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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2005102

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2005102

mardi 7 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2005102
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation5ème Chambre
Avocat requérantSELARL VICHI GAIRAUD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 3 septembre 2020, Mme G D épouse B, représentée par Me Vichi, demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier Annecy Genevois (CHANGE) à lui verser la somme de 33 411 euros en réparation des préjudices causés par sa prise en charge au sein du centre hospitalier d'Annecy ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier Annecy Genevois une somme de 4 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la responsabilité du centre hospitalier est engagée au regard du retard de prise en charge diagnostique et thérapeutique, durant son séjour du 17 au 18 mars 2018 dans le service des urgences et dans le service gynécologie, ayant entrainé une perte de chance d'éviter le séjour en réanimation avec intubation et ventilation assistée prolongée ;

- son préjudice doit être évalué ainsi :

* déficit fonctionnel temporaire : 1 851 euros ;

* souffrances endurées : 20 000 euros ;

* préjudice esthétique temporaire : 3 000 euros ;

* déficit fonctionnel permanent : 3 560 euros ;

* perte de chance : 5 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 décembre 2021, le centre hospitalier Annecy Genevois, représenté par Me Ligas-Raymond, demande au tribunal :

1°) d'allouer à la requérante, après application d'un taux de perte de chance maximal de 40 %, la somme totale maximale de 10 202.10 euros ;

2°) de rejeter les demandes de la Mutuelle de France ;

3°) d'appliquer le taux de perte de chance de 40% sur les demandes formulées par la CPAM de la Loire ;

4°) de ramener à la somme maximale de 1 000 euros la somme demandée au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- le taux de perte de chance de 40% devra être appliqué sur chaque poste d'indemnisation ;

- les préjudices subis par la requérante doivent être indemnisés comme suit, avant application du taux de perte de chance :

* déficit fonctionnel temporaire : 802.1 euros ;

* souffrances endurées : 6 600 euros ;

* préjudice esthétique temporaire : 500 euros ;

* déficit fonctionnel permanent : 2 300 euros ;

- la demande de versement d'une somme de 5 000 euros au titre de la perte de chance n'est pas fondée ;

- la demande de la Mutuelle de France n'est pas fondée au regard de l'absence de lien de causalité direct et certain entre la prise en charge de la requérante au centre hospitalier et la demande formulée par la mutuelle.

Par un mémoire enregistré le 29 septembre 2020, le Groupe Entis Mutuelles, agissant au nom de la Mutuelle de France Unie, demande au tribunal de condamner le centre hospitalier Annecy Genevois à la somme de 1 164,17 euros au titre du remboursement des sommes prises en charge pour couvrir les frais de santé découlant de l'accident médical survenu.

Par un mémoire enregistré le 23 octobre 2020, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de la Loire, agissant pour le compte de la CPAM de la Haute-Savoie, demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier Annecy Genevois à lui verser la somme de 36 394 euros au titre du remboursement des prestations versées, ainsi que les intérêts au taux légal à compter du présent jugement ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier l'indemnité forfaitaire de gestion prévue à l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Naillon,

- les conclusions de Mme H,

- et les observations de Me Ligas-Raymond, représentant le centre hospitalier Annecy Genevois.

Considérant ce qui suit :

1. Le 6 mars 2018, Mme D était hospitalisée à la clinique générale d'Annecy dans un contexte de grossesse, suite à des contractions, un état de fatigue et d'hyperthermie. Le 7 mars 2018, en raison du risque fœtal, elle était transférée au centre hospitalier d'Annecy, dans le service obstétrique. Après un déclenchement débuté le 8 mars 2018, elle accouchait d'une petite fille le 9 mars 2018. Le 16 mars 2018, Mme D quittait l'établissement hospitalier avec son enfant, sur avis de l'équipe médicale. Le 17 mars 2018 à 0 heures 49, Mme D était transportée au service des urgences du centre hospitalier d'Annecy par les pompiers, suite à un état polypnéique, de la fièvre, des nausées et des douleurs thoraciques. Vers 17 heures, faute de place disponible dans le service pneumologie, elle était transférée dans le service gynécologie. Le 18 mars au matin, elle était auscultée par le médecin interne et par le médecin réanimateur. Devant la détresse respiratoire aigüe constatée, elle était intubée, mise sous assistance respiratoire et dirigée vers le scanner. Elle était finalement transférée au service réanimation, sous ventilation assistée, et y restera jusqu'au 3 avril 2018. Après avoir intégré le 3 avril 2018 le service des maladies infectieuses, et face à la stabilisation de son état, Mme D rentrait à son domicile le 9 avril 2018, avec des soins ambulatoires.

Sur la responsabilité du centre hospitalier Annecy-Genevois :

2. Aux termes du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute [] ".

3. Il résulte de l'instruction que le 17 mars 2018 à 0 heures 49, Mme D, qui présentait un taux de saturation en oxygène de 86%, témoignant d'une défaillance respiratoire, était transportée au service des urgences du centre hospitalier d'Annecy par le SDIS. Si à 2 heures 41 l'infirmière de service notait avoir informé le docteur C des plaintes de la patiente, celui-ci fera une observation à 4 heures 37, retenant un diagnostic de pneumopathie hypoxémiante. Malgré l'administration d'une antibiothérapie associée à de l'oxygène aux lunettes, il ressort d'une observation consignée à 9 heures 46 que l'état de Mme D ne s'améliorait pas. La patiente sera vue dans la matinée du 17 mars par le Docteur A, réanimateur, qui ne retenait pas d'indication de surveillance de la patiente en unité de soins continus. Vers 17 heures, faute de place disponible dans le service pneumologie, elle était transférée dans le service gynécologie. Mme D déclare que dans la nuit du 17 au 18 mars 2018, elle s'est plaint à plusieurs reprises de son état mais ne s'est pas sentie écoutée par le personnel médical, et face à ses difficultés pour respirer elle demandait à faire ses adieux à ses proches. Il ressort du relevé de surveillance de nuit qu'à 3 heures 21, le personnel a constaté que la patiente gémissait, criait toute la nuit, et qu'il lui a été demandé de parler moins fort afin que les patients des chambres adjacentes ne soient pas empêchés de dormir. Il en ressort également que le médecin interne, appelé suite aux douleurs thoraciques dont se plaignait la patiente, tardait à venir, puis a conclu que l'agitation de la patiente relevait de problèmes psychologiques, prescrivant ainsi du Seresta. De plus, il ressort des registres de nuit que, si des relevés de température ont été effectués à 22h et à 02h31, ni la fréquence cardiaque ni la saturation en oxygène n'ont été contrôlées. A 5 heures 43, la fréquence cardiaque sera mesurée à 130 battements par minute, mais la saturation en oxygène ne sera toujours pas relevée. Finalement, le 18 mars à 9 heures, la saturation en oxygène a été relevée à 66 %, menant l'infirmière de jour, qui constatait la détresse respiratoire de la patiente, à demander au médecin interne et au médecin réanimateur de l'ausculter. Le docteur E, réanimateur, notait à son arrivée que la patiente était polypnéique et présentait, notamment, des signes de tirage et de balancement thoraco-abdominal, une dyspnée à la parole, des crépitants sur les deux champs pulmonaires avec sibilants, et des crachats hémoptoïques. Devant cette détresse respiratoire aigüe, la patiente était intubée, placée en coma artificiel sous assistance respiratoire, et transférée dans le service réanimation où elle séjournera jusqu'au 3 avril 2018.

4. Selon l'expert commis en référé, " ce retard de prise en charge diagnostique et thérapeutique dans le service des urgences puis dans le service gynécologie, du 17 au 18 mars 2018, est responsable de la mauvaise évolution de Mme D et de la nécessité de l'intubation et d'une ventilation assistée durant plusieurs jours, ainsi que d'un séjour prolongé dans le service réanimation médicale. Une prise en charge plus précoce aurait certainement permis d'éviter une telle issue ", ce que ne conteste pas le centre hospitalier. Par suite, ce retard de prise en charge constitue une faute dans l'organisation et le fonctionnement du service hospitalier, de nature à engager la responsabilité du CHANGE.

5. Dans le cas où la faute commise lors de la prise en charge ou le traitement d'un patient dans un établissement public hospitalier a compromis ses chances d'obtenir une amélioration de son état de santé ou d'échapper à son aggravation, le préjudice résultant directement de la faute commise par l'établissement et qui doit être intégralement réparé n'est pas le dommage corporel constaté, mais la perte de chance d'éviter que ce dommage soit advenu. La réparation qui incombe à l'hôpital doit alors être évaluée à une fraction du dommage corporel déterminée en fonction de l'ampleur de la chance perdue.

6. Il résulte de l'instruction que l'évitement de l'intubation oro-trachéale et du séjour en réanimation sous ventilation assistée et coma artificiel est directement lié à la rapidité avec laquelle la patiente a été prise en charge dans les services des urgences et de gynécologie du centre hospitalier, du 17 au 18 mars 2018. Dans ces conditions, il y a lieu d'évaluer l'ampleur de la chance perdue par Mme D d'échapper à l'aggravation de son état de santé, en raison du retard de diagnostic et de prise en charge commis par le centre hospitalier, à 40 %.

Sur les préjudices :

En ce qui concerne le déficit fonctionnel temporaire :

7. En conséquence de la faute commise, Mme D a été affectée d'un déficit fonctionnel temporaire total durant son hospitalisation du 18 mars 2018 au 9 avril 2018 ainsi que lors de la journée du 4 juin 2018, puis d'un déficit fonctionnel temporaire partiel de 25 % du 10 avril 2018 jusqu'au 9 mai 2018, puis d'un déficit fonctionnel temporaire partiel de 10 % du 10 mai 2018 au 3 juin 2018 et du 5 juin 2018 au 7 mars 2019. Il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice, après application du taux de perte de chance, par le versement d'une indemnité de 570 euros.

En ce qui concerne les souffrances endurées :

8. Les souffrances endurées par Mme D découlant exclusivement de la faute commise par le CHANGE doivent être évaluées à 4 sur une échelle qui comporte 7 niveaux. Elles seront justement réparées, après application du taux de perte de chance, par le versement d'une indemnité de 3 200 euros.

En ce qui concerne le préjudice esthétique temporaire :

9. Il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice, après application du taux de perte de chance, par le versement d'une indemnité de 200 euros, comme proposé par le CHANGE.

En ce qui concerne le déficit fonctionnel permanent :

10. Le déficit fonctionnel permanent de Mme D en lien exclusif avec la faute retenue doit, compte tenu du stress et de l'anxiété induits par la prise en charge inadéquate du 17 au 18 mars 2018 et prenant en compte une éventuelle nouvelle prise en charge en cas de grossesse future, être évalué à 2 % et justifie, après application du taux de perte de chance, l'allocation d'une indemnité de 1 500 euros.

En ce qui concerne le préjudice lié à la " perte de chance " :

11. Mme D ne demande l'indemnisation d'aucun préjudice spécifique se distinguant de ceux qui viennent d'être évoqués. Ainsi, la demande d'indemnisation à hauteur de 5 000 euros au titre de la " perte de chance " doit être écartée.

Sur les droits de la Mutuelle de France :

12. En demandant le remboursement de frais sur une période débutant avant la survenue de la faute dans l'organisation et le fonctionnement du service hospitalier, et sans attester de leur imputabilité au retard de prise en charge, la mutuelle ne peut voir ses conclusions accueillies, alors qu'elle a été invitée dans le cadre de l'instruction à préciser ces demandes.

Sur les demandes de la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de la Loire :

13. La CPAM de la Loire est en droit d'obtenir le remboursement d'une somme de 14 557,60 euros correspondant aux dépenses d'hospitalisation exposées du 18 mars 2018, date de l'admission en réanimation de Mme D, au 3 avril 2018, date de la sortie de ce service, après application du taux de perte de chance de 40 %, somme à laquelle s'ajoutera celle de 1 162 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue par l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale.

14. Même en l'absence de demande tendant à l'allocation d'intérêts, tout jugement prononçant une condamnation à une indemnité fait courir les intérêts du jour de son prononcé jusqu'à son exécution, au taux légal puis, en application des dispositions de l'article L. 313-3 du code monétaire et financier, au taux majoré s'il n'est pas exécuté dans les deux mois de sa notification. Par suite, les conclusions de la CPAM de la Loire tendant à ce que les sommes qui lui sont allouées portent intérêts à compter de la date du jugement sont dépourvues de tout objet et doivent être rejetées.

Sur les frais d'instance :

15. Aux termes de l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. / Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties. / L'Etat peut être condamné aux dépens ".

16. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de laisser à la charge définitive du centre hospitalier les frais et honoraires de l'expertise judiciaire, liquidés et taxés à la somme de 1 800 euros par ordonnance en référé du président du tribunal administratif de Grenoble du 19 novembre 2019.

17. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du centre hospitalier une somme de 1 800 euros au titre des frais exposés par Mme D et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er :Le centre hospitalier Annecy Genevois est condamné à verser à Mme D la somme de 5 470 euros.

Article 2 :Le centre hospitalier Annecy Genevois est condamné à verser à la caisse primaire d'assurance maladie de la Loire la somme de 14 557,60 euros en remboursement de ses prestations. Il lui versera également la somme de 1 162 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue par l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale.

Article 3 :Les honoraires et frais d'expertise sont laissés à la charge définitive du centre hospitalier Annecy Genevois.

Article 4 :Le centre hospitalier Annecy Genevois versera à Mme D une somme de 1 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.Article 5 :Le surplus des conclusions des parties est rejeté. Article 6 :Le présent jugement sera notifié à Mme G D épouse B, à la caisse primaire d'assurance maladie de la Loire, à la Mutuelle de France et au centre hospitalier Annecy Genevois.

Copie en sera adressée au Docteur F I, expert.

Délibéré après l'audience du 17 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Sogno, président,

Mme Holzem, première conseillère,

Mme Naillon, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 novembre 2023.

La rapporteure,

L. Naillon

Le président,

C. Sogno

Le greffier,

P. Muller

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°200510

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