l'Isère à compter de février 2016 a eu nécessairement des répercussions importantes pour Mme C particulièrement concernant sa réputation personnelle et professionnelle. Dans ces conditions, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral subi par l'intéressée en l'évaluant à 3 000 euros, tous intérêts compris.

10. Il résulte de tout ce qui précède que le département de l'Isère doit être condamné à verser à Mme C une indemnité totale de 23 950 euros, tous intérêts compris.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du département de l'Isère une somme de 1 500 euros à verser à Mme C. Les conclusions présentées par le département de l'Isère, partie perdante, doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Le département de l'Isère est condamné à verser à Mme C une indemnité de 23 950 euros, tous intérêts compris.

Article 2 : Le département de l'Isère versera à Mme C la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C et au département de l'Isère.

Délibéré après l'audience du 15 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Vial-Pailler, président,

Mme Frapolli, premier conseiller,

Mme Fourcade, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 novembre 2022.

Le rapporteur,

I. E

Le président,

C. VIAL-PAILLER

Le greffier,

G. MORAND

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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