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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2005651

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2005651

mardi 11 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2005651
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation6ème Chambre
Avocat requérantMARQUES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 28 septembre 2020, Mme E, représentée par Me Marques, demande au tribunal :

Avant dire droit :

1°) d'ordonner une mesure d'expertise médicale visant à préciser l'étendue de son préjudice ;

2°) de condamner le Centre intercommunal d'action sociale (CIAS) Maurienne Galibier à lui verser la somme de 20 000 euros à titre de provision à valoir sur l'indemnisation totale des préjudices subis du fait de l'accident de service survenu le 27 octobre 2014 ;

3°) de mettre à la charge du CIAS les frais d'expertise.

Sur le fond :

4°) de condamner, à titre principal, sur le fondement de la responsabilité sans faute et à titre subsidiaire sur celui de la responsabilité pour faute, le CIAS à lui verser la somme de 234 275 euros, à parfaire en fonction des résultats de l'expertise ;

En tout état de cause :

5°) d'assortir l'ensemble de ces condamnations des intérêts légaux de droit à compter de la demande préalable avec capitalisation ;

6°) de condamner le CIAS à lui verser la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la responsabilité du CIAS est engagée sur le fondement de la jurisprudence Moya Caville.

- Le seul constat d'un accident de service survenu le 27 octobre 2014 engage la responsabilité sans faute de la collectivité. A ce titre, elle demande à être indemnisée des préjudices suivants :

* Préjudices patrimoniaux d'une autre nature visés par la jurisprudence :

Frais de santé restés à sa charge (1 029.89 euros)

Perte de gains professionnels actuels (7 869.33 euros)

Frais kilométriques (621.73 euros)

Assistance tierce personne avant consolidation (5 652 euros), après consolidation (52 245 euros)

* Préjudices personnels temporaires :

Déficit fonctionnel temporaire (17 962.50 euros)

Souffrances endurées (15 000 euros)

Préjudice esthétique (1 500 euros)

* Préjudices personnels permanents :

Déficit fonctionnel permanent (111 150 euros)

Préjudice esthétique (2 500 euros)

Préjudice d'agrément (10 000 euros)

Préjudice sexuel (5 000 euros)

Soit une indemnisation totale de 234 275 euros à parfaire en fonction des conclusions de l'expertise demandée.

- à titre subsidiaire, le CIAS a commis une faute à l'origine de l'accident de service en ne faisant pas nettoyer immédiatement la flaque d'urine sur laquelle elle a glissé.

Au titre de la responsabilité pour faute, la requérante demande en sus des chefs de préjudices précédemment exposés l'indemnisation de ses frais de santé futurs, pertes de gains professionnels futurs, l'incidence professionnelle, frais de logement et de véhicule adapté.

Elle fait valoir que la désignation d'un expert médical est nécessaire à l'évaluation de ses préjudices et forme une demande de provision à hauteur de 20 000 euros.

La caisse primaire d'assurance maladie a reçu communication de la présente procédure et a indiqué par un courrier du 30 novembre 2020 n'avoir aucune observation à faire valoir.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 janvier 2021, le CIAS Maurienne Galibier, représenté par Me Clabaut-Baghdasarian conclut à ce qu'il soit donné acte de ses réserves quant à la mesure d'expertise sollicitée, à ce que les frais d'expertise demeurent à la charge de la requérante, à ce qu'il soit sursis à statuer sur sa responsabilité sans faute à l'attente du rapport d'expertise et à ce que les conclusions présentées au titre de la responsabilité pour faute soient rejetées.

Le CIAS fait valoir :

- qu'il n'a pas commis de faute à l'origine de l'accident de service subi par la requérante le 27 octobre 2014 ;

- que la requérante ne justifie pas des préjudices qu'elle invoque.

Par lettre du 19 avril 2021, les parties ont été informées qu'en application des dispositions de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative l'instruction est susceptible d'être close le 31 mai 2021, par l'émission d'une ordonnance de clôture ou d'un avis d'audience, sans information préalable.

La clôture immédiate de l'instruction a été prononcée par ordonnance du 7 juin 2021.

Vu :

- la décision attaquée et les autres pièces du dossier ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires ;

- a loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique territoriale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme FOURCADE,

- les conclusions de M. Argentin, rapporteur public,

- et les observations de Me Marques, représentant Mme E, et de Me Clabaut-Baghdasarian, représentant le CIAS.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E, adjointe technique employée par le CIAS Maurienne-Galibier, a été victime le 27 octobre 2014 d'une chute reconnue imputable au service par un arrêté du 24 février 2015. Cet accident qui a occasionné une entorse de la cheville, une contusion du bassin, de la colonne lombaire, du poignet et de l'épaule gauche, des douleurs sacro-iliaques et inguinales droite a été regardé comme consolidé au 12 juin 2019. Par la présente requête, Mme E demande au CIAS de l'indemniser des préjudices résultant de cet accident.

Sur la responsabilité :

2. Les dispositions instituant la rente viagère d'invalidité et l'allocation temporaire d'invalidité ont pour objet de réparer les pertes de revenus et l'incidence professionnelle résultant de l'incapacité physique causée par un accident de service ou une maladie professionnelle. Ces chefs de préjudices sont réparés forfaitairement dans le cadre de l'obligation qui incombe aux collectivités publiques de garantir leurs agents contre les risques qu'ils peuvent courir dans l'exercice de leurs fonctions. Ces dispositions ne font en revanche obstacle ni à ce que le fonctionnaire qui subit, du fait de l'invalidité ou de la maladie, des préjudices patrimoniaux d'une autre nature ou des préjudices personnels, obtienne de la personne publique qui l'emploie, même en l'absence de faute de celle-ci, une indemnité complémentaire réparant ces chefs de préjudice, ni à ce qu'une action de droit commun pouvant aboutir à la réparation intégrale de l'ensemble du dommage soit engagée contre la personne publique, dans le cas notamment où l'accident ou la maladie serait imputable à une faute de nature à engager la responsabilité de cette personne.

3. Tout d'abord, il est constant que le traumatisme dont Mme E a été victime le 27 octobre 2014 présente le caractère d'un accident de service.

4. Ensuite, il ne résulte pas de l'instruction que l'accident serait imputable à une faute commise dans le fonctionnement ou l'organisation du service. A cet égard, la circonstance que la requérante qui faisait fonction d'aide-soignante au sein de l'EHPAD La Provalière ait glissé sur une falque d'urine en sortant de la chambre d'un résident ne suffit pas à elle seule à caractériser une faute de l'établissement à l'origine de l'accident de service.

5. En revanche, au titre de l'obligation qui incombe aux collectivités de garantir leurs agents contre les risques qu'ils peuvent courir dans l'exercice de leurs fonctions, la responsabilité sans faute du CIAS vis-à-vis de Mme C est engagée en raison de l'accident de service en cause.

Sur la réparation :

En ce qui concerne les préjudices patrimoniaux :

6. En premier lieu, si Mme E fait valoir qu'elle a subi une perte de gains professionnels chiffrée à 7 869,33 euros, il résulte de ce qui a été exposé aux points 2 et 4, qu'en l'absence de faute de son employeur à l'origine de son accident, elle ne peut prétendre à l'indemnisation de ces chefs de préjudice.

7. En deuxième lieu, la requérante, fait valoir que des frais de santé correspondant à son hospitalisation en centre de rééducation du 21 janvier au 1er juin 2016, pour un montant de 777,90 euros, sont restés à sa charge. Ce préjudice est établi par la production des factures du centre de rééducation qui font apparaître les prises en charges de l'assurance maladie, de la mutuelle et la participation de l'assurée. En revanche, si la requérante fait valoir avoir acquis du matériel nécessaire à sa rééducation et à l'aménagement de son domicile à hauteur de 251,99 euros, elle ne justifie pas par la seule production des factures afférentes à ces achats, de l'absence de participation de sa mutuelle.

8. En troisième lieu, la requérante fait valoir que son état de santé a nécessité 108 séances de kinésithérapie entre le 31 janvier 2017 et le 16 mars 2020 nécessitant un déplacement de 10,6 kilomètres aller/retour. Elle demande l'indemnisation de ces frais de déplacement en application du barème kilométrique applicable aux véhicules d'une puissance fiscale de 5 cv. Toutefois en se bornant à produire la carte grise d'un véhicule où son nom ne figure pas, Mme E ne justifie pas de la réalité du préjudice invoqué.

9. En quatrième lieu, s'il ressort des pièces du dossier que la mutuelle de la requérante a pris en charge six heures d'aide-ménagère en 2016, la circonstance qu'elle aurait été ensuite aidée par ses proches ne saurait caractériser l'existence d'un préjudice financier subi par l'intéressée. En outre, il ressort de l'avis de la commission de réforme rendu le 21 novembre 2019, que l'intéressée n'est pas dans l'obligation d'avoir recours d'une manière constante à l'assistance d'une tierce personne pour accomplir les actes ordinaires de la vie. Ainsi l'indemnité demandée au titre de l'assistance tierce personne tant avant qu'après la date de consolidation ne peut être que rejetée.

En ce qui concerne les préjudices personnels :

S'agissant des préjudices personnels temporaires.

10. En premier lieu, le déficit fonctionnel temporaire inclut pour la période antérieure à la consolidation, la perte de qualité de vie et des joies usuelles de la vie courante durant la maladie traumatique, le préjudice temporaire d'agrément, éventuellement le préjudice sexuel temporaire. L'évaluation des troubles dans les conditions d'existence tient compte de la durée de l'incapacité temporaire, du taux de cette incapacité (totale ou partielle), des conditions plus ou moins pénibles de cette incapacité, ce qui implique notamment de prendre en compte à ce titre les interventions chirurgicales subies, les périodes d'hospitalisation et d'immobilisation. Les experts distinguent 4 niveaux d'incapacité partielle : le niveau I correspond à 10%, le niveau II correspond à 25%, le niveau III correspond à 50% et le niveau IV à 75%. Si une victime est atteinte d'un déficit fonctionnel permanent, le taux du déficit fonctionnel temporaire partiel jusqu'à la consolidation est nécessairement égal ou supérieur au taux du déficit fonctionnel permanent.

11. En l'espèce la requérante fait valoir qu'elle a été hospitalisée du 11 au 21 janvier 2016 au centre hospitalier universitaire de Grenoble où elle a subi une ablation d'ostéophyte antérieure au niveau de l'articulation sacro-iliaque droite, une arthrodèse par plaque et une greffe osseuse puis en centre de rééducation jusqu'au 1er juin 2016. Elle sollicite au titre de ces 141 jours la prise en compte d'un déficit fonctionnel temporaire total. Compte tenu des pièces médicales versées au dossier, il y a lieu de faire droit à sa demande à hauteur de 3 525 euros.

12. La requérante fait ensuite valoir qu'à compter de son retour à domicile le 1er juin 2016 jusqu'au 31 décembre 2017, elle a bénéficié d'une aide à domicile, ce qui témoigne de ses difficultés à accomplir des taches de la vie courante et à suivi des séances de kinésithérapie deux fois par semaine. Elle se prévaut au titre de ces 214 jours d'un déficit fonctionnel temporaire de 75 %. Compte tenu des pièces médicales versées au dossier il y a lieu de faire droit à sa demande à hauteur 4 012,50 euros.

13. Enfin, pour la période du 1er janvier 2017 au 12 juin 2019 date de consolidation, marquée par la poursuite des soins de kinésithérapie, la requérante fait valoir qu'elle a subi durant 834 jours un déficit fonctionnel temporaire de 50 %. Ce taux est cohérent avec le taux d'incapacité permanente à 45% qui lui a été reconnue par l'expertise du docteur A. Il y a donc lieu de faire droit à sa demande à hauteur de 10 425 euros.

14. En deuxième lieu, Mme E demande l'indemnisation de souffrances physiques évaluées a minima à 4 sur une échelle de 7, ce qui correspond à des douleurs moyennes. Compte tenu des pièces médicales produites au dossier il y a lieu d'indemniser ce poste de préjudice à hauteur de 8 000 euros.

15. En troisième lieu, la requérante demande l'indemnisation d'un préjudicie esthétique temporaire tenant à ce qu'elle a dû marcher à l'aide de béquilles pendant 7 mois et demi. Toutefois, cette circonstance entre dans le champ des troubles indemnisés au titre du déficit fonctionnel temporaire définis au point 10. Elle ne constitue donc pas un chef de préjudice autonome.

S'agissant des préjudices personnels définitifs.

16. En premier lieu, le déficit fonctionnel permanent est entendu comme l'ensemble des préjudices à caractère personnel liés à la perte de la qualité de la vie, aux douleurs permanentes et aux troubles ressentis par la victime dans ses conditions d'existence personnelles, familiales et sociales, à l'exclusion du préjudice esthétique, du préjudice sexuel, du préjudice d'agrément lié à l'impossibilité de continuer à pratiquer une activité spécifique, sportive ou de loisirs.

17. S'agissant du déficit fonctionnel permanent, compte tenu de l'âge de la requérante (57 ans) à la date de consolidation et du taux d'IPP (45%) qui lui a été reconnu, il y a lieu d'indemniser ce chef de préjudice à hauteur de 2 715 euros le point en application du référentiel indicatif des cours d'appel, soit une somme globale de 122 175 euros.

18. En deuxième lieu, au titre du préjudice esthétique permanent, la requérante fait valoir d'une part, qu'elle conserve une boiterie à la marche et d'autre part qu'elle présente une cicatrice visible en maillot de bain. S'agissant de la boiterie, cette séquelle de l'accident est indemnisée au titre du déficit fonctionnel permanent qui lui a été reconnu et ne constitue pas un préjudice autonome. S'agissant de la cicatrice, dont aucune description ne figure au dossier, la requérante ne justifie pas avoir subi de préjudice esthétique distinct des troubles déjà indemnisés au titre du déficit fonctionnel permanent.

19. S'agissant du préjudice d'agrément, si la requérante fait valoir qu'elle a dû renoncer au sport et à la danse, activités exercées certes à un bon niveau mais en amateur, ces troubles sont couverts par l'indemnité qui lui est accordée au titre du déficit fonctionnel permanent.

20. L'existence d'un préjudice sexuel n'étant pas établie, Mme E ne peut prétendre à l'indemnisation de ce chef de préjudice.

21. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il y ait lieu d'ordonner la réalisation d'une nouvelle expertise, s'agissant d'une situation médicale pour laquelle des d'expertises ont été réalisées les 7 décembre 2015, le 12 septembre 2016, 18 octobre 2017, 28 novembre 2018 et 12 juin 2019, qu'il y a lieu de condamner le CIAS Maurienne-Galibier à verser à Mme C une indemnité totale de 148 915 euros.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

22. En application de l'article 1231-6 du code civil, Mme E a droit aux intérêts au taux légal sur l'indemnité totale définie au point 21 à compter du 15 juin 2020, date de réception de sa réclamation préalable. Par ailleurs, en application de l'article 1343-2 du même code, elle est fondée à demander que ces intérêts portent eux-mêmes intérêts à compter du 15 juin 2021, puis à chaque échéance annuelle.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

23. Il y a lieu dans les circonstances de l'espèce de mettre à la charge du CIAS Maurienne-Galibier une somme de 1 500 euros à verser à Mme C.

D E C I D E :

Article 1er : Le CIAS Maurienne-Galibier est condamné à verser à Mme C une indemnité de 148 915 euros.

Article 2 : Les intérêts au taux légal courront sur la condamnation prononcée à l'article 1er à compter du 15 juin 2020 et seront capitalisés au 15 juin 2021 et au 15 juin 2022.

Article 3 : Le CIAS Maurienne-Galibier versera à Mme C la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme D E et au CIAS Maurienne Galibier.

Délibéré après l'audience du 27 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Vial-Pailler, président,

Mme Frapolli, première conseillère,

Mme Fourcade, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 octobre 2022.

La rapporteure,

F. FOURCADE

Le président,

C. VIAL-PAILLERLe greffier,

G. MORAND

La République mande et ordonne au préfet de la Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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