vendredi 15 décembre 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Grenoble |
| Section | Tribunal Administratif de Grenoble |
| N° Dossier | TA38-2100491 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | 7ème Chambre |
| Avocat requérant | PALOMARES |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 22 janvier 2021 et 27 juillet 2021, la SARL Electronic Data Process (EDP), représentée par Me Palomares, demande au tribunal :
1°) de prononcer la décharge des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés auxquelles elle a été assujettie au titre des exercices clos les 31 décembre 2014 et 31 décembre 2015, des rappels de taxe sur la valeur ajoutée auxquels elle a été assujettie au titre de la période du 1er janvier 2014 au 31 décembre 2014 et des pénalités correspondantes ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- elle recourt à l'affacturage, ce qui implique que l'exigibilité de la taxe sur la valeur ajoutée se situe à la date du paiement de la créance par le débiteur en application de l'article 269 du code général des impôts ;
- l'administration fiscale ne rapporte pas la preuve qui lui incombe de ce qu'elle aurait insuffisamment déclaré son chiffre d'affaires et de ce que les encaissements ne sont pas taxables et inverse sur ce point la charge de la preuve, dans la mesure où la procédure contradictoire a été suivie et où la force probante de la comptabilité n'a pas été remise en cause ;
- l'administration avait accès à l'intégralité des pièces de comptabilité, y compris les créances remises à l'affactureur, et la méthode qu'elle emploie pour procéder aux rectifications est erronée ;
- la charge de la preuve d'un acte anormal de gestion repose sur l'administration ;
- la société EDP Thaïlande travaille essentiellement pour le compte de la société mère ;
- le vérificateur a entendu limiter à une activité en France de M. A la prise en charge de son salaire français alors qu'EDP Thaïlande travaille en sous-traitance pour elle et qu'elle lui refacture le coût des salaires qu'elle supporte pour son compte, ce qui n'implique pour elle aucun appauvrissement ;
- la charge engagée est la même, que M. A soit directement salarié de la société française ou qu'il soit salarié de la société thaïlandaise en contrepartie d'une refacturation, ce qui exclut tout acte anormal de gestion ;
- il n'y a aucun avantage qui ait été consenti à la société EDP Thaïlande et ainsi aucune distribution, la retenue à la source n'ayant pas lieu d'être ;
- les dépenses de crédit d'impôt recherche sont fondées car le détail des heures ainsi que les diplômes des salariés ayant travaillé au développement des logiciels ont été produits ;
- le vérificateur ne démontre pas le caractère délibéré des manquements.
Par un mémoire en défense enregistré le 26 juillet 2021, le directeur départemental des finances publiques de l'Isère conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par la société Electronic Data Process ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 17 avril 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 2 mai 2023.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Heintz, premier conseiller
- les conclusions de M. Sportelli, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. La SARL EDP, créée en 2001, exerce une activité de conception, développement, vente et location de logiciels de gestion des pneumatiques dans les flottes d'entreprise. Elle a un capital social de 118 000 euros, réparti entre quatre associés dont M. A, qui détient 15,42 % des parts. Elle a fait l'objet d'une vérification de comptabilité portant sur la période du 1er janvier 2013 au 31 décembre 2015. Les conséquences de ce contrôle en matière d'impôt sur les sociétés, de retenue à la source, de taxe sur la valeur ajoutée et de crédit d'impôt recherche lui ont été notifiées par deux propositions de rectification du 18 décembre 2016 au titre de l'année 2013 et du 31 mars 2017 au titre des années 2014 et 2015. La réclamation de la SARL EDP dirigée contre les impositions supplémentaires mises à sa charge au titre des années 2014 et 2015 ayant fait l'objet d'une décision de rejet, elle demande au tribunal d'en prononcer la décharge.
Sur les rappels de taxe sur la valeur ajoutée :
2. Aux termes de l'article 269 du code général des impôts : " 2. La taxe est exigible : / () / c) Pour les prestations de services autres que celles visées au b bis, lors de l'encaissement des acomptes, du prix, de la rémunération ou, sur option du redevable, d'après les débits. / En cas d'escompte d'effet de commerce ou de transmission de créance, l'exigibilité intervient respectivement à la date du paiement de l'effet par le client ou à celle du paiement de la dette transmise entre les mains du bénéficiaire de la transmission () ". En application de ces dispositions, dans le cadre d'opérations d'affacturage, l'exigibilité de la taxe sur la valeur ajoutée intervient lorsque le client s'est acquitté de sa dette entre les mains de la société d'affacturage.
3. Il résulte de l'instruction que le vérificateur a, pour procéder aux rappels de taxe sur la valeur ajoutée litigieux, opéré une comparaison entre le chiffre d'affaires mensuel porté sur les déclarations de taxe sur la valeur ajoutée et le chiffre d'affaires mensuel encaissé par la SARL EDP. Il en a déduit une insuffisance de déclaration de taxe sur la valeur ajoutée d'un montant de 27 327 euros au titre de l'exercice clos le 31 décembre 2014.
4. La SARL EDP fait valoir qu'elle fait appel à l'affacturage, l'exigibilité de la taxe sur la valeur ajoutée étant différée au moment du règlement des sommes payées par les clients à la société d'affacturage. Toutefois, l'administration fiscale n'a pas remis en cause le caractère probant de la comptabilité de la société et s'est fondée sur ses écritures comptables. Or, la requérante n'apporte aucun élément de nature à identifier, au sein des créances qui ont conduit au redressement, les encaissements qui auraient été transmis à la société d'affacturage et devraient être déduits de son chiffre d'affaires taxable pour la période du 1er janvier au 31 décembre 2014. Ainsi, il appartient à la société de fournir les éléments permettant à l'administration de déterminer la date d'exigibilité de ces paiements différés, éléments qu'elle est seule en mesure de produire et dont l'administration conteste avoir eu connaissance. Par suite, la requérante ne versant aux débats aucun élément supplémentaire permettant d'identifier les sommes affacturées, le moyen doit être écarté.
Sur les cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés :
5. Aux termes de l'article 39 du code général des impôts : " 1. Le bénéfice net est établi sous déduction de toutes charges () ". L'administration est cependant en droit de réintégrer dans les résultats imposables celles des charges qui sont étrangères à une gestion commerciale normale. En règle générale, il appartient à l'administration d'établir les faits sur lesquels elle se fonde pour invoquer le caractère anormal d'un acte de gestion. Selon l'article 57 du même code, rendu applicable en matière d'impôt sur les sociétés par l'article 209 du même code : " Pour l'établissement de l'impôt sur le revenu dû par les entreprises qui sont sous la dépendance ou qui possèdent le contrôle d'entreprises situées hors de France, les bénéfices indirectement transférés à ces dernières, soit par voie de majoration ou de diminution des prix d'achat ou de vente, soit par tout autre moyen, sont incorporés aux résultats accusés par les comptabilités. () ". Lorsque l'administration établit l'existence d'un lien de dépendance ainsi que de faits ou d'écritures comptables qui révèlent un transfert de bénéfices entre une entreprise imposable en France à une entreprise située hors de France, ces dispositions instituent une présomption à l'encontre du contribuable qui, par suite, supporte la charge de prouver, quel que soit le déroulement de la procédure d'imposition, que ces faits ou ces écritures sont justifiés par une gestion normale des intérêts propres à l'entreprise imposable en France.
6. L'administration fiscale a constaté au cours des opérations de contrôle que la SARL EDP est détentrice à 90 % du capital social de sa filiale EDP Thaïlande, les 10 % restant étant détenus par des associés de la SARL EDP, dont M. A à hauteur de 5 %. La filiale thaïlandaise de la société requérante est chargée d'assurer le service après-vente en Asie ainsi que de promouvoir la SARL EDP France à l'international. En outre, la SARL EDP a enregistré en charges dans sa comptabilité, sans refacturation, la rémunération de M. A, responsable informatique salarié de la SARL EDP détaché au sein de la société EDP Thaïlande et expatrié dans ce pays. Dans ces conditions, la SARL EDP, qui est présumée avoir réalisé, au sens des dispositions précitées, un transfert de bénéfices à une entreprise située hors de France, supporte la charge de la preuve que cette écriture est justifiée par une gestion normale de ses intérêts.
7. La SARL EDP soutient que M. A a pour mission d'encadrer les ingénieurs thaïlandais travaillant sur place pour son propre compte. Si la société produit un bulletin de salaire de M. A et divers courriels que ce dernier aurait adressés à des clients de la société EDP, elle ne produit toutefois aucun autre élément de nature à établir que la prise en charge de ce salarié comporterait pour elle une contrepartie, alors que l'administration souligne que les salaires des salariés thaïlandais, qui sont pris en charge par la société EDP Thaïlande, font eux l'objet d'une refacturation à la requérante. Si la SARL EDP soutient aussi qu'il n'y a aucune différence entre le fait que M. A soit son salarié ou qu'il soit salarié de la filiale thaïlandaise avec refacturation de ses salaires, aucune de ces deux situations ne correspond à celle qui résulte de l'instruction, à savoir, ainsi qu'il a été dit précédemment, que M. A est salarié de EDP France qui le prend en charge sans en retirer de recettes par le biais d'une refacturation et ce alors qu'il travaille pour le compte de la société thaïlandaise. La SARL EDP ne faisant état d'aucune autre justification qui permettrait d'établir qu'il existerait une contrepartie au financement des salaires de M. A, c'est à bon droit que l'administration fiscale a, en application de l'article 57 du code général des impôts, procédé à la réintégration de ces charges dans les résultats de la SARL EDP.
Sur la retenue à la source :
8. Aux termes de l'article 111 du code général des impôts : " Sont notamment considérés comme des revenus distribués : / () / c. Les rémunérations et avantages occultes () ". Aux termes de l'article 119 bis du même code : " () / 2. Les produits visés aux articles 108 à 117 bis donnent lieu à l'application d'une retenue à la source dont le taux est fixé par l'article 187 lorsqu'ils bénéficient à des personnes qui n'ont pas leur domicile fiscal ou leur siège en France. () ". Dans le cas où l'existence d'un transfert de bénéfices est établie, le montant correspondant doit, en application des dispositions du c de l'article 111, être regardé comme un revenu distribué. Dès lors que son bénéficiaire a son siège hors de France, cette distribution est soumise à la retenue à la source prévue par le 2 de l'article 119 bis du même code.
9. Dès lors que la prise en charge par la société requérante des salaires de M. A bénéficiant à sa filiale peut être regardée comme une distribution de bénéfices au sens de l'article 111-c du code général des impôts au profit de cette dernière, c'est à bon droit que l'administration fiscale a soumis ces sommes à la retenue à la source prévue par l'article 119 bis du même code.
Sur le crédit d'impôt recherche :
10. Aux termes de l'article 244 quater B du code général des impôts, dans sa rédaction applicable en l'espèce : " I. Les entreprises industrielles et commerciales ou agricoles imposées d'après leur bénéfice réel ou exonérées en application des articles 44 sexies, 44 sexies A, 44 septies, 44 octies, 44 octies A, 44 decies, 44 undecies, 44 duodecies, 44 terdecies à 44 quindecies peuvent bénéficier d'un crédit d'impôt au titre des dépenses de recherche qu'elles exposent au cours de l'année. () / II. Les dépenses de recherche ouvrant droit au crédit d'impôt sont : / () / b) Les dépenses de personnel afférentes aux chercheurs et techniciens de recherche directement et exclusivement affectés à ces opérations. () ".
11. Il appartient au juge de l'impôt de constater, au vu de l'instruction dont le litige qui lui est soumis a fait l'objet, qu'une entreprise remplit ou non les conditions lui permettant de se prévaloir de l'avantage fiscal institué par l'article 244 quater B du code général des impôts.
12. La SARL EDP a fait l'objet de remboursements de crédit d'impôt recherche pour des montants de 45 000 euros au titre de l'année 2014 et de 47 700 euros pour 2015. Cependant, il résulte de l'instruction que lors des opérations de contrôle sur place, la société n'a produit qu'un tableau faisant état de dépenses de salaires de plusieurs associés de la société. Par ailleurs, la requérante n'a pas été en mesure de donner, par année, un détail des bases arrêtées pour déterminer le crédit d'impôt recherche ainsi que le détail des salaires retenus, et n'a pas présenté les travaux de recherche pour lesquels elle prétendait être éligible au crédit d'impôt, malgré diverses relances orales et écrites et la remise en main propre du questionnaire relatif aux dépenses éligibles au crédit d'impôt recherche. L'administration fiscale a, en conséquence, demandé la restitution des sommes allouées en 2014 et en 2015 au titre des crédits d'impôt recherche pour les exercices clos, respectivement, les 31 décembre 2014 et 31 décembre 2015. Si la SARL EDP se prévaut du bien-fondé de ces dépenses et de la preuve des salaires engagés, elle ne produit aucun élément permettant de démontrer que les dépenses de salaires déduites auraient été directement et exclusivement affectées à des opérations de recherche. Par suite, c'est à bon droit que l'administration fiscale a considéré que la requérante ne remplissait pas les conditions lui permettant de se prévaloir de l'avantage fiscal institué par l'article 244 quater B du code général des impôts.
Sur les pénalités :
13. Aux termes de l'article 1729 du code général des impôts : " Les inexactitudes ou les omissions relevées dans une déclaration ou un acte comportant l'indication d'éléments à retenir pour l'assiette ou la liquidation de l'impôt ainsi que la restitution d'une créance de nature fiscale dont le versement a été indûment obtenu de l'Etat entraînent l'application d'une majoration de : / a. 40 % en cas de manquement délibéré () ".
14. Il résulte de l'instruction que l'administration fiscale a appliqué à la SARL EDP une pénalité de 40 % sur les rehaussements opérés en matière de taxe sur la valeur ajoutée collectée non reversée en se fondant sur l'importance du montant de passif de taxe sur la valeur ajoutée, sur la persistance des manquements au regard de la taxe sur la valeur ajoutée prescrite, ainsi que sur l'existence d'une situation financière favorable de la société, qui ne justifiait pas une impossibilité de reverser la taxe sur la valeur ajoutée. Pour les mêmes raisons, elle a également appliqué une pénalité de 40 % aux rehaussements opérés en matière d'impôt sur les sociétés consécutifs au passif de taxe sur la valeur ajoutée injustifié. Enfin, en matière de crédit d'impôt recherche, l'administration fiscale a fait application de la même pénalité aux motifs que malgré plusieurs relances, aucun document n'a été fourni justifiant de l'affectation à des opérations de recherche des dépenses de salaires en question. Dans ces conditions, l'administration fiscale doit être regardée comme rapportant la preuve, qui lui incombe, du caractère délibéré des manquements constatés. Par suite, la SARL EDP n'est pas fondée à demander la décharge des pénalités.
15. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la SARL EDP aux fins de décharge des impositions contestées doivent être rejetées. Ses conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent, par voie de conséquence, qu'être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de la société EDP est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la SARL Electronic Data Process et au directeur départemental des finances publiques de l'Isère.
Délibéré après l'audience du 1er décembre 2023, à laquelle siégeaient :
M. L'Hôte, président,
M. Heintz, premier conseiller,
Mme Hunault, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 décembre 2023.
Le rapporteur,
M. HEINTZ
Le président,
V. L'HÔTE
La greffière,
L. ROUYER
La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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01/06/2026