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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2002430

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2002430

jeudi 29 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2002430
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantCABINET AYACHESALAMA

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I- Par une requête et un mémoire enregistrés sous le n° 2002430 le 14 avril 2020 et le 14 décembre 2021, le département de la Drôme, représenté par Me Jourdan, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler le titre de perception d'un montant de 4 180,33 euros émis le 20 novembre 2018 ainsi que les titres de perception d'un montant de 33 696,20 euros, de 308 337,43 euros, de 50 083,27 euros et de 26 580,99 euros émis le 16 avril 2019 par la direction régionale des finances publiques (DRFIP) Auvergne-Rhône-Alpes ;

2°) d'annuler la décision implicite par laquelle l'Etat a procédé à un compensation d'office entre les indus de taxe d'aménagement pour la période 2013 à 2017 et les recettes 2019 de cette taxe, ensemble la décision implicite par laquelle le directeur régional des finances publiques Auvergne-Rhône-Alpes a rejeté sa demande tendant au remboursement de la somme de 453 730, 20 euros ;

3°) d'enjoindre à l'Etat, à titre principal, à lui verser la somme de 876 608,42 euros, et à défaut la somme de 491 139,45 euros, assortie des intérêts moratoires calculés à compter du 19 décembre 2019 ainsi que la capitalisation de ces intérêts ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- les titres de recettes ne lui ont pas été notifiés avant le courrier du 19 novembre 2019 ;

- la mise en œuvre d'un mécanisme de compensation légale à l'encontre d'une personne publique est irrégulière ;

- l'Etat n'est pas fondé à réclamer le remboursement de ces sommes uniquement imputable à une faute de sa part dans le processus de recouvrement ;

- les sommes réclamées sont prescrites pour un montant total de 491 139,45 euros car le titre de recette émis le 20 novembre 2018 est prescrit et les créances nées en 2013 pour un montant de 18 743,98 euros ainsi qu'en 2014 pour un montant de 320 889,82 euros sont prescrites en application de la prescription quadriennale régulièrement opposée.

Par un mémoire en défense enregistré le 18 janvier 2022, le directeur régional des finances publiques Auvergne-Rhône-Alpes et du département du Rhône conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- l'action du département contre les titres de perception en litige est forclose dès lors que les cinq titres de perception lui ont été valablement notifiés via l'outil CHORUS PRO le 28 novembre 2018 s'agissant du titre émis le 20 novembre 2018 et le 25 avril 2019 s'agissant des titres émis le 16 avril 2019 ;

- le titre de recette émis le 20 novembre 2018 pour un montant de 4 180,33 euros n'a pas été acquitté par le département de la Drôme ;

- les moyens de la requête ne sont pas fondés.

II- Par une requête et un mémoire enregistrés sous le n° 2004952 le 18 août 2020 et le 14 décembre 2021, le département de la Drôme, représenté par Me Jourdan, demande au tribunal :

1°) d'annuler le titre de perception d'un montant de 4 180,33 euros émis le 20 novembre 2018 ainsi que les titres de perception d'un montant de 33 696,20 euros, de 308 337,43 euros, de 50 083,27 euros et de 26 580,99 euros émis le 16 avril 2019 par la direction régionale des finances publiques (DRFIP) Auvergne-Rhône-Alpes ;

2°) d'annuler la décision implicite par laquelle l'Etat a procédé à un compensation d'office entre les indus de taxe d'aménagement pour la période 2013 à 2017 et les recettes 2019 de cette taxe, ensemble la décision implicite par laquelle le directeur régional des finances publiques Auvergne-Rhône-Alpes a rejeté sa demande tendant au remboursement de la somme de 453 730, 20 euros ;

3°) d'enjoindre à l'Etat, à titre principal, à lui verser la somme de 876 608,42 euros, et à défaut la somme de 491 139,45 euros, assortie des intérêts moratoires calculés à compter du 19 décembre 2019 ainsi que la capitalisation de ces intérêts ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il invoque les mêmes moyens que ceux de la requête n° 2002430.

Par un mémoire en défense enregistré le 25 mars 2021, le directeur régional des finances publiques Auvergne-Rhône-Alpes et du département du Rhône présente les mêmes conclusions et moyens que dans l'instance n° 2002430.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'Etat, les départements, les communes et les établissements publics ;

- la loi n°2017-1775 du 28 décembre 2017 ;

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Coutarel, première conseillère,

- les conclusions de M. Journé, rapporteur public,

- et les observations de Me Vilerio, substituant Me Jourdan, pour le département de la Drôme.

Considérant ce qui suit :

1. Les requêtes présentées par le département de la Drôme enregistrées sous les numéros 2002430 et 2004952, tendent à l'annulation des mêmes titres de perception émis en vue de la restitution de trop perçu par la collectivité au titre de la taxe d'aménagement ainsi qu'à la condamnation de l'Etat au remboursement des mêmes sommes. Elles présentent à juger les mêmes questions et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un même jugement.

Sur la fin de non-recevoir opposée par le directeur régional des finances publiques Auvergne-Rhône-Alpes et du département du Rhône :

2. Aux termes de l'article 77 de la loi n° 2017-1775 du 28 décembre 2017 de finances rectificative pour 2017 : " I. - Les titres de perception émis par l'Etat à l'encontre des collectivités territoriales et des établissements publics sont transmis sous forme électronique. Les collectivités territoriales et les établissements publics acceptent les titres de perception déposés sous forme électronique sur le portail de facturation prévu à l'article 2 de l'ordonnance n° 2014-697 du 26 juin 2014 relative au développement de la facturation électronique. II. - Le I du présent article s'applique aux titres de perception émis à compter du 1er juillet 2018. "

3. Aux termes de l'article 118 du décret du 7 novembre 2012 relatif à la gestion budgétaire et comptable publique, dans sa rédaction applicable au présent litige : " Avant de saisir la juridiction compétente, le redevable doit adresser une réclamation appuyée de toutes justifications utiles au comptable chargé du recouvrement de l'ordre de recouvrer. / La réclamation doit être déposée, sous peine de nullité : / 1° En cas d'opposition à l'exécution d'un titre de perception, dans les deux mois qui suivent la notification de ce titre ou du premier acte de poursuite qui procède du titre en cause () ". Il incombe à l'administration, lorsqu'elle oppose une fin de non-recevoir tirée de la tardiveté d'une action introduite devant une juridiction administrative, d'établir la date à laquelle la décision attaquée a été régulièrement notifiée à l'intéressé.

4. Il résulte de l'instruction que les titres de perception en litige ont été déposés les 28 novembre 2018 et le 25 avril 2019 dans le logiciel " Chorus Pro ". Néanmoins, les captures d'écran produites en défense mentionnent " un code service incorrect " ainsi qu'un état " à recycler " qui indiquent que les titres de perception n'ont pas été adressés au département de la Drôme via le logiciel. L'administration n'apportant pas la preuve qui lui incombe de la date de notification des titres de perception, la tardiveté de la réclamation préalable ne peut être regardée comme établie. La fin de non-recevoir tirée de la forclusion de l'action du département de la Drôme doit, en conséquence, être écartée.

Sur la prescription quadriennale :

5. Aux termes de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968 : " Sont prescrites, au profit de l'Etat, des départements et des communes, sans préjudice des déchéances particulières édictées par la loi, et sous réserve des dispositions de la présente loi, toutes créances qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis () ". Aux termes de l'article 3 de la même loi : " La prescription ne court ni contre le créancier qui ne peut agir, soit par lui-même ou par l'intermédiaire de son représentant légal, soit pour une cause de force majeure, ni contre celui qui peut être légitimement regardé comme ignorant l'existence de sa créance ou de la créance de celui qu'il représente légalement. ".

6. Le département de la Drôme soutient que les créances de l'Etat relatives aux taxes d'aménagement dues au titre des années 2013 et 2014 sont prescrites sur le fondement des dispositions précitées de la loi de 1968 relatives à la prescription quadriennales. Toutefois, il résulte des dispositions précitées que la prescription n'a commencé à courir qu'à la naissance de la créance soit, en l'espèce, qu'à compter de l'émission des titres d'annulation ou de réduction portant sur les créances de taxe d'aménagement. Il résulte de l'instruction que, s'agissant du titre de perception émis le 20 novembre 2018, les indus sont liés à des taxes d'aménagement dont les titres initiaux ont été émis en 2013 mais dont l'annulation ou la réduction est intervenue en 2014. Ainsi, les créances se prescrivaient au 31 décembre 2018. S'agissant des titres de perception émis le 16 avril 2019, les indus sont liés à des taxes d'aménagement dont les titres initiaux ont été émis pour les plus anciens en 2013 et 2014 mais dont l'annulation ou la réduction est intervenue en 2015 ou ultérieurement. Ainsi les créances se prescrivaient au 31 décembre 2019. Il en est de même s'agissant des sommes récupérées par voie de compensation. Si le département de la Drôme invoque des négligences de l'Etat ayant provoqué d'importants retards dans l'émission des titres d'annulation ou de réduction des taxes d'aménagement lui revenant, il ne résulte pas de l'instruction que ces derniers aient fait l'objet de quelconques retards. En effet, les dysfonctionnements du logiciel " Chorus Pro " invoqués par le département ont eu pour seule conséquence l'absence de récupération automatique des indus de taxes d'aménagement. Par suite, la prescription quadriennale ne peut être utilement opposée par le requérant.

Sur la régularité des titres de perception litigieux :

7. Si le département de la Drôme soutient qu'il n'a eu connaissance des titres de perception en litige que le 19 novembre 2019 par le courriel du comptable payeur départemental de la paierie départementale de la Drôme, les conditions dans lesquelles une décision est notifiée sont sans influence sur la légalité de ladite décision. Le moyen tiré de la notification irrégulière des titres de perception en litige est par suite inopérant.

Sur le bien-fondé de la créance :

8. Aux termes de l'article L. 331-1 du code de l'urbanisme, dans sa rédaction applicable au litige : " En vue de financer les actions et opérations contribuant à la réalisation des objectifs définis à l'article L. 101-2, () les départements () perçoivent une taxe d'aménagement. () ". Aux termes de l'article L. 331-19 du même code, dans sa rédaction alors en vigueur : " Les services de l'Etat chargés de l'urbanisme dans le département sont seuls compétents pour établir et liquider la taxe. " Enfin, aux termes du 4ème alinéa de l'article L. 331-26 du même code, dans sa rédaction applicable au litige : " Lorsque la taxe qui fait l'objet d'un titre d'annulation a été acquittée par le redevable en tout ou partie et répartie entre les collectivités territoriales et les établissements publics bénéficiaires, le versement indu fait l'objet d'un remboursement par le comptable et un titre de perception est émis à l'égard des collectivités territoriales ou établissements publics de coopération intercommunale bénéficiaires pour les montants indûment reversés. Le comptable peut recouvrer ce titre par voie de compensation avec le produit de la taxe qu'il répartit par ailleurs ou par voie de prélèvement sur les avances prévues par le chapitre VII du titre III du livre III de la deuxième partie du code général des collectivités territoriales. "

9. Le département soutient que les indus de taxe d'aménagement résulteraient de dysfonctionnements liés à la mise en place de la nouvelle taxe et à des problèmes du système Chorus Pro. Toutefois, il ne l'établit pas en se bornant à soutenir que ses recettes ont baissé anormalement entre les années 2010 à 2018 et en se prévalant d'échanges de courriers ne mentionnant qu'un versement différé de taxe d'aménagement et l'absence de récupération automatique des indus par le logiciel Chorus Pro. En revanche, il résulte de l'instruction que les services de la direction départementale des territoires de la Drôme, ordonnateur de la taxe d'aménagement, ont annulé totalement ou partiellement les titres initiaux de taxe d'aménagement. Les sommes perçues ont alors été remboursées aux redevables. Dans ces conditions, le comptable était fondé à demander au département de la Drôme le remboursement des montants indûment reversés sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 331-26 du code de l'urbanisme.

Sur la procédure de compensation :

10. Il découle du principe selon lequel les personnes morales de droit public ne peuvent pas être l'objet des voies d'exécution forcée en raison de l'insaisissabilité des deniers et biens publics, l'impossibilité de mettre en œuvre, sauf disposition spéciale, le mécanisme de la compensation légales à l'encontre d'une personne publique. C'est d'ailleurs ce que prévoient les dispositions du 4ème alinéa de l'article L. 331-26 du code de l'urbanisme, cité au point 8, qui imposent l'émission d'un titre de perception à l'égard des collectivités territoriales pour les montants indûment reversés.

11. Il résulte de l'instruction, et notamment des échanges de courriels entre les services de la paierie de la Drôme et le département de la Drôme en date du 30 octobre 2018 et du 9 novembre 2018, que la procédure de récupération par voie de compensation du stock d'indus de taxe d'aménagement pour la période 2013 à 2017 a débuté en janvier 2019. Les titres de perception n'ont été émis qu'à l'occasion des indus atteints par la prescription au 31 décembre 2018 ou lorsque les montants dus n'ont pas pu être entièrement compensés. Ainsi, les services comptables ont soustrait aux produits de taxe d'aménagement destinés au département de la Drôme au titre de l'année 2019, la somme de 453 730, 20 euros sans émission préalable d'un titre de perception. Il s'ensuit que la décision de procéder d'office à la compensation de cette somme sur le produit de la taxe d'aménagement régie par les articles L. 331-1 et suivants du code de l'urbanisme, qui constitue une imposition établie, liquidée et recouvrée par l'Etat au profit des départements, est illégale et doit être annulée.

12. Il résulte de ce qu'il précède que le département de la Drôme est seulement fondé à demander l'annulation de la décision par laquelle l'Etat a procédé à une compensation d'office entre les indus de taxe d'aménagement pour la période 2013 à 2017 et les recettes 2019 de cette taxe et de la décision implicite par laquelle le directeur régional des finances publiques Auvergne-Rhône-Alpes a rejeté sa demande tendant au remboursement de la somme de 453 730, 20 euros.

Sur les conclusions aux fins d'injonction

13. L'exécution du présent jugement implique nécessairement que l'Etat restitue au département de la Drôme la somme de 453 730,20 euros qu'il a illégalement perçue par compensation. Il y a lieu de lui enjoindre de procéder à ce reversement dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement. Cette somme portera intérêts au taux légal à compter du 7 janvier 2020, date de réception de la demande préalable, ainsi qu'à la capitalisation des intérêts à compter du 7 janvier 2021, puis à chaque échéance annuelle éventuelle à compter de cette date.

Sur les frais liés au litige

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser au département de la Drôme au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er :

La décision par laquelle les services comptables de l'État ont procédé, au cours de l'année 2019, à une compensation d'office entre les recettes perçues au bénéfice du département de la Drôme au titre de la taxe d'aménagement et des indus de cette même taxe remboursée par l'État aux redevables est annulée. Article 2 : Il est enjoint au directeur régional des finances publiques Auvergne-Rhône-Alpes et du département du Rhône de procéder, dans les trois mois de la notification du présent jugement, au versement au département de la Drôme de la somme de 453 730,20 euros, augmentée des intérêts au taux légal à compter du 7 janvier 2020. Les intérêts de cette somme échus à la date du 7 janvier 2021 puis à chaque échéance annuelle éventuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 3 :

L'Etat versera au département de la Drôme une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 :Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 :Le présent jugement sera notifié au département de la Drôme et au directeur régional des finances publiques d'Auvergne-Rhône-Alpes et du département du Rhône.

Délibéré après l'audience du 7 juillet 2022, à laquelle siégeaient :

M. Pfauwadel, président,

Mme B et Mme A, assesseurs.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 septembre 2022.

La rapporteure,

A. A

Le président,

T. Pfauwadel

La greffière,

C. Billon

La République mande et ordonne à la préfète de la Drôme en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

2, 200495

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