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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2100267

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2100267

vendredi 22 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2100267
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantJOURDA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 15 janvier 2021 et 21 septembre 2022, Mme B, représentée par Me Jourda, demande au tribunal :

1°) de condamner le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) à lui verser la somme de 29 042 euros en réparation des préjudices subis en raison des illégalités affectant son recrutement au sein du CNRS, outre intérêts au taux légal à compter du 15 septembre 2020 et capitalisation de ces intérêts ;

2°) de mettre à la charge du Centre national de la recherche scientifique une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que la responsabilité pour faute du CNRS est engagée du fait de l'illégalité de son recrutement en qualité d'agent contractuel :

- il a méconnu les dispositions de l'article 3 de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires et de l'article 4 de la loi n°84-16 du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat ; l'inapplicabilité de ces dispositions au CNRS soulevée en défense est postérieure aux faits reprochés ;

- il a méconnu les dispositions de la circulaire n° CIRC130864 DRH du 12 mars 2013 relative à l'emploi des personnels contractuels du CNRS, dès lors notamment que le poste de contractuel auquel elle a été nommée et celui déclaré infructueux de titulaire étaient en réalité les mêmes et qu'elle aurait donc dû être recrutée en qualité de fonctionnaire ;

- il est entaché d'un détournement de procédure, car le besoin du CNRS n'était pas ponctuel mais permanent et elle aurait par suite dû être recrutée en qualité de fonctionnaire et non de contractuelle et le poste auquel elle avait également candidaté n'aurait pas dû être qualifié de non pourvu ;

- elle a subi un préjudice financier en raison de l'absence de maintien de son traitement indiciaire lors de l'exécution de ses fonctions au sein du CNRS (estimé à 5 607 euros), de la privation du bénéfice d'une réintégration directe au sein des services du ministère des armées (estimé à 3 445 euros), ainsi qu'un préjudice moral qui peut être estimé à 20 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 mai 2022, le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les dispositions législatives invoquées par Mme B ne sont pas applicables à sa situation ;

- ni la circulaire n° CIR130864DRH du 12 mars 2013, ni aucun texte n'interdisent de recruter un fonctionnaire en disponibilité sur un contrat à durée déterminée ;

- le recrutement de Mme B suite à sa candidature externe correspondait à un besoin ponctuel du CNRS ; la demande qui lui a été faite de solliciter un placement en disponibilité préalable pour convenances personnelles était rendue nécessaire par le fait qu'il s'agissait d'un emploi à temps complet ; elle ne peut donc soutenir que la décision serait entachée d'un vice de procédure ;

- en l'absence de toute faute du CNRS, les conclusions indemnitaires doivent être rejetées.

Par lettre du 23 août 2022, les parties ont été informées qu'en application des dispositions de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative l'instruction était susceptible d'être close le 23 septembre 2022, par l'émission d'une ordonnance de clôture ou d'un avis d'audience, sans information préalable.

Par ordonnance du 3 juillet 2023, la clôture d'instruction a été fixée au même jour.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;

- le décret n°85-986 du 16 septembre 1985 relatif au régime particulier de certaines positions des fonctionnaires de l'Etat, à la mise à disposition, à l'intégration et à la cessation définitive de fonctions ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Callot, rapporteur,

- les conclusions de M. Villard, rapporteur public,

- et les observations de Me Sanzari, représentant Mme B, et de Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Madame B, fonctionnaire titulaire, est ingénieure d'études et de fabrication en spécialité " achats-marchés publics " au sein du ministère des Armées. Par un arrêté du ministre de la défense en date du 22 février 2018, une disponibilité lui a été accordée pour élever son enfant. Elle a le 19 novembre 2018 postulé à un poste de chargé des achats et des marchés proposé par la délégation Alpes du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), emploi à pourvoir sous la forme d'un contrat de trois mois par la voie externe. Le 4 janvier 2019, le CNRS a informé Madame B que sa candidature avait été retenue. Elle a le 5 janvier 2019 postulé à un autre poste de chargé des achats et des marchés proposé par la délégation Alpes du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), à pourvoir par la voie interne à la fonction publique, dite voie Noemi. Cette seconde procédure de recrutement a été déclarée infructueuse par le CNRS et le poste n'a pas été pourvu, ce dont Mme B a été informée le 21 janvier 2019. Par arrêté du ministre de la défense du 7 février 2019, Madame B a été placée en position de disponibilité pour convenances personnelles pour une durée d'un an. Elle a été recrutée par le CNRS sur un contrat à durée déterminée en date du 27 février 2019, pour la période du 4 mars 2019 au 30 novembre 2019. Par courrier du 15 septembre 2020, réceptionné le 17 septembre 2020, Mme B a formé par une demande préalable auprès du directeur de la délégation Alpes du CNRS aux fins d'indemnisation des préjudices qu'elle aurait subis en raison des illégalités affectant son recrutement en qualité d'agent contractuel, à laquelle aucune réponse n'a été apportée, faisant naître une décision implicite de rejet.

Sur les fautes de nature à engager la responsabilité :

2. La seule circonstance que Mme B a appris qu'elle était retenue comme contractuelle, avant même de se porter candidate par la voie interne, ne permet pas de retenir que la procédure suivie par le CNRS aurait eu pour objet de l'évincer et serait dès lors empreinte de détournement de procédure. L'illégalité fautive doit être écartée de ce chef.

3. En revanche, aux termes des dispositions de l'article 3 de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires : " Sauf dérogation prévue par une disposition législative, les emplois civils permanents de l'Etat () sont occupés () par des fonctionnaires régis par le présent titre () dans les conditions prévues par leur statut. ". Aux termes des dispositions de l'article 4 de la loi n°84-16 du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat, dans sa version alors applicable " Par dérogation au principe énoncé à l'article 3 du titre Ier du statut général, des agents contractuels peuvent être recrutés dans les cas suivants : / () 2° Pour les emplois du niveau de la catégorie A et, dans les représentations de l'Etat à l'étranger, des autres catégories, lorsque la nature des fonctions ou les besoins des services le justifient. ". Il résulte de l'ensemble ces dispositions que les emplois civils permanents doivent être occupés par des fonctionnaires titulaires, les agents contractuels ne pouvant être recrutés qu'à titre dérogatoire, notamment lorsque la nature des fonctions ou les besoins des services le justifient.

4. En l'espèce, Mme B, agent de catégorie A du ministère de la défense, a été recrutée le 27 février 2019 par le CNRS en qualité de contractuelle pour une durée déterminée, pour occuper les fonctions de chargée des achats et des marchés, suite à un appel à candidatures externes initié le 15 novembre 2018. Or, le CNRS a par ailleurs engagé le 19 novembre 2018, dans le cadre de la campagne de mobilité annuelle (dite Noemi), un appel à candidature interne avec une fiche de poste au contenu identique, mais pour pourvoir un emploi permanent, pour lequel Mme B a déposé une candidature le 5 janvier 2019, qui a été déclaré infructueux par le CNRS. Ainsi, ce poste permanent n'a pas été pourvu dans l'immédiat, mais ouvert à concours en juin 2019, pour une prise de poste au 1er décembre 2019. Alors que le recrutement initial de Mme B était initialement prévu pour une durée de trois mois, afin de palier le départ d'un agent contractuel, son contrat a finalement été conclu jusqu'au 30 novembre 2019, veille de l'arrivée du lauréat du concours. Il ressort de l'ensemble de ces éléments que les deux postes ouverts pour les fonctions de chargé des achats et des marchés, l'un en externe dans le cadre d'un contrat à durée déterminée, et l'autre en interne pour être pourvu par un fonctionnaire dans un cadre permanent, avaient bien vocation à pourvoir le même besoin, permanent. Par suite, c'est à bon droit que Mme B soutient que l'administration a méconnu les dispositions précédentes en faisant le choix de pourvoir à un besoin permanent par le recrutement d'un agent contractuel et qu'elle a dès lors commis une faute de nature à engager sa responsabilité.

5. Enfin, le fait que l'administration d'accueil ait demandé à Mme B de solliciter auprès de son administration d'origine un placement en disponibilité pour convenances personnelles, dès lors que sa position de fonctionnaire en position de disponibilité pour élever son enfant ne lui permettait pas d'occuper l'emploi à temps plein sur lequel elle était recrutée, ne caractérise pas une faute distincte mais constitue une conséquence de l'illégalité fautive retenue.

Sur le lien causal entre la faute et le préjudice :

6. Mme B se prévaut de ce que le fait de ne pas l'avoir recrutée par la voie interne lui a causé un préjudice financier faute de maintien de son traitement indiciaire et en raison de la perte du bénéfice d'une réintégration directe, outre un préjudice moral notamment lié aux difficultés de réintégration avec une période de chômage.

7. La démonstration que Mme B a été illégalement recrutée en qualité de contractuelle demeure insuffisante pour retenir que si une seule offre avait été publiée, pour recruter un titulaire par la voie interne et répondre ainsi à un besoin permanent, elle aurait eu la garantie ou même une chance sérieuse d'être recrutée alors que l'employeur, qui dispose d'un large pouvoir d'appréciation, a en l'espèce écarté sa candidature sur ce second poste. Si Mme B indique qu'elle n'a reçu aucune explication alors qu'elle a toutes les compétences requises, il ne résulte pas de l'instruction que l'illégalité aurait eu une quelconque incidence de ce chef. Par suite, Mme B n'établit pas le lien de causalité entre la faute commise par l'administration et le préjudice tiré de la perte de traitement dont elle se prévaut.

8. Par ailleurs, afin de pouvoir être illégalement recrutée en tant que contractuelle, Mme B a dû demander à son administration à être placée en disponibilité pour convenances personnelles. Elle soutient qu'il en est résulté un préjudice au moment de sa réintégration par rapport à la situation qui aurait été la sienne si elle avait été détachée. Toutefois, et pour les motifs exposés au point précédent, il y a lieu de comparer sa situation avec celle qui eût été la sienne sans ce recrutement, à savoir un placement en disponibilité pour élever un enfant de moins de huit ans. Il n'est pas soutenu et ne résulte pas des articles 47 et 49 du décret du 16 septembre 1985, visé ci-dessus, dans sa version applicable au litige, que le droit à réintégration de Mme B, pour être différent en fonction du motif de disponibilité eût abouti à une issue distincte quant aux difficultés qu'elle a connues.

9. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de Mme B aux fins d'indemnisation de son préjudice doivent être rejetées. Par voie de conséquence, doivent l'être également celles tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ces dispositions faisant obstacle à ce que soit mis à la charge du CNRS, qui n'est pas la partie perdante, la somme demandée par la requérante à ce titre.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B et au Centre national de la recherche scientifique.

Délibéré après l'audience du 3 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Triolet, présidente,

M. A et M. Callot, premiers conseillers,

Rendu public par mise à disposition au greffe 22 décembre 2023.

Le rapporteur,

A. Callot

La présidente,

A. Triolet Le greffier,

G. Morand

La République mande et ordonne au Centre national de la recherche scientifique en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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