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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2102011

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2102011

jeudi 21 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2102011
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantDURAFFOURD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 26 mars 2021 et 13 mars 2023, M. B A, représenté par Me Duraffourd, demande au tribunal :

1°) de prononcer la décharge des suppléments d'impôt sur le revenu et des pénalités auxquels il a été assujetti au titre de l'année 2016 pour un montant de 321 691 euros ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 10 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il n'a perçu aucune liquidité de la part de la société Aledia, dont il a apporté les titres, ou de la part de la société Fidel, dont les titres lui ont été remis à l'échange ; l'abus de droit n'est pas constitué ; une soulte ne constitue pas une plus-value en report d'imposition ;

- la société Fidel n'a procédé à aucun désinvestissement à son profit susceptible de constituer un revenu distribué au sens de l'article 109-1-2° du code général des impôts ;

- l'imposition de la plus-value de cession de valeurs mobilières sollicitée par l'administration sur le fondement de l'article 150-0 A du code général des impôts suppose que celle-ci renonce à invoquer l'article L. 64 du livre des procédures fiscales ; même à admettre qu'une quote-part de la plus-value soit imposable au titre de l'année 2016, à concurrence de la soulte qui s'analyserait comme un prix de vente, cela représente une plus-value imposable de 30 736 euros ; une telle plus-value est en principe en report d'imposition en application de l'article 150-0 B ter, dans sa rédaction applicable, qui exclut l'application de l'article 150-0 A en cas d'apport de titres à une société soumise à l'impôt sur les sociétés dès lors que la soulte n'excède pas 10 % de la valeur nominale des titres reçus ainsi que c'est le cas en l'espèce.

Par des mémoires en défense enregistrés les 31 mai 2021 et 5 août 2022, l'administrateur général des finances publiques de la direction spécialisée de contrôle fiscal Centre-Est conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- aucun des moyens soulevés n'est fondé ;

- subsidiairement, si la soulte perçue par le requérant ne pouvait être regardée comme un revenu distribué, ce revenu est imposable, par substitution de base légale, dans la catégorie des plus-values de cession de valeurs mobilières en application de l'article 150-0 A du code général des impôts.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Coutarel, première conseillère,

- les conclusions de M. Journé, rapporteur public,

- et les observations de Me Duraffourd, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A dirige la SARL Fidel qui exerce une activité de holding. Il a fait l'objet d'un contrôle sur pièces, à l'issue duquel l'administration a, sur le fondement de l'abus de droit prévu à l'article L. 64 du livre des procédures fiscales, remis en cause le report d'imposition de la plus-value d'apport des titres de la SCI Aledia (devenue SARL Deal) à la société Fidel, réalisée en 2016 sur le fondement des dispositions de l'article 150-0 B ter du code général des impôts. Pour ce faire, le service a considéré que le versement d'une soulte de 383 104 euros inscrite au crédit du compte d'associé ouvert au nom de M. A dans la comptabilité de la SARL Fidel, n'avait aucun motif économique réel et procédait de la volonté de son bénéficiaire d'appréhender et de soustraire à l'impôt sur le revenu des dividendes immédiatement imposables. L'administration a dès lors imposé à l'impôt sur le revenu, en tant que revenus distribués, sur le fondement du 2° du 1 de l'article 109 du code général des impôts, le montant de la soulte créditée sur son compte courant. La réclamation de M. A a été rejetée par une décision du 16 février 2021. Dans la présente instance, il demande au tribunal la décharge des impositions supplémentaires mises à sa charge au titre de l'année 2016.

2. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 64 du livre des procédures fiscales, dans sa rédaction applicable au présent litige : " Afin d'en restituer le véritable caractère, l'administration est en droit d'écarter, comme ne lui étant pas opposables, les actes constitutifs d'un abus de droit, soit que ces actes ont un caractère fictif, soit que, recherchant le bénéfice d'une application littérale des textes ou de décisions à l'encontre des objectifs poursuivis par leurs auteurs, ils n'ont pu être inspirés par aucun autre motif que celui d'éluder ou d'atténuer les charges fiscales que l'intéressé, si ces actes n'avaient pas été passés ou réalisés, aurait normalement supportées eu égard à sa situation ou à ses activités réelles. / En cas de désaccord sur les rectifications notifiées sur le fondement du présent article, le litige est soumis, à la demande du contribuable, à l'avis du comité de l'abus de droit fiscal. L'administration peut également soumettre le litige à l'avis du comité. / Si l'administration ne s'est pas conformée à l'avis du comité, elle doit apporter la preuve du bien-fondé de la rectification. / Les avis rendus font l'objet d'un rapport annuel qui est rendu public ".

3. Aux termes du I de l'article 150-0 B ter du code général des impôts, dans sa rédaction applicable à l'année 2016 : " L'imposition de la plus-value réalisée, directement ou par personne interposée, dans le cadre d'un apport de valeurs mobilières, de droits sociaux, de titres ou de droits s'y rapportant tels que définis à l'article 150-0 A à une société soumise à l'impôt sur les sociétés ou à un impôt équivalent est reportée si les conditions prévues au III du présent article sont remplies. () / Les apports avec soulte demeurent soumis à l'article 150-0 A lorsque le montant de la soulte reçue excède 10 % de la valeur nominale des titres reçus () ". En application de l'article 150-0 A du code général des impôts, la plus-value qu'une personne physique retire d'un apport de titres ou droits est soumise à l'impôt sur le revenu au titre de l'année de sa réalisation. Toutefois, le contribuable bénéficie, en vertu des dispositions précitées de l'article 150-0 B ter du même code, d'un report d'imposition si l'apport est effectué à une société qu'il contrôle et que le montant de la soulte perçue, le cas échéant, n'excède pas 10 % de la valeur nominale des titres reçus à l'échange.

4. En instituant un mécanisme de report d'imposition, le législateur a entendu favoriser les restructurations d'entreprises susceptibles d'intervenir par échange de titres en évitant que l'imposition immédiate de la plus-value constatée à l'occasion d'une telle opération, alors que le contribuable ne dispose pas des liquidités lui permettant d'acquitter cet impôt, fasse obstacle à sa réalisation. Si, dans la version du texte applicable au litige, le report d'imposition bénéficie à la totalité de la plus-value résultant d'une opération d'apport avec soulte lorsque le montant de celle-ci n'excède pas 10 % de la valeur nominale des titres reçus en rémunération de l'apport, le but ainsi poursuivi par le législateur n'est pas respecté si la stipulation d'une soulte au profit de l'apporteur en complément de l'attribution de titres de la société bénéficiaire de l'apport n'a aucune autre finalité que de permettre à celui-ci d'appréhender, en franchise immédiate d'impôt, des liquidités détenues par cette société ou par celle dont les titres sont apportés. Dans ce cas, l'administration est fondée, sur le fondement de l'article L. 64 du livre des procédures fiscales, à considérer qu'en stipulant l'octroi de cette soulte, les parties à l'opération d'apport ont recherché le bénéfice d'une application littérale des dispositions de l'article 150-0 B ter du code général des impôts à l'encontre des objectifs poursuivis par le législateur, dans le seul but d'éluder ou d'atténuer les charges fiscales que l'apporteur aurait normalement supportées.

5. Il résulte de l'instruction que l'administration fiscale, pour remettre en cause le report d'imposition bénéficiant à cette soulte sur le fondement de la procédure de l'abus de droit, a considéré que la stipulation de celle-ci n'avait pas eu pour objet de faciliter l'opération d'échange et qu'elle était purement artificielle. Elle s'est ainsi fondée sur la circonstance que la société Fidel compte uniquement deux associés M. B A et son père, qu'elle n'exerce pas d'autre activité que la détention et la gestion des titres apportés, que la décision de mettre en place une soulte ne résulte pas de la prise en compte de l'exigence de tiers ni de la volonté de rééquilibrer l'actionnariat, et, qu'enfin, M. A était partie à l'acte en qualité d'apporteur et en qualité de représentant de la société bénéficiaire. Si le requérant soutient qu'aucune liquidité ne lui a été versée et que l'inscription de cette soulte sur le compte courant qu'il détient auprès de la société Fidel n'établit pas son appréhension, il ne justifie d'aucun intérêt de la SARL Fidel, bénéficiaire de l'apport, et ne démontre pas que le versement de la soulte réponde à un motif autre que celui d'éluder son imposition immédiate. Il en résulte que c'est sans commettre d'erreur de droit et d'erreur d'appréciation que l'administration a estimé que la stipulation de cette soulte poursuivait un but exclusivement fiscal par application littérale des dispositions de l'article 150-0 B ter du code général des impôts, contraire à l'intention du législateur, et a remis en cause le bénéfice de report d'imposition prévu par ces dispositions à hauteur du montant correspondant.

6. Toutefois, l'administration n'ayant pas regardé comme constitutive d'un abus de droit l'opération d'apport elle-même mais seulement le choix de rémunérer l'apport au moyen d'une soulte bénéficiant du report d'imposition, la mise en œuvre de la procédure de répression des abus de droit doit avoir pour seule conséquence la remise en cause, à concurrence du montant de la soulte, du bénéfice du report d'imposition de la plus-value d'apport et la soumission immédiate de celle-ci à l'impôt sur le revenu. Par suite, c'est à tort que l'administration a regardé la soulte comme un revenu distribué et l'a soumise à l'impôt sur le revenu dans la catégorie des revenus de capitaux mobiliers.

7. L'administration peut cependant, à tout moment de la procédure, invoquer un nouveau motif de droit propre à justifier l'imposition, dès lors que cette substitution peut être faite sans priver le contribuable des garanties qui lui sont reconnues en matière de procédure d'imposition. En l'espèce, l'administration fiscale demande à ce tribunal de substituer à la base légale erronée du 2° de l'article 109-1 du code général des impôts les dispositions de l'article 150-0 A précité du même code permettant de maintenir l'imposition en litige à l'impôt sur le revenu dans la catégorie des plus-values de valeurs mobilières. Cette substitution de base légale ne prive le requérant d'aucune garantie, dès lors qu'il a pu faire valoir ses observations le 13 mars 2023. Par suite, il y a lieu d'y faire droit.

8. Toutefois, les pièces du dossier ne permettent pas d'évaluer la base d'imposition des cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu, et éventuellement celles des prélèvements sociaux, mises à la charge de M. A. Il appartient, dans les circonstances de l'espèce, d'ordonner aux parties, avant dire droit, un supplément d'instruction contradictoire afin qu'elles versent au dossier, dans un délai de quinze jours, tout élément de nature à permettre de déterminer précisément ces bases d'imposition, notamment la déclaration de plus-value en report d'imposition présentée par M. A, la proposition de rectification du 12 septembre 2019 et l'avis de mise en recouvrement des impositions supplémentaires en litige.

D E C I D E :

Article 1er :

Il y a lieu, avant de statuer sur les conclusions aux fins de décharge, d'ordonner un supplément d'instruction afin que M. A et la direction spécialisée de contrôle fiscal Centre-Est communiquent au tribunal, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, tout élément de nature à permettre de déterminer précisément les bases d'impositions des cotisations supplémentaires d'imposition mises à la charge de M. A au titre de l'année 2016, notamment la déclaration de plus-value en report d'imposition présentée par M. A, la proposition de rectification du 12 septembre 2019 et l'avis de mise en recouvrement des impositions supplémentaires en litige.

Article 2 :Tous droits et moyens des parties sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 3 :Le présent jugement sera notifié à M. B A et à l'administrateur général des finances publiques de la direction spécialisée de contrôle fiscal Centre-Est.

Délibéré après l'audience du 7 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Pfauwadel, président,

Mme C et Mme Coutarel, assesseurs.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 septembre 2023.

La rapporteure,

A. Coutarel

Le président,

T. Pfauwadel

Le greffier,

G. Morand

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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