jeudi 30 mars 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Grenoble |
| Section | Tribunal Administratif de Grenoble |
| N° Dossier | TA38-2005445 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | 4ème Chambre |
| Avocat requérant | SELAS ABOCAP CONSEIL |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 16 septembre 2020 et un mémoire enregistré le 16 juillet 2021, la société Point Building European LTD, représentée par la SELAS Abocap conseil, demande au Tribunal :
1°) de la décharger des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés et pénalités auxquelles elle a été assujettie au titre des années 2015, 2016 et 2017 ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- l'administration fiscale ne rapporte pas la preuve qu'un avis de vérification de comptabilité régulier en la forme au regard des exigences de l'article L. 47 du livre des procédures fiscales lui a été notifié ;
- elle n'a pas bénéficié d'un véritable débat oral et contradictoire en cours de vérification de comptabilité ;
- la procédure de taxation d'office est entachée d'irrégularité faute pour l'administration fiscale de l'avoir mise à même, avant mise en demeure de déposer des déclarations de résultats imposables à l'impôt sur les sociétés, de discuter de l'existence de sa prétendue activité en France ;
- contrairement aux mentions figurant dans l'attestation de contrôle, la vérification de comptabilité n'a pas débuté le 6 mai 2019 mais avant le 16 avril 2019, l'administration outrepassant ainsi la durée de trois mois prévue par l'article L. 52 du livre des procédures fiscales ;
- l'erreur matérielle contenue dans la proposition de rectification concernant la date d'exercice, par le service, de son droit de communication entache la motivation de la proposition de rectification d'une grave inexactitude assimilable à un défaut de motivation qui contrevient à l'article 57 du livre des procédures fiscales ;
- dans la mesure où elle a déclaré son activité en Angleterre, s'y est acquittée de toutes ses obligations fiscales et est ainsi de bonne foi, les conditions d'application du délai spécial de reprise de 10 ans prévu par l'article L. 169 du livre des procédures fiscales ne sont pas remplies ainsi que le prévoit le paragraphe 20 de l'instruction administrative référencée sous le n°BOI-CF-PGR-10-70 ;
- dans la mesure où l'existence de son prétendu établissement stable en France n'est pas établie, elle n'y est pas, par application de l'article 7 de la convention franco-britannique, imposable ;
- en l'absence d'activité occulte, la majoration de 80% qui lui a été infligée par application du c du 1 de l'article 1728 du code général des impôts n'est pas justifiée.
Par un mémoire en défense, enregistrés le 16 mars 2021, le directeur de la direction départementale des finances publiques de l'Isère conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens invoqués par la société requérante ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande du Nord en vue d'éviter les doubles impositions et de prévenir l'évasion et la fraude fiscales en matière d'impôts sur le
revenu et sur les gains en capital ;
- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Permingeat, premier conseiller ;
- et les conclusions de M. Journé, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. La société Paint Building European LTD est une société de droit anglais ayant pour activité des travaux de plâtrerie et de peinture. Elle a été créée en 2014 et est gérée par M. A. Estimant toutefois qu'elle exerçait en fait la totalité de son activité en France, l'administration fiscale l'a assujettie, après vérification de comptabilité au titre de ses exercices clos 2014 à 2017, à des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés assorties de pénalités au titre des années 2015, 2016 et 2017. Dans la présente instance, la société Paint Building European LTD en demande la décharge.
Sur les conclusions à fin de décharge :
En ce qui concerne la régularité de la procédure d'imposition :
2. D'une part, aux termes de l'article L. 47 du livre des procédures fiscales : " () une vérification de comptabilité () ne peut être engagé sans que le contribuable en ait été informé par l'envoi ou la remise d'un avis de vérification () de comptabilité ".
3. D'autre part, aux termes de l'article 23 D de l'annexe IV du code général des impôts : " Les sociétés qui, sans avoir leur siège social en France, y exercent une activité les rendant passibles de l'impôt sur les sociétés doivent indiquer, en outre, dans la déclaration prévue à l'article 23 A, le lieu de leur principal établissement en France ainsi que les nom, prénoms et adresse de leur représentant en France ".
4. Il résulte des constats opérés par l'administration fiscale tels que résumés dans la proposition de rectification du 9 août 2019 non sérieusement contestés par la société Paint Building European LTD, que l'intéressée exerce la totalité de ses activités en France. En atteste notamment le fait que tous ses moyens d'exploitation, son unique client et ses fournisseurs se trouvent sur le territoire national, qu'elle est identifiée comme " société dormante " n'ayant effectué depuis sa création aucune transaction significative au Royaume-Uni dans l'équivalent britannique du registre du commerce et des sociétés, que son dirigeant, qui réside dans la Drôme (26), admet ne s'être rendu qu'une seule fois à Londres à une date indéterminée en 2014 ou 2015, que le numéro de téléphone de son siège social n'est pas attribué ou encore que son dirigeant met gratuitement à sa disposition une pièce de son habitation principale d'où il assure la gestion de son activité. Par suite, en l'absence de satisfaction, par cette société, des obligations déclaratives lui incombant par application des dispositions citées au point 3, le service a pu à bon droit considérer que, d'une part, elle possède un établissement principal au domicile de son dirigeant et, d'autre part, que ce dernier en assure la représentation au sens de ces mêmes dispositions. Il en résulte que la notification de l'avis de vérification de comptabilité de cette société à M. A satisfait à l'exigence instituée par l'article L. 47 du livre des procédures fiscales.
5. Aux termes de l'article 13 du livre des procédures fiscales : " I. - Les agents de l'administration des impôts vérifient sur place, en suivant les règles prévues par le présent livre, la comptabilité des contribuables astreints à tenir et à présenter des documents comptables. () ".
6. Il résulte des dispositions citées au point précédent que l'administration fiscale est tenue, avant d'engager une vérification de comptabilité, de s'assurer que le contribuable qu'elle envisage de contrôler est astreint à tenir et présenter des documents comptables. L'administration fiscale ne pouvait donc, en l'espèce, diligenter ce type de contrôle sans s'être au préalable assurée que la société Paint Building European LTD exerçait en France une activité lui imposant des obligations comptables. Par suite, la requérante ne peut utilement soutenir qu'elle aurait dû être mise à même, au cours des échanges qu'elle a eus en cours de vérification de comptabilité, de discuter de l'existence ou non de son activité en France, alors qu'il s'agit là d'une question préalable qui conditionne le recours, par l'administration, à ce type de contrôle.
7. Aux termes de l'article L. 66 du livre des procédures fiscales : " Sont taxés d'office : () 2° à l'impôt sur les sociétés, les personnes morales passibles de cet impôt qui n'ont pas déposé dans le délai légal leur déclaration, sous réserve de la procédure de régularisation prévue à l'article L. 68 () ". Aux termes de l'article 68 du même code : " La procédure de taxation d'office prévue aux 2° et 5° de l'article L. 66 n'est applicable que si le contribuable n'a pas régularisé sa situation dans les trente jours de la notification d'une mise en demeure. / Toutefois, il n'y a pas lieu de procéder à cette mise en demeure : 3° Si le contribuable s'est livré à une activité occulte, au sens du deuxième alinéa de l'article L. 169 ". Aux termes du deuxième alinéa de l'article L. 169 du même code : " Par exception aux dispositions du premier alinéa, le droit de reprise de l'administration s'exerce jusqu'à la fin de la dixième année qui suit celle au titre de laquelle l'imposition est due, lorsque le contribuable exerce une activité occulte ou lorsqu'il est bénéficiaire de revenus distribués par une personne morale exerçant une activité occulte. L'activité occulte est réputée exercée lorsque le contribuable ou la personne morale mentionnée à la première phrase du présent alinéa n'a pas déposé dans le délai légal les déclarations qu'il était tenu de souscrire et soit n'a pas fait connaître son activité à un centre de formalités des entreprises ou au greffe du tribunal de commerce, soit s'est livré à une activité illicite ".
8. L'administration n'est pas tenue d'adresser la mise en demeure prévue au premier alinéa de l'article L. 68 du livre des procédures fiscales à un contribuable qui ne s'est pas fait connaître d'un centre de formalités des entreprises ou du greffe du tribunal de commerce. Elle peut néanmoins décider, sans y être tenue, d'adresser une mise en demeure à un contribuable dans cette situation. Toutefois, un tel envoi ne constitue pas, dans cette hypothèse, une garantie pour ce contribuable.
9. En l'espèce, il résulte de l'instruction que la société requérante n'a pas déposé dans le délai légal les déclarations qu'elle était tenue de souscrire et n'a pas fait connaître son activité à un centre de formalités des entreprises ou au greffe du tribunal de commerce. Par suite, son activité est réputée occulte au sens de l'article L. 169 du livre des procédures fiscales. Il s'ensuit qu'elle ne peut utilement invoquer, pour contester la régularité de la procédure de taxation d'office de ses résultats à l'impôt sur les sociétés, l'irrégularité de la mise en demeure de déposer des déclarations de résultat que l'administration fiscale lui a adressée le 28 mars 2019 alors qu'elle n'y était pas tenue, une telle formalité n'étant pas, dans de telles circonstances, constitutive d'une garantie.
10. Aux termes de l'article L. 52 du livre des procédures fiscales : " I. - Sous peine de nullité de l'imposition, la vérification sur place des livres ou documents comptables ne peut s'étendre sur une durée supérieure à trois mois en ce qui concerne :1° Les entreprises industrielles et commerciales ou les contribuables se livrant à une activité non commerciale dont le chiffre d'affaires ou le montant annuel des recettes brutes n'excède pas les limites prévues au I de l'article 302 septies A du code général des impôts () / II. - Par dérogation au I, l'expiration du délai de trois mois n'est pas opposable à l'administration : () 7° Si le contribuable s'est livré à une activité occulte, au sens du deuxième alinéa de l'article L. 169 ".
11. Comme exposé au point 9, l'activité de la société requérante en France est réputée occulte au sens de l'article 169 du livre des procédures fiscales. Elle ne peut, par suite et en application des dispositions citées au point précédent, utilement soutenir que la vérification de comptabilité dont elle a fait l'objet était enserrée dans un délai de trois mois qui aurait été méconnu. Quant à l'erreur commise par le service dans la proposition de rectification s'agissant de la date d'exercice de son droit de communication, elle ne peut être assimilée à un défaut de motivation au sens de l'article 57 du livre des procédures fiscales.
12. Il résulte de ce qui précède que la société Paint Building European LTD n'est pas fondée à soutenir que les impositions en litige ont été établies au terme d'une procédure irrégulière.
En ce qui concerne le bien-fondé des impositions :
13. Il résulte de l'article L. 169 du livre des procédures fiscales que dans le cas où un contribuable n'a ni déposé dans le délai légal les déclarations qu'il était tenu de souscrire, ni fait connaître son activité à un centre de formalités des entreprises ou au greffe du tribunal de commerce, l'administration doit être réputée apporter la preuve, qui lui incombe, de l'exercice occulte de l'activité professionnelle si le contribuable n'est pas lui-même en mesure d'établir qu'il a commis une erreur justifiant qu'il ne se soit acquitté d'aucune de ses obligations déclaratives. S'agissant d'un contribuable qui fait valoir qu'il a satisfait à l'ensemble de ses obligations fiscales dans un Etat autre que la France, la justification de l'erreur commise doit être appréciée en tenant compte tant du niveau d'imposition dans cet autre État que des modalités d'échange d'informations entre les administrations fiscales des deux Etats.
14. Comme exposé au point 4, il résulte de l'instruction que, malgré la fixation de son siège social à Londres, la requérante n'a exercé aucune activité réelle en Angleterre et ne justifie pas s'y être acquittée d'une quelconque imposition. Elle ne peut, par suite, sérieusement soutenir, au seul prétexte qu'elle était immatriculée au " compagnies house ", qu'elle se pensait imposable outre-Manche en application de la convention franco-britannique et ignorait les obligations déclaratives auxquelles elle était soumise en France. Il s'ensuit qu'elle n'établit pas que ses omissions déclaratives procèderaient d'une erreur et que, par suite, le délai de reprise de 10 ans applicable, en vertu des dispositions citées au point 7, en cas d'exercice d'une activité occulte ne lui serait pas opposable. De même, elle n'est pas fondée à se prévaloir, sur le fondement du paragraphe 20 de l'instruction administrative référencée BOI-CF-PGR-10-70, de son immatriculation anglaise dès lors que cette instruction ne vise que des cas d'immatriculation de sociétés sur le territoire national.
15. Aux termes de l'article 209 du code général des impôts : " Sous réserve des dispositions de la présente section, les bénéfices passibles de l'impôt sur les sociétés sont déterminés () en tenant compte uniquement des bénéfices réalisés dans les entreprises exploitées en France () ".
16. Compte tenu des éléments énoncés au point 4, l'existence en France d'un établissement autonome du siège londonien de la société Paint Building European LTD est établie.
17. Aux termes de l'article 7 de la convention entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande du Nord en vue d'éviter les doubles impositions et de prévenir l'évasion et la fraude fiscales en matière d'impôts sur le revenu et sur les gains en capital : " 1. Les bénéfices d'une entreprise d'un Etat contractant ne sont imposables que dans cet
Etat, à moins que l'entreprise n'exerce son activité dans l'autre Etat contractant par
l'intermédiaire d'un établissement stable qui y est situé. Si l'entreprise exerce son activité
d'une telle façon, les bénéfices de l'entreprise sont imposables dans l'autre Etat mais
uniquement dans la mesure où ils sont imputables à cet établissement stable ".
18. Pour les motifs exposés au point 4, l'existence en France d'un établissent stable de la société Paint Building European LTD est établie. Par suite, elle n'est pas fondée à invoquer les stipulations citées au point précédent, pour prétendre qu'elle n'était pas imposable en France.
En ce qui concerne les pénalités :
19. Aux termes de l'article 1728 du code général des impôts : " 1. Le défaut de production dans les délais prescrits d'une déclaration ou d'un acte comportant l'indication d'éléments à retenir pour l'assiette ou la liquidation de l'impôt entraîne l'application, sur le montant des droits mis à la charge du contribuable ou résultant de la déclaration ou de l'acte déposé tardivement, d'une majoration de : () c. 80 % en cas de découverte d'une activité occulte () ".
20. Comme exposé aux points précédents, la réalité de l'activité occulte à laquelle la société requérante se livre en France étant suffisamment établie, l'administration fiscale lui a, à bon droit, infligée la majoration prévue par les dispositions précitées.
21. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin de décharge présentées par la société Paint Building European LTD doivent être rejetées.
Sur les frais du litige :
22. Il en va de même, eu égard à sa qualité de partie perdante dans l'instance, des conclusions qu'elle présente au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de société Paint Building European LTD est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société Paint Building European LTD et au directeur départemental des finances publiques de l'Isère.
Délibéré après l'audience du 16 mars 2023, à laquelle siégeaient :
M. Pfauwadel, président,
Mme Bailleul, premier conseiller,
Mme Permingeat, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 mars 2023.
Le rapporteur,
F. PERMINGEAT
Le président,
T. PFAUWADEL
La greffière,
V. BARNIER
La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision
N°2005445
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