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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2100269

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2100269

mardi 23 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2100269
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation6ème Chambre
Avocat requérantSELARL GRIMALDI & ASSSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 26 janvier 2021 et 13 mars 2023, M. A B, représenté par Me Grimaldi, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 10 novembre 2020 par laquelle le centre hospitalier de Valence a rejeté sa réclamation préalable ;

2°) de condamner le centre hospitalier de Valence à lui verser une somme de 9 000 euros en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi du fait de sa contamination au covid 19, assortie des intérêts au taux légal ;

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Valence une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision de rejet de sa réclamation préalable n'est pas motivée et a été prise par une autorité incompétente ;

- il a été contaminé par la Covid 19 à la fin du mois de mars 2020 à l'occasion de ses missions de brancardier et a développé une forme sévère de la maladie ; or, le centre hospitalier n'a pas mis à sa disposition des masques chirurgicaux en nombre suffisant ou des masques de type FFP2 ; d'autres équipement auraient également manqué, comme les gels hydroalcooliques et les surblouses ; le centre hospitalier a ainsi méconnu son obligation de protection de la santé et de la sécurité de M. B ; il a ainsi commis une faute de nature à engager sa responsabilité ;

- il a subi un préjudice d'anxiété qui doit être indemnisé à hauteur de 9 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 mars 2021, le centre hospitalier de Valence, représenté par Me Blanc, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 1 500 euros soit mise à la charge de M. B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Le centre hospitalier fait valoir que :

- les moyens soulevés à l'appui de ses conclusions à fin d'annulation de la décision de rejet de la réclamation préalable sont inopérants, dès lors que sa requête présente un caractère indemnitaire

- la requête indemnitaire est mal fondée.

Un mémoire, présenté pour le centre hospitalier de Valence, enregistré le 25 avril 2023, n'a pas été communiqué, ne comportant aucun élément nouveau.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de ce que la responsabilité sans faute du centre hospitalier de Valence est engagée à l'égard de M. B, victime d'une maladie professionnelle, en réparation du préjudice d'anxiété subi du fait de la maladie professionnelle.

Un mémoire en réponse au moyen d'ordre public, présenté pour le centre hospitalier de Valence, a été enregistré le 5 mai 2023.

Un mémoire en réponse au moyen d'ordre public, présenté pour M. B, a été enregistré le 5 mai 2023.

Une note en délibéré, présentée pour le centre hospitalier de Valence, a été enregistrée le 9 mai 2023.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- la loi n° 2020-290 du 23 mars 2020 ;

- la loi n° 2020-546 du 11 mai 2020 ;

- le décret n° 2020-548 du 11 mai 2020 ;

- le décret n° 2020-663 du 31 mai 2020 ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. d'Argenson, premier conseiller ;

- les conclusions de M. Argentin, rapporteur public ;

- les observations de Me Blanc, représentant le centre hospitalier de Valence.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, fonctionnaire titulaire du grade de conducteur ambulancier, est brancardier au centre hospitalier de Valence au sein du service de transport interne des patients. M. B a été contaminé par la covid 19 fin mars 2020. Il a été testé négativement le 26 mars 2020 mais un scanner thoracique réalisé le 31 mars 2020 a révélé une atteinte sévère qui a entraîné l'hospitalisation de M. B du 3 avril 2020 au 14 avril 2020 pour détresse respiratoire. Sa maladie a été reconnue comme imputable au service pour la période du 29 mars 2020 au 30 juin 2020. Dans la présente instance, il demande l'annulation de la décision du 10 novembre 2020 par laquelle le centre hospitalier de Valence a rejeté sa réclamation préalable du 26 août 2020 et la condamnation de ce même établissement à lui verser une somme de 9 000 euros en réparation du préjudice d'anxiété qu'il estime avoir subi du fait de sa contamination au covid.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En demandant, d'une part, l'annulation de la décision explicite rejetant sa réclamation préalable et, d'autre part, la condamnation du centre hospitalier de Valence à lui verser les sommes en litige, M. B a donné à sa requête le caractère d'une demande de plein contentieux. La décision explicite de rejet de la réclamation a ainsi eu pour seul effet de lier le contentieux à l'égard de l'objet de la demande de M. B. Les conclusions tendant à son annulation doivent, par suite, être rejetées.

Sur les conclusions indemnitaires :

Sur la responsabilité pour faute :

3. L'émergence d'un nouveau coronavirus, responsable de la maladie à coronavirus 2019 ou covid 19 et particulièrement contagieux, a été qualifiée d'urgence de santé publique de portée internationale par l'Organisation mondiale de la santé le 30 janvier 2020, puis de pandémie le 11 mars 2020. La propagation du virus sur le territoire français a conduit le ministre des solidarités et de la santé puis le Premier ministre à prendre, à compter du 4 mars 2020, des mesures de plus en plus strictes destinées à réduire les risques de contagion. Le législateur, par l'article 4 de la loi du 23 mars 2020 d'urgence pour faire face à l'épidémie de covid 19, a déclaré l'état d'urgence sanitaire pour une durée de deux mois à compter du 24 mars 2020, puis, par l'article 1er de la loi du 11 mai 2020 prorogeant l'état d'urgence sanitaire et complétant ses dispositions, a prorogé cet état d'urgence sanitaire jusqu'au 10 juillet 2020 inclus.

4. Il résulte de l'instruction que, lors du début de l'épidémie de covid 19, il ne restait qu'un stock d'Etat de 117 millions de masques anti-projections ou masques chirurgicaux et aucun stock stratégique d'Etat d'appareils de protection respiratoire de type FFP2, de capacité filtrante supérieure. Des mesures ont alors été prises pour renforcer la production nationale et des commandes massives de masques ont été passées à l'étranger en vue d'importations depuis les principaux pays fournisseurs, dont la Chine, sur un marché international extrêmement tendu. Des mesures de réquisition ont également été prises à compter du début du mois de mars 2020, afin d'en assurer un accès prioritaire aux professionnels de santé et aux patients.

5. Dans ce contexte de pénurie de masques, un communiqué du gouvernement du 16 mars 2020 a annoncé la mise en place d'une stratégie de gestion et d'utilisation maîtrisée des masques dans les zones où le virus circule activement et précisé que " l'utilisation des volumes recensés de masques doit () être encadrée afin de répondre avant tout et le mieux possible aux besoins des professionnels de santé, en ville comme en établissement. ", que " des masques chirurgicaux seront mis à disposition pour la protection des professionnels de santé dans les services de soins prenant en charge les cas possibles ou confirmés " et que " les services d'urgence, d'accueil des malades covid 19 et de soins critiques auront à leur disposition des masques FFP2 à la hauteur des besoins. " Par une " fiche de doctrine " du 6 mai 2020, soit postérieurement à la contamination de M. B, le ministère des solidarités et de la santé a fait connaître ses " recommandations d'utilisation des masques faciaux dans le contexte d'un processus progressif de déconfinement ". Pour ces masques FFP2, la fiche définit, en premier lieu, une " utilisation prioritaire ", au titre de laquelle, " sans que cette liste soit exclusive ", quatre catégories de professions de santé devant l'utiliser sont énumérées, à savoir, tout d'abord, les " soignants médecins et non médecins en service de soins critiques et d'anesthésie pour les " gestes médicaux invasifs (ex. intubation endotrachéale) " et les " manœuvres au niveau des voies respiratoires chez les patients covid 19 avérés, chez tout patient suspect ou chez les patients contact avéré avec un patient covid 19 ", ensuite, le " personnel médical et paramédical intervenant sur les voies respiratoires, dont le personnel réalisant les prélèvements nasaux pour la sérologie covid 19 ", puis, les chirurgiens-dentistes et, enfin, les masseurs-kinésithérapeutes pour les séances de kinésithérapie respiratoire.

6. Il résulte de l'instruction que le centre hospitalier de Valence a défini les mesures d'hygiène et de prévention à appliquer au sein de l'établissement par une note aux personnels du 13 mars 2020, qui prévoit notamment que le port du masque FFP2 est réservé exclusivement aux personnels soignants qui réalisent des soins exposants (gestes médicaux invasifs ou manœuvres au niveau de la sphère respiratoire), et que le port du masque chirurgical est réservé aux patients cas suspects, possibles ou cas confirmés covid 19, aux professionnels de santé en contact avec des cas suspects, possibles ou cas confirmés covid 19 hors soins exposants. Elle prévoit également la friction des mains avec solution hydroalcoolique et l'habillage /déshabillage adapté aux risques liés aux soins réalisés par le professionnel. M. B, qui a été contaminé à la covid 19 entre le 26 mars 2020 et le 31 mars 2020, soutient que le centre hospitalier n'a pas mis à sa disposition des masques chirurgicaux en nombre suffisant ou des masques de type FFP2, et a ainsi méconnu son obligation de protection de sa santé et de sa sécurité. Toutefois, d'une part, à la date où M. B a été contaminé, l'organisation des mesures de prévention sanitaire au sein du centre hospitalier de Valence relevait uniquement de la note de service du 13 mars 2023, dont il n'est pas établi ni même allégué qu'elle aurait méconnu les dispositions légales alors en vigueur en matière de norme sanitaire en milieu hospitalier ou les consignes gouvernementales données en matière d'utilisation et de répartition des masques dans le contexte général de pénurie rappelé précédemment. D'autre part, il n'est pas non plus établi que le centre hospitalier de Valence aurait fait preuve d'une négligence particulière dans la mise en place des mesures de protection sanitaire alors même que l'épidémie était à ses débuts et qu'il n'est ni établi ni même allégué que le centre hospitalier aurait fait face, à cette période, à un afflux de malades atteints de covid 19, les chiffres fournis en défense, non contestés, faisant état, au 7 mars 2020, de seulement 11 personnes contaminées pour le département de la Drôme, dont une seulement était hospitalisée au centre hospitalier de Valence. Enfin M. B n'allègue pas ne pas avoir disposé de masque chirurgical, mais seulement d'avoir disposé d'un seul masque par jour, ce qui, à la date où M. B a été contaminé, ne contrevenait à aucune norme sanitaire et révélait au contraire une mise à disposition plus large que celle initialement prévue par la note aux personnels du 13 mars 2020.

7. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'établit pas que le centre hospitalier de Valence aurait, dans le contexte particulier de pénurie de masques de tous types au début de la crise épidémique en mars 2020 et alors que le centre hospitalier de Valence n'était pas touché par un afflux de patients atteints de covid 19, commis une faute en réservant l'utilisation des masques FFP2 aux seuls personnels soignants réalisant des soins exposants et en limitant à un par jour le nombre de masques chirurgicaux distribués au personnel, dont M. B.

8. Si M. B soutient en outre qu'il aurait manqué de gel hydroalcoolique ou de surblouse, il ne donne aucune précision sur ces points permettant d'apprécier le bien-fondé de ces allégations.

9. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à rechercher la responsabilité de son employeur au titre d'une faute qu'il aurait commise.

Sur la responsabilité sans faute :

10. Les dispositions des articles L. 27 et L. 28 du code des pensions civiles et militaires de retraite qui instituent, en faveur des fonctionnaires victimes d'accidents de service ou de maladies professionnelles, une rente viagère d'invalidité en cas de mise à la retraite et une allocation temporaire d'invalidité en cas de maintien en activité doivent être regardées comme ayant pour objet de réparer les pertes de revenus et l'incidence professionnelle résultant de l'incapacité physique causée par un accident de service ou une maladie professionnelle. Les dispositions instituant ces prestations déterminent forfaitairement la réparation à laquelle les fonctionnaires concernés peuvent prétendre, au titre de ces chefs de préjudice, dans le cadre de l'obligation qui incombe aux collectivités publiques de garantir leurs agents contre les risques qu'ils peuvent courir dans l'exercice de leurs fonctions. Ces dispositions ne font en revanche obstacle ni à ce que le fonctionnaire qui subit, du fait de l'invalidité ou de la maladie, des préjudices patrimoniaux d'une autre nature ou des préjudices personnels, obtienne de la personne publique qui l'emploie, même en l'absence de faute de celle-ci, une indemnité complémentaire réparant ces chefs de préjudice ni à ce qu'une action de droit commun pouvant aboutir à la réparation intégrale de l'ensemble du dommage soit engagée contre la collectivité, dans le cas notamment où l'accident ou la maladie serait imputable à une faute de nature à engager sa responsabilité. Toutefois, la circonstance que le fonctionnaire victime d'un accident de service ou d'une maladie professionnelle ne remplit pas les conditions auxquelles les dispositions mentionnées ci-dessus subordonnent l'obtention d'une rente ou d'une allocation temporaire d'invalidité fait obstacle à ce qu'il prétende, au titre de l'obligation de la collectivité qui l'emploie de le garantir contre les risques courus dans l'exercice de ses fonctions, à une indemnité réparant des pertes de revenus ou une incidence professionnelle. En revanche, elle ne saurait le priver de la possibilité d'obtenir de cette collectivité la réparation de préjudices d'une autre nature, dès lors qu'ils sont directement liés à l'accident ou à la maladie.

11. En l'espèce, la maladie dont a été victime M. B a été reconnue comme imputable au service. Ce dernier est donc fondé à demander à son employeur, même en l'absence de faute de celui-ci, la réparation de son préjudice d'anxiété.

12. Il résulte de l'instruction que M. B a été hospitalisé pour une insuffisance respiratoire aigüe résultant de sa contamination au coronavirus du 3 avril 2020 au 14 avril 2020 et qu'il a pu légitimement, de ce fait, éprouver des inquiétudes du fait de sa contamination et des conséquences graves qui pouvaient en résulter, dans un contexte de médiatisation des décès résultant de cette affection. Ainsi, il sera fait une juste appréciation du préjudice d'anxiété de M. B en l'évaluant à la somme de 1 000 euros.

13. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de condamner le centre hospitalier de Valence à verser à M. B une somme de 1 000 euros. Cette somme portera intérêts au taux légal à compter du 26 août 2020, date de sa réclamation préalable.

Sur l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du centre hospitalier de Valence une somme de 1 500 euros à verser à M. B. Les conclusions présentées par le centre hospitalier de Valence sont rejetées.

D E C I D E :

Article 1 : Le centre hospitalier de Valence est condamné à verser à M. B une somme de 1 000 euros en réparation du préjudice consécutif à sa maladie reconnue imputable au service, majorée des intérêts au taux légal à compter du 26 août 2020.

Article 2 : Le centre hospitalier de Valence versera à M. B la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Les conclusions présentée par le centre hospitalier de Valence sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au centre hospitalier de Valence.

Délibéré après l'audience du 9 mai 2023, à laquelle siégeaient :

M. Vial-Pailler, président rapporteur,

M. d'Argenson, premier conseiller,

Mme Fourcade, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 mai 2023.

Le rapporteur,

P.-H. D'ARGENSON

Le président,

C. VIAL-PAILLER

Le greffier,

G. MORAND

La République mande et ordonne à la préfète de la Drôme en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2100269

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