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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2000755

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2000755

mardi 27 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2000755
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation6ème Chambre
Avocat requérantLEGEAY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 4 février 2020 et 5 octobre 2021, Mme A B, représentée par Me Legeay, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 9 décembre 2019 par laquelle la commune de Tullins a refusé de renouveler son contrat au-delà du 31 décembre 2019 ainsi que la décision du 31 décembre 2019 par laquelle commune de Tullins a décidé de ne pas renouveler son contrat ;

2°) de condamner la commune de Tullins à lui verser une somme de 20 000 euros en réparation du préjudice subi ;

3°) de mettre à la charge de la commune de Tullins une somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision qui lui a été notifiée le 9 décembre 2019 a été prise par une autorité incompétente ;

- la procédure prévue à l'article 38-1 du décret n°88-145 du 15 février 1988 n'a pas été respectée en ce que l'intéressée n'a pas bénéficié d'un délai de prévenance ni d'un entretien préalable ;

- son arrêté de nomination du 3 septembre 2015 ne prévoit aucun terme, si bien qu'il doit être regardé comme un contrat à durée indéterminée ;

- elle a été employée en CDD du 15 septembre 2014 au 31 décembre 2019 ; elle a ainsi fait l'objet d'un recours abusif au CDD ;

- la commune a commis des fautes en prévoyant une période d'essai d'un mois dans son contrat du 13 décembre 2018 et en lui notifiant oralement la décision de non-renouvellement ;

- elle a subi un préjudice financier et moral.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 avril 2020, la commune de Tullins, représentée par Me Cottignies, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 1 500 euros soit mise à la charge de Mme B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La commune fait valoir que :

- les conclusions indemnitaires sont irrecevables, faute d'avoir été précédées d'une demande préalable ;

- les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n°84-53 du 26 janvier 1984 ;

- le décret n°88-145 du 15 février 1988 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. d'Argenson, premier conseiller,

- les conclusions de M. Argentin, rapporteur public,

- les observations de Me Legeay, représentant Mme B ;

- et les observations de Me Deguerry, représentant la commune de Tullins.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, assistante d'enseignement artistique non titulaire, a exercé les fonctions d'enseignante de flûte traversière à l'école municipale de musique et de danse de la commune de Tullins, à temps non complet, par trois contrats successifs, du 15 septembre 2014 au 31 décembre 2019. Son poste ayant été déclaré vacant à compter du 1er janvier 2020, Mme B a adressé sa candidature pour y postuler. Le 9 décembre 2020, elle a été informée par le directeur de l'école de musique que sa candidature n'était pas retenue et que son contrat ne serait pas renouvelé au-delà du 31 décembre 2019. Dans la présente instance, Mme B demande l'annulation de cette décision, ainsi que de la décision du 31 décembre 2019 par laquelle la commune de Tullins a décidé de ne pas renouveler son contrat et la condamnation de la commune de Tullins à l'indemnisation des préjudices qu'elle estime avoir subi du fait des fautes commises par la commune et de son recours abusif aux CDD.

Sur la fin de non-recevoir :

2. Il ressort des pièces du dossier que Mme B, par l'intermédiaire de son conseil, a adressé à la commune de Tullins, par un courrier du 3 février 2020 avec accusé de réception, une demande indemnitaire préalable. La fin de non-recevoir tirée du défaut de recours indemnitaire préalable ayant lié le contentieux doit donc être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

Sans qu'il soit besoin de statuer sur la recevabilité des conclusions dirigées contre l'information du 9 décembre 2020 :

3. Aux termes de l'article 38-1 du décret susvisé du 15 février 1988 : " I.- Lorsqu'un agent contractuel a été engagé pour une durée déterminée susceptible d'être renouvelée en application des dispositions législatives ou réglementaires qui lui sont applicables, l'autorité territoriale lui notifie son intention de renouveler ou non l'engagement au plus tard : () / -deux mois avant le terme de l'engagement pour l'agent recruté pour une durée égale ou supérieure à deux ans ; () La notification de la décision finale doit être précédée d'un entretien lorsque le contrat est susceptible d'être reconduit pour une durée indéterminée ou lorsque la durée du contrat ou de l'ensemble des contrats conclus sur emploi permanent conformément à l'article 3-3 de la loi du 26 janvier 1984 susvisée est supérieure ou égale à trois ans. () ".

4. La circonstance que l'arrêté du 3 septembre 2015 portant nomination de Mme B dans les fonctions d'enseignante artistique non titulaire à compter du 1er septembre 2015 ne comporte pas de terme n'est pas de nature à conférer à cet arrêté la nature d'un contrat à durée indéterminée, dès lors, d'une part, qu'il n'est ni établi ni même allégué que l'intéressée aurait rempli les conditions légales pour bénéficier d'un tel contrat, d'autre part, et en tout état de cause, que l'intéressée a, par la suite, été recrutée par un nouveau contrat à durée déterminée signé le 13 décembre 2018. Le moyen tiré de ce que Mme B aurait, lorsque la commune de Tullins a décidé de ne pas renouveler ce dernier contrat, été en réalité titulaire d'un contrat à durée indéterminée, doit donc être écarté.

5. Mme B soutient que le non-renouvellement de son contrat lui a été notifié oralement le 9 décembre 2020 par le directeur de l'école de musique de la commune, en méconnaissance du délai de prévenance de deux mois prévu par les dispositions précitées, et n'a pas été précédé d'un entretien préalable, également en méconnaissance de ces dispositions. Toutefois, ces circonstances sont sans influence sur la décision du 31 décembre 2019 par laquelle la commune a décidé de ne pas renouveler son contrat.

6. Si la décision contestée a été formellement portée à la connaissance de Mme B par l'intermédiaire du directeur de l'école de musique le 9 décembre 2020, il n'est ni sérieusement allégué ni établi que cette décision n'aurait pas été prise par une autre autorité que le maire de la commune, dont la compétence à cet effet n'est pas contestée. Le moyen tiré de l'incompétence de la décision attaquée doit, par suite, être écarté.

Sur les conclusions indemnitaires :

7. Aux termes de l'article 3 de la loi n°84-53 du 26 janvier 1984, dans sa version alors en vigueur : " Les collectivités et établissements mentionnés à l'article 2 peuvent recruter temporairement des agents contractuels sur des emplois non permanents pour faire face à un besoin lié à : 1° Un accroissement temporaire d'activité, pour une durée maximale de douze mois, compte tenu, le cas échéant, du renouvellement du contrat, pendant une même période de dix-huit mois consécutifs ; () ". Aux termes de l'article 3-2 de la même loi : " Par dérogation au principe énoncé à l'article 3 de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 précitée et pour les besoins de continuité du service, les emplois permanents des collectivités et établissements mentionnés à l'article 2 de la présente loi peuvent être occupés par des agents contractuels pour faire face à une vacance temporaire d'emploi dans l'attente du recrutement d'un fonctionnaire. / Le contrat est conclu pour une durée déterminée qui ne peut excéder un an. Il ne peut l'être que lorsque la communication requise à l'article 41 a été effectuée. / Sa durée peut être prolongée, dans la limite d'une durée totale de deux ans, lorsque, au terme de la durée fixée au deuxième alinéa du présent article, la procédure de recrutement pour pourvoir l'emploi par un fonctionnaire n'a pu aboutir. "

8. Si en vertu des articles 3 et suivants de la loi du 26 janvier 1984 susvisée, les collectivités territoriales peuvent recruter des agents non-titulaires en vue d'assurer des remplacements momentanés ou d'effectuer des tâches à caractère temporaire ou saisonnier par contrat à durée déterminée, et disposent ainsi de la possibilité de recourir, le cas échéant, à une succession de contrats à durée déterminée, ces dispositions ne font pas obstacle à ce qu'en cas de renouvellement abusif de tels contrats, l'agent concerné puisse se voir reconnaître un droit à l'indemnisation du préjudice éventuellement subi lors de l'interruption de la relation d'emploi, quand bien même il ne remplirait pas les conditions pour se voir offrir un contrat à durée indéterminée. Pour apprécier si le recours à des contrats à durée déterminée successifs présente un caractère abusif, il incombe au juge de prendre en compte l'ensemble des circonstances de fait qui lui sont soumises, notamment la nature des fonctions exercées, le type d'organisme employeur ainsi que le nombre et la durée cumulée des contrats en cause. Le préjudice de l'agent peut alors notamment être évalué en fonction des avantages financiers auxquels il aurait pu prétendre en cas de licenciement s'il avait été employé dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée.

9. Il résulte de l'instruction que Mme B a été recrutée de façon continue, par trois contrats successifs, du 15 septembre 2014 au 31 décembre 2019 pour exercer les fonctions d'enseignant de flûte traversière à l'école municipale de musique et de danse de la commune de Tullins, à temps non complet. Si la commune soutient que ces contrats ont été conclus sur le fondement de l'article 3-2 précité de la loi du 13 juillet 1983 pour faire face à une vacance temporaire d'emploi dans l'attente du recrutement d'un fonctionnaire, elle ne produit aucun élément de nature à démontrer qu'elle aurait d'une quelconque manière chercher à recruter un fonctionnaire pour pourvoir ce poste avant le 1er octobre 2019, date où la commune a déclaré la vacance de ce poste auprès du centre de gestion et organisé le recrutement correspondant. En outre, si, comme il a été dit précédemment, la circonstance que le contrat signé le 3 septembre 2015 ne comportait pas de terme ne saurait lui conférer le caractère d'un contrat à durée indéterminée, il en a résulté que Mme B s'est trouvée employée du 1er septembre 2015 au 1er janvier 2019 sur la base d'un contrat sans terme et pour une durée non prévue par les textes, dans des conditions qui ont pu laisser penser à Mme B qu'elle était titulaire d'un contrat à durée indéterminée. Dans ces conditions, Mme B est fondée à soutenir que la commune de Tullins a recouru abusivement à une succession de contrats à durée déterminée, et à solliciter la réparation du préjudice subi lors de l'interruption de la relation de travail.

10. En vertu de l'article 46 du décret du 15 février 1988 pris pour l'application de l'article 136 de la loi du 26 janvier 1984 modifiée portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique territoriale et relatif aux agents contractuels de la fonction publique territoriale, l'indemnité de licenciement d'un agent en contrat à durée indéterminée correspond pour les douze premières années de service à la moitié de la rémunération de base multipliée par le nombre d'années d'ancienneté. En vertu de l'article 45 du même décret, la rémunération servant de base au calcul de l'indemnité de licenciement est la dernière rémunération nette des cotisations de la sécurité sociale et, le cas échéant, des cotisations d'un régime de prévoyance complémentaire, effectivement perçue au cours du mois civil précédant le licenciement. Elle ne comprend ni les prestations familiales, ni le supplément familial de traitement, ni les indemnités pour travaux supplémentaires ou autres indemnités accessoires. Le montant de la rémunération servant de base au calcul de l'indemnité de licenciement d'un agent employé à temps partiel est égal au montant de la rémunération définie à l'alinéa précédent qu'il aurait perçue s'il avait été employé à temps complet.

11. Comme indiqué au point 8, l'agent qui a subi un renouvellement abusif de contrats à durée déterminée peut prétendre à une indemnisation du préjudice qu'il subit lors de l'interruption de la relation d'emploi, fixée en fonction des avantages financiers dus en cas de licenciement dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée, et parmi lesquels figure l'indemnité de licenciement prévue par les dispositions rappelées au point 10. Il résulte de l'instruction que Mme B a été employée par la commune de Tullins du 15 septembre 2014 au 31 décembre 2019, durée qu'il y a lieu de retenir pour la détermination de son ancienneté, soit 5,3 ans. L'instruction ne permet pas de procéder au calcul de l'indemnité à laquelle a droit Mme B. Il y a lieu de renvoyer l'intéressée devant la commune de Tullins afin qu'il soit procédé à sa liquidation dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, en lui versant une indemnisation correspondant à la moitié du montant de sa rémunération de base, par référence à sa rémunération du mois de décembre 2019, multipliée par 5,3 soit l'ancienneté à prendre en compte.

12. Il ressort des pièces du dossier, et il n'est pas sérieusement contesté par la commune, que Mme B n'a été formellement informée du non-renouvellement de son contrat que le 9 décembre 2019, alors que son contrat se terminait au 31 décembre 2019, en méconnaissance du délai de préavis de 2 mois prévu par l'article 38-1 précité du décret du 15 février 1988. Il est constant, en outre, que le non-renouvellement de son contrat n'a pas été précédé d'un entretien préalable, en méconnaissance des mêmes dispositions. Eu égard à la durée d'emploi de Mme B dans ses fonctions d'enseignement artistique et à l'intensité du lien pédagogique qu'elle a nécessairement lié avec ses élèves et les parents qui a été rompu dans des délais très courts, il y a lieu de reconnaître à l'intéressée l'existence d'un préjudice moral résultant de ces deux fautes, dont il sera fait une juste appréciation en le fixant à la somme de 1 000 euros. En revanche, Mme B, qui indique avoir retrouvé un emploi dès le mois de janvier 2020 et avoir été indemnisée par Pôle emploi, n'établit pas avoir subi un préjudice financier résultant de ces mêmes fautes.

13. S'il est constant que le dernier contrat signé par Mme B prévoyait une période d'essai, en méconnaissance de l'article 4 du décret susvisé du décret du 15 février 1988, Mme B n'invoque aucun préjudice particulier que cette faute, qui n'est pas contestée, aurait pu lui causer. Les conclusions de sa requête à ce titre doivent être rejetées.

Sur l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative

1. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la commune de Tullins une somme de 1 200 euros à verser à Mme B. Les conclusions présentées par la commune de Tullins doivent être rejetées.

DECIDE :

Article 1er : La commune de Tullins est condamnée à verser à Mme B la somme de 1 000 euros au titre du préjudice moral.

Article 2 : Mme B est renvoyée devant la commune de Tullins afin qu'il soit procédé à l'indemnisation de son préjudice financier dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, selon les modalités indiquées aux points 10 et 11.

Article 3 : La commune de Tullins versera à Mme B la somme de 1 200 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions des requêtes de Mme B est rejeté.

Article 5 : Les conclusions présentées par la commune de Tullins sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et à la commune de Tullins.

Délibéré après l'audience du 13 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Vial-Pailler, président,

M. d'Argenson, premier conseiller,

Mme Frapolli, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 septembre 2022.

Le rapporteur,

P.-H. D'ARGENSON

Le président,

C. VIAL-PAILLERLe greffier,

G. MORAND

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2000755

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