Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés le 7 avril 2021, le 16 septembre 2025 et le 23 octobre 2025, Mme C... E... et M. F... J..., agissant tant en leur nom propre qu’en celui de leur enfant mineur, B... J..., et M. A... J..., représentés par Me Bourgin, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :
1°) de condamner le centre hospitalier de Valence à verser à Mme E... la somme de 2 859 614,8 euros en réparation des préjudices résultant de sa prise en charge lors de son accouchement le 11 janvier 2014 ;
2°) à titre subsidiaire, de condamner le centre hospitalier de Valence à verser à Mme E... 90% de la somme de 2 859 614,8 euros en réparation de la perte de chance d’éviter le dommage résultant de sa prise en charge lors de son accouchement le 11 janvier 2014 ;
3°) de condamner l’Office national d'indemnisation des accidents médicaux (ONIAM) à verser à Mme E... 10% de la même somme en raison de l’aléa intervenu ;
4°) de condamner le centre hospitalier de Valence à lui verser les intérêts au taux légal sur cette somme à compter du 7 avril 2021, et de dire que ces intérêts porteront capitalisation à compter du 8 avril 2022 ;
5°) de condamner le centre hospitalier de Valence à verser à M. F... J... 90% de la somme totale de 80 000 euros en réparation de ses préjudices en qualité de victime par ricochet ;
6°) de condamner l’ONIAM à verser à M. F... J... 10% de la même somme ;
7°) de condamner le centre hospitalier de Valence à verser à A... et B... J... 90% de la somme totale de 30 000 euros à chacun en réparation de leurs préjudices en qualité de victimes par ricochet ;
8°) de condamner l’ONIAM à verser à A... et B... J... 10% des mêmes sommes ;
9°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Valence la somme de 25 000 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
- le Dr D..., qui a réalisé l’extraction instrumentale avec épisiotomie, a manqué à son devoir d’information sur les risques liés à cette intervention, en méconnaissance de l’article L. 1111-2 du code de la santé publique, et n’a pas recueilli son consentement ;
- le centre hospitalier a donc commis une faute en lien avec la survenance du dommage engageant sa responsabilité ;
- des alternatives moins risquées, comme l’utilisation de ventouses ou de spatules, étaient possibles ;
- aucune urgence médicale ne permettait d’exonérer le médecin de son obligation d’information de la patiente ;
- si elle avait été correctement informée, Mme E... aurait pu demander l’utilisation de techniques alternatives aux forceps, comme la ventouse ou les spatules ;
- si elle avait été correctement informée, Mme E... aurait pu choisir d’accoucher par césarienne afin d’éviter les risques liés à un accouchement par voie basse instrumentale ;
- son préjudice d’impréparation doit être évalué à 10 000 euros ;
- elle a également droit à une indemnisation de ses préjudices par l’ONIAM en raison de l’accident médical non fautif survenu du fait de l’utilisation des forceps, et de la gravité de ses préjudices, qui présentent un caractère anormal au sens du II. de l’article L. 1142-1 du code de la santé publique ;
- Mme E... ne souffrait d’aucun état antérieur d’atteinte du nerf pudendal, qui ne doit pas être confondu avec d’éventuelles prédispositions qui sont sans incidence sur le lien de causalité avec l’accident médical ;
- le taux horaire d’assistance par une tierce personne ne saurait être inférieur à 25 euros par heure, qui correspond à la réalité économique ;
- les préjudices de Mme E... peuvent être évalués comme suit :
Dépenses de santé actuelles : 2 848,45 euros ;
Frais divers : 1 370,58 euros ;
Assistance par tierce personne temporaire : 217 527, 53 euros ;
Assistance par tierce personne temporaire en qualité de mère : 141 970,67 euros ;
Pertes de gains professionnels avant consolidation : 30 749 euros ;
Dépenses de santé futures : 7 464,66 euros ;
Assistance par tierce personne permanente : 1 908 754,80 euros ;
Assistance par tierce personne permanente en qualité de mère : 138 032,16 euros ;
Incidence professionnelle : 150 000 euros ;
Déficit fonctionnel temporaire : 25 144,15 euros ;
Préjudice esthétique temporaire : 3 000 euros ;
Souffrances endurées : 45 000 euros ;
Déficit fonctionnel permanent : 114 800 euros ;
Préjudice esthétique permanent : 8000 euros ;
Préjudice d’agrément : 25 000 euros ;
Préjudice sexuel : 30 000 euros ;
- les préjudices de M. F... J... peuvent être évalués comme suit :
préjudice d’affection : 25 000 euros ;
préjudice extrapatrimonial exceptionnel : 35 000 euros ;
préjudice sexuel par ricochet : 20 000 euros ;
- les préjudices de A... et B... J... peuvent être évalués comme suit :
préjudice d’affection : 15 000 euros chacun ;
préjudice extrapatrimonial exceptionnel : 15 000 euros chacun.
Par des mémoires en défense, enregistrés le 29 juillet 2021 et le 1er octobre 2025, le centre hospitalier de Valence conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge des requérants une somme de 2 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la responsabilité de l’établissement ne saurait être engagée pour la réparation des préjudices résultant d’un accident médical non fautif ;
- aucune faute n’a été commise par le centre hospitalier ;
- le défaut d’information a été commis par le Dr D... dans le cadre de son exercice libéral, lors des 8ème et 9ème consultations ;
- l’utilisation de forceps le jour de l’accouchement a répondu à une situation d’urgence justifiant que l’information ne soit pas délivrée à ce moment-là ;
- la situation de Mme E... ne justifiait pas l’indication d’une césarienne.
Par des mémoires enregistrés le 26 mai 2023 et le 28 octobre 2025, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, représenté par Me Fitoussi, conclut, à titre principal, au rejet des conclusions dirigées contre lui et à sa mise hors de cause, à titre subsidiaire, à ce que sa part de responsabilité soit limitée à un tiers de la part non imputable à une faute du centre hospitalier, d’enjoindre à Mme E... de justifier des aides éventuellement perçues pour l’assistance par une tierce personne, de prévoir que l’indemnisation de ce préjudice se fera par une rentre trimestrielle, de réduire ses demandes à de plus justes proportions pour certains préjudices et de rejeter ses demandes pour d’autres préjudices, de rejeter les demandes formées par F..., A... et B... J..., et de rejeter toutes les autres demandes.
L’ONIAM soutient que :
- l’accouchement par voie basse est un acte naturel et non un acte de soin, qui ne peut donc entraîner une prise en charge par la solidarité nationale ;
- l’étirement du nerf pudendal est lié au déroulement naturel de l’accouchement au moment de l’expulsion du fœtus, et non à l’utilisation de forceps ;
- les séquelles de Mme E... sont liées à hauteur des deux tiers à son état antérieur, ce qui doit limiter d’autant son indemnisation ;
- l’évaluation de ses préjudices doit être évaluée comme suit :
dépenses de santé actuelles : la demande doit être rejetée, en l’absence de lien établi entre les soins concernés et l’étirement du nerf pudendal ;
frais divers : 25 euros pour les seuls frais de copie, le reste n’étant pas lié au dommage ;
assistance par une tierce personne temporaire : à titre principal 66 832 euros, à titre subsidiaire 191 048 euros, sur une base de 16 euros de l’heure, dont il convient de déduire toute prestation sociale versée au même titre, en particulier la prestation de compensation du handicap ;
perte de gains professionnels actuelle : la demande doit être rejetée, l’existence de perte de gains n’étant pas établie ;
dépenses de santé futures : la demande doit être rejetée, la réalité des soins et leur lien avec le dommage n’étant pas établis ;
assistance par une tierce personne permanente : ce préjudice doit être indemnisé sous forme d’une rente viagère trimestrielle de 2 920 euros à titre principal, ou de 8 395 euros jusqu’au 31 janvier 2029, 7665 euros jusqu’au 31 janvier 2032, et 7300 euros à titre viager, sur une base de de 16 euros de l’heure, dont il convient de déduire toute prestation sociale versée au même titre, en particulier la prestation de compensation du handicap ;
perte de gains professionnels futurs : la demande doit être rejetée ;
incidence professionnelle : la demande doit être rejetée, le préjudice n’étant pas établi ;
déficit fonctionnel temporaire : 11 974,40 euros, sur une base de 16 euros par jour ;
préjudice esthétique temporaire : la demande doit être rejetée ;
souffrances endurées : 15 561 euros au maximum ;
déficit fonctionnel permanent : 61 377 euros, en retenant un taux de 30% ;
préjudice esthétique permanent : 2 126 euros au maximum ;
préjudice d’agrément : 3 000 euros ;
préjudice sexuel : 10 000 euros ;
- les demandes des victimes indirectes doivent être rejetées sur le fondement de la solidarité nationale, dès lors que Mme E... n’est pas décédée ;
- la demande tendant à ce que les sommes versées portent intérêts doivent être rejetées, en l’absence de condamnation juridictionnelle de l’ONIAM.
Par un mémoire enregistré le 7 octobre 2025, la caisse primaire d'assurance maladie du Rhône indique qu’elle n’entend pas intervenir dans l’instance.
Elle précise que ses débours pour la prise en charge de Mme E... s’élèvent à 12 588,91 euros.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- l’ordonnance du 27 novembre 2020, par laquelle le président du tribunal a taxé les frais de l’expertise réalisée par le professeur G... à la somme de 1 600 euros.
Vu :
- le code de la santé publique ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Tocut,
- les conclusions de Mme Pollet, rapporteure publique,
- et les observations de Me Eyango, représentant Mme E....
Considérant ce qui suit :
Mme E... a accouché par voie basse le 11 janvier 2014 de son deuxième enfant au centre hospitalier de Valence. A la suite de cet accouchement, elle a présenté des douleurs très importantes et rebelles à tout traitement au niveau de la zone pelvi-périnéale, révélant une neuropathie du nerf pudendal. Mme E..., ainsi que son époux et ses enfants, sollicitent la condamnation du centre hospitalier de Valence à les indemniser des préjudices résultant de sa prise en charge au cours de son accouchement, ainsi que l’indemnisation des mêmes préjudices par l’ONIAM au titre de la solidarité nationale.
Sur l’imputabilité de l’état de santé de Mme E... à l’accouchement :
Le droit de la victime à obtenir l'indemnisation de son préjudice corporel ne saurait être réduit en raison d'une prédisposition pathologique lorsque l'affection qui en est issue n'a été provoquée ou révélée que par le fait dommageable.
Il résulte de l’instruction, en particulier du rapport d’expertise, que la neuropathie du nerf pudendal dont souffre Mme E... est due à l’étirement de ce nerf au cours de l’accouchement du 11 janvier 2014, alors que l’intéressée présentait très probablement au préalable une compression importante dudit nerf, qui a été mise en évidence lors de deux opérations chirurgicales postérieures visant à décomprimer ce nerf. L’expert indique que l’étirement de ce nerf, qui était déjà fragilisé par la compression, explique le caractère rebelle et grave des douleurs subies par Mme E.... Néanmoins, cette dernière ne présentait, avant son accouchement, aucun symptôme ni aucune douleur au niveau de la zone pelvi-périnéale, la compression du nerf pudendal étant jusqu’alors asymptomatique et ne s’étant pas révélée à la suite de son premier accouchement en 2006. Si l’expert indique qu’une telle compression se serait nécessairement « manifestée un jour ou l’autre même en l’absence d’accouchement », il ne résulte nullement de l’instruction qu’en l’absence d’accouchement, Mme E... avait une probabilité élevée de souffrir, à bref délai, de symptômes de même nature et de même ampleur. Dès lors, les préjudices qu’elle a subis doivent être regardés comme entièrement imputables à son accouchement au centre hospitalier de Valence.
Sur la responsabilité du centre hospitalier de Valence :
Aux termes de l’article L. 1142-1 du code de la santé publique : « I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute / Les établissements, services et organismes susmentionnés sont responsables des dommages résultant d'infections nosocomiales, sauf s'ils rapportent la preuve d'une cause étrangère ». Aux termes de l’article L. 111-2 du même code : « I. - Toute personne a le droit d'être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu'ils comportent ainsi que sur les autres solutions possibles et sur les conséquences prévisibles en cas de refus. (…) Cette information incombe à tout professionnel de santé dans le cadre de ses compétences et dans le respect des règles professionnelles qui lui sont applicables. Seules l'urgence ou l'impossibilité d'informer peuvent l'en dispenser. (…) ».
En premier lieu, il résulte de l’instruction que la prise en charge de Mme E... au cours de son accouchement s’est déroulée conformément aux règles de l’art. En particulier, si l’obstétricien a eu recours aux forceps et a pratiqué une épisiotomie, ces gestes ont été effectués dans des conditions qui les justifiaient et n’ont révélé aucune faute dans leur mise en œuvre.
En second lieu, Mme E... soutient que le centre hospitalier a manqué à son devoir d’information dès lors qu’elle n’a pas été informée des risques de lésion du nerf pudendal liés à un accouchement par voie basse, a fortiori avec un recours aux forceps et à l’épisiotomie, et n’a pas été mise en mesure d’opter pour une césarienne en lieu et place d’un accouchement par voie basse.
La circonstance que l’accouchement par voie basse constitue un événement naturel et non un acte médical ne dispense pas les médecins, en application de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique, de l’obligation de porter, le cas échéant, à la connaissance de la femme enceinte les risques qu’il est susceptible de présenter eu égard notamment à son état de santé, à celui du fœtus ou à ses antécédents médicaux, et les moyens de les prévenir. En particulier, en présence d’une pathologie de la mère ou de l’enfant à naître ou d’antécédents médicaux entraînant un risque connu en cas d’accouchement par voie basse, l’intéressée doit être informée de ce risque ainsi que de la possibilité de procéder à une césarienne et des risques inhérents à une telle intervention.
Il découle de ces dispositions et principes que l’étendue de l’obligation d’informer la femme enceinte sur les risques d’un accouchement par voie basse et sur la possibilité de procéder à une césarienne ainsi que sur les risques inhérents à une telle intervention est proportionnée aux risques effectivement encourus par la mère et l’enfant à naître. Or, en l’espèce, il résulte de l’instruction, notamment du rapport d’expertise, que ni l’état de santé de Mme E..., qui avait déjà accouché par voie basse en 2006 sans aucune complication subséquente et ne souffrait pas de diabète, ni celui de son enfant à naître, qui ne présentait ni macrosomie ni présentation défavorable, ne révélaient de risques spécifiques en cas d’accouchement par voie basse qui auraient rendu prévisible l’exécution d’un acte médical et justifié un accouchement par césarienne. Par suite, la délivrance d’une information sur ces points ne présentait pas de caractère obligatoire. En outre, il ne résulte pas de l’instruction que l’indication d’un recours aux forceps et à une épisiotomie auraient été prévisibles avant le début de l’accouchement. Or Mme E... ne pouvait, une fois l’accouchement commencé, renoncer à de tels actes, nécessaires pour permettre l’extraction fœtale et éviter une déchirure périnéale, ni imposer aux praticiens d’autres modalités d’intervention. Dès lors, aucune faute dans le respect de l’obligation d’information ne peut être retenue à l’égard du centre hospitalier de Valence.
Il résulte de ce qui précède qu’en l’absence de faute du centre hospitalier, les conclusions des requérants dirigées contre celui-ci doivent être rejetées.
Sur la demande d’indemnisation au titre de la solidarité nationale :
Aux termes du II de l’article L. 1142-1 du code de la santé publique : « Lorsque la responsabilité d'un professionnel, d'un établissement, service ou organisme mentionné au I ou d'un producteur de produits n'est pas engagée, un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale ouvre droit à la réparation des préjudices du patient, et, en cas de décès, de ses ayants droit au titre de la solidarité nationale, lorsqu'ils sont directement imputables à des actes de prévention, de diagnostic ou de soins et qu'ils ont eu pour le patient des conséquences anormales au regard de son état de santé comme de l'évolution prévisible de celui-ci et présentent un caractère de gravité, fixé par décret, apprécié au regard de la perte de capacités fonctionnelles et des conséquences sur la vie privée et professionnelle mesurées en tenant notamment compte du taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique, de la durée de l'arrêt temporaire des activités professionnelles ou de celle du déficit fonctionnel temporaire. / Ouvre droit à réparation des préjudices au titre de la solidarité nationale un taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique supérieur à un pourcentage d'un barème spécifique fixé par décret ; ce pourcentage, au plus égal à 25 %, est déterminé par ledit décret ».
Il résulte de ces dispositions que l’ONIAM doit assurer, au titre de la solidarité nationale, la réparation de dommages résultant directement d’actes de prévention, de diagnostic ou de soins à la condition qu’ils présentent un caractère d’anormalité au regard de l’état de santé du patient comme de l’évolution prévisible de cet état. La condition d'anormalité du dommage prévue par ces dispositions doit toujours être regardée comme remplie lorsque l'acte médical a entraîné des conséquences notablement plus graves que celles auxquelles le patient était exposé de manière suffisamment probable en l’absence de traitement.
D’une part, il résulte de l’instruction que Mme E... souffre d’un déficit fonctionnel permanent à hauteur de 40% en raison de la neuropathie du nerf pudendal depuis son accouchement. Dès lors, en dépit de la compression dudit nerf dont elle souffrait très probablement au préalable, il résulte de ce qui a été dit au point 3 que son accouchement du 11 janvier 2014 a entraîné des conséquences notablement plus graves que celles auxquelles l’exposaient, d’une part, l’absence d’un tel accouchement, d’autre part, le déroulement normalement prévisible d’un accouchement par voie basse.
D’autre part, l’ONIAM soutient que l’accouchement par voie basse étant un événement naturel, il ne peut être qualifié d’acte médical, de sorte que ses conséquences éventuelles ne peuvent être qualifiées d’accident médical non fautif. Toutefois, il résulte de l’instruction que l’accouchement par voie basse de Mme E... s’est déroulé au sein d’une structure hospitalière, et a donné lieu à la pratique de nombreux actes médicaux ayant pour objet et pour effet d’influencer le déroulement dudit accouchement, tels que la surveillance des constantes de la mère et du rythme cardiaque du fœtus, la pose d’une analgésie péridurale, l’administration d’ocytocine, la rupture artificielle des membranes, la direction des efforts expulsifs par le personnel soignant et, enfin, l’extraction instrumentale par forceps et la réalisation d’une épisiotomie. Dans ces conditions, l’accouchement de Mme E... peut être qualifié d’acte médical au sens et pour l’application des dispositions du II de l’article L. 1142-1 du code de la santé publique. Dès lors, les requérants sont fondés à solliciter l’indemnisation au titre de la solidarité nationale des préjudices résultant de l’accident médical non fautif dont a été victime Mme E....
Sur les préjudices :
En ce qui concerne les préjudices patrimoniaux de Mme E... :
S’agissant des dépenses de santé :
Mme E... justifie avoir exposé, au titre des soins liés à la prise en charge de ses douleurs et aux multiples opérations dont elle a fait l’objet dans ce cadre et pour décomprimer le nerf pudendal, divers frais dont certains sont restés à sa charge, en particulier les dépassements d’honoraires de médecins, certains produits pharmaceutiques pour un montant de 36,25 euros, et des soins d’ostéopathie, de cryothérapie et de consultation diététique. Toutefois, il résulte de l’instruction que Mme E... dispose d’une prise en charge forfaitaire annuelle par sa mutuelle pour les soins d’ostéopathie, et qu’elle n’établit avoir dépassé ce forfait qu’en ce qui concerne la séance du 8 mars 2022, pour un montant de 70 euros, qui seul peut donner lieu à indemnisation. De plus, s’agissant des soins de cryothérapie permettant de diminuer la douleur, Mme E... ne produit une prescription médicale pour ceux-ci qu’en ce qui concerne 20 séances, délivrée le 18 avril 2018. Ne peuvent donc donner lieu à indemnisation que les frais liés aux 20 séances réalisées au mois d’avril 2018, pour un montant de 620 euros, à l’exclusion des séances supplémentaires réalisées en mai 2018 et en 2021. S’agissant des dépassements d’honoraires, il ne résulte pas de l’instruction que l’opération réalisée le 7 avril 2021 par le docteur H... aurait donné lieu à un reste à charge supérieur à 60 euros, et aucun autre justificatif n’est produit pour expliquer la demande à hauteur de 495,52 euros correspondant à une facture du 30 avril 2021. Cette demande doit donc être rejetée. Doivent en revanche être accordées à ce titre une somme totale de 1540 euros au titre de trois interventions chirurgicales réalisées les 26 février, 26 juin et 19 septembre 2016, une somme de 300 euros au titre d’une intervention chirurgicale réalisée le 30 août 2017, la somme totale de 236 euros au titre de cinq consultations du Docteur H... réalisées en 2019, la somme de 175 euros au titre d’une intervention du même médecin le 23 décembre 2021, et la somme de 150 euros au titre d’une intervention chirurgicale du Docteur I... du 23 juin 2023 . Enfin, si Mme E... justifie avoir suivi deux consultations de diététique en raison de sa prise de poids liée à l’impossibilité pour elle de faire du sport depuis son accouchement, le lien de causalité entre ces consultations, en 2023, et son accouchement, en 2014, n’apparaît pas établi, de sorte que la demande présentée à ce titre doit également être rejetée.
Il résulte de ce qui précède qu’au regard des justificatifs produits, il y a lieu d’allouer à Mme E... la somme totale de 3 187,25 euros au titre des dépenses de santé actuelles et futures.
S’agissant des frais divers :
Il résulte de ce qui a été dit au point 14 que Mme E... est fondée à demander le remboursement des frais d’hôtel qu’elle a exposés pour suivre les séances de cryothérapie qui lui ont été prescrites en 2018. Elle est également fondée à solliciter l’indemnisation des frais de copie de son dossier médical, nécessaires à la présentation de sa demande indemnitaire. En revanche, elle ne justifie pas avoir exposé des frais d’ergothérapie en lien avec l’accident médical subi. Par suite, sa demande présentée à ce titre doit être rejetée. Il y a donc lieu de lui allouer une somme de 363,79 euros au titre des frais divers.
S’agissant de l’assistance par une tierce personne avant consolidation :
Il résulte de l’instruction, en particulier du rapport d’expertise, qu’en raison du handicap engendré par les manifestations de la neuropathie pudendale et de ses traitements, Mme E... a dû avoir recours, après son accouchement, à l’aide d’une tierce personne pour assurer les tâches domestiques, se rendre à ses consultations médicales, assurer la gestion administrative de ses affaires, et s’occuper de ses enfants, nés respectivement le 9 février 2006 et le 11 janvier 2014. Ses besoins sont évolutifs en fonction de l’âge de ses enfants, à 8 heures par jour du 14 janvier 2014 au 31 janvier 2015, 7h30 par jour du 1er février 2015 au 31 janvier 2017, et 7 heures par jour du 1er février 2017 au 22 septembre 2018, date de consolidation de son état de santé. Il y a ainsi lieu d’accorder à la requérante, sur la base d’un salaire horaire de 19 euros tenant compte des majorations pour les dimanches et les jours fériés et des périodes de congés payés, une somme de 242 050,5 euros pour la période du 14 janvier 2014 au 22 septembre 2018.
S’agissant de l’assistance par une tierce personne après consolidation :
Il résulte de l’instruction que Mme E... demeure atteinte d’un déficit fonctionnel permanent de 40%, de douleurs sévères et d’incontinence urinaire et aux gaz qui l’empêchent notamment de rester en station debout ou assise de manière prolongée, de faire des trajets en voiture supérieurs à 15 kilomètres, et impliquent une fatigue physique permanente qui l’empêche de réaliser les tâches évoquées au point 17. Il y a toutefois lieu, au regard du dispositif d’injection locale d’antalgiques dont elle est désormais équipée, de réduire à de plus justes proportions l’évaluation faite par l’expert de ses besoins d’assistance, évolutifs en fonction de l’âge de ses enfants, en les fixant à 4h30 par jour du 22 septembre 2018 au 31 janvier 2020, 4h20 par jour du 1er février 2020 au 31 janvier 2021, 3h20 par jour du 1er février 2021 au 31 janvier 2022, 3h05 par jour du 1er février 2022 au 31 janvier 2023, 2h45 par jour du 1er février 2023 au 31 janvier 2029, 2h15 par jour du 1er février 2029 au 31 janvier 2032, et 2 heures par jour à compter du 1er février 2032 de manière permanente. Contrairement à ce que soutient l’ONIAM, Mme E... établit, par la production d’un courrier émanant de la maison départementale des personnes handicapées, qu’elle ne perçoit pas la prestation de compensation du handicap, et atteste sur l’honneur ne percevoir aucune autre aide destinée à prendre en charge l’assistance par une tierce personne.
Il y a ainsi lieu d’accorder à la requérante, sur la base d’un salaire horaire de 19 euros tenant compte des majorations pour les dimanches et les jours fériés et des périodes de congés payés, une somme en capital de 278 315,42 euros correspondant à ses besoins en assistance par une tierce personne jusqu’au 31 janvier 2032.
Pour la période postérieure au 31 janvier 2032, dans les circonstances de l’espèce, les frais afférents au besoin d’assistance de Mme E... par une tierce personne doivent être réparés par une rente annuelle viagère versée trimestriellement, et non par le versement d’un capital représentatif de ces frais futurs. Compte tenu du besoin d’assistance de deux heures par jour de l’intéressée, il y a lieu de fixer les frais annuels afférents à la tierce personne à 13 870 euros, sous déduction des sommes versées à Mme E... au titre des aides financières à la tierce personne, qu’il appartiendra le cas échéant à l’intéressée de porter à la connaissance de l’ONIAM, et de mettre annuellement à la charge de l’ONIAM cette somme, qui sera indemnisée sous la forme d’une rente trimestrielle versée à terme échu, qui sera indexée par application des coefficients prévus à l’article L. 161-25 du code de la sécurité sociale.
S’agissant des pertes de gains professionnels avant consolidation :
Il résulte de l’instruction que Mme E..., qui était professeure des écoles avant son accouchement, n’a pas réussi à reprendre son poste, la station debout devant les élèves lui étant trop pénible au regard de ses symptômes. Néanmoins, il résulte de l’instruction qu’après avoir tenté de reprendre son activité professionnelle à temps partiel, elle a été placée en congé de longue maladie pendant trois ans, puis à temps partiel thérapeutique pendant 9 mois, avant de reprendre une activité à temps plein à distance pour le centre national d’enseignement à distance (CNED) qui lui procure des revenus supérieurs à ceux qu’elle percevait avant l’accouchement. Il résulte de ses avis d’imposition que les revenus moyens de Mme E... s’élevaient, avant son accouchement, à la somme de 23 545 euros par an. Il n’y a pas lieu, contrairement à ce qu’elle soutient, de revaloriser rétroactivement cette somme au regard de l’inflation constatée en 2025, alors au demeurant que le salaire des enseignants n’est pas indexé sur l’inflation. Par suite, et au regard de ses revenus imposables des années ultérieures, la perte de gains professionnels subie par Mme E... entre son accouchement et la date de consolidation de son état de santé s’élève à 15 191 euros.
S’agissant de l’incidence professionnelle :
Il résulte de l’instruction que l’état de santé de Mme E... ne lui permet plus d’exercer son métier de professeur des écoles, ni aucun autre emploi impliquant une présence devant des élèves ou une station assise ou debout prolongée. Néanmoins, elle a pu retrouver un emploi à temps plein en télétravail intégral et demeure fonctionnaire de l’éducation nationale. Dans ces conditions, il sera fait une juste appréciation de son préjudice lié à l’incidence professionnelle de l’accident médical en l’évaluant à la somme de 10 000 euros.
En ce qui concerne les préjudices extra- patrimoniaux de Mme E... :
Il résulte de l’instruction que Mme E... a subi un déficit fonctionnel temporaire total lié à plusieurs hospitalisations en lien avec l’accident médical le 26 février 2016, du 17 janvier au 17 mars 2017, le 22 mai 2017, le 30 août 2017, du 15 septembre au 3 novembre 2017 et le 21 septembre 2018, soit pendant une période totale de 114 jours. En dehors de ces périodes et jusqu’à la consolidation de son état de santé le 21 septembre 2018, elle a subi un déficit fonctionnel temporaire de 40%. Il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice par le versement d’une indemnité de 12 824,8 euros.
S’agissant du déficit fonctionnel permanent :
Il résulte de l’instruction et notamment du rapport d’expertise que le déficit fonctionnel permanent de Mme E... en lien exclusif avec l’accident médical non fautif doit être évalué à 40 %. Compte tenu de son âge de 38 ans à la date de consolidation, une somme de 100 000 euros doit être allouée à la requérante.
S’agissant des souffrances endurées :
Les souffrances endurées par Mme E... résultant de l’accident médical non fautif peuvent être évaluées à 5/7. Elles justifient le versement d’une somme de 15 000 euros.
S’agissant des préjudices esthétiques temporaire et permanent :
L’expert a évalué le préjudice esthétique temporaire de Mme E... à zéro et son préjudice esthétique permanent à 2 sur une échelle de 7 en raison de la cicatrice d’installation du boitier lui permettant se voir administrer localement des antalgiques et de la présence, au-dessus de cette cicatrice, dudit boîtier qui fait une saillie sous la peau accentuée en position debout. Néanmoins, il résulte de l’instruction que l’état de santé de Mme E... lui provoque également, depuis l’accouchement, des incontinences urinaires et aux gaz engendrant des odeurs, une allodynie rendant impossible le port de vêtements près du corps, des douleurs rendant impossible le port de chaussures à talons, et une impossibilité de faire du sport responsable d’une prise de poids. Dans ces conditions, il sera fait une juste réparation des préjudices esthétiques temporaires et permanents subis par Mme E... par le versement d’une somme totale de 7 000 euros.
S’agissant du préjudice d’agrément :
Il résulte de l’instruction qu’avant la survenance de l’accident médical, Mme E... pratiquait habituellement la natation et le vélo, activités qu’elle ne peut plus pratiquer en raison des douleurs dont elle demeure atteinte. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice par le versement d’une somme de 2 000 euros.
S’agissant du préjudice sexuel :
Mme E... sollicite l’indemnisation d’un préjudice sexuel en raison de l’impossibilité pour elle d’avoir des rapports sexuels dès lors que tout contact avec la zone génitale est douloureux. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en allouant à la requérante la somme de 10 000 euros.
Il résulte de tout ce qui précède qu’il y a lieu de condamner l’ONIAM à verser à Mme E... la somme totale de 695 932,76 euros en capital, outre la rente trimestrielle fixée au point 20 à compter du 1er février 2032. Cette somme portera intérêts au taux légal à compter du 7 avril 2021, date de réception de sa demande préalable. Ces intérêts seront capitalisés à compter du 8 avril 2022, et à chaque échéance annuelle à compter de cette date.
En ce qui concerne les préjudices de M. F... J... et de A... et B... J... :
Les dispositions du II de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique ne prévoient d'indemnisation au titre de la solidarité nationale que pour les préjudices du patient et, en cas de décès, de ses ayants droit. Par suite, ces dispositions excluent, lorsque la victime n'est pas décédée, l'indemnisation des victimes « par ricochet ». Il en résulte que les demandes d’indemnisation des préjudices subis par M. J... et par les enfants de Mme E..., A... et B..., ne peuvent qu’être rejetées.
Sur les frais de procès :
En premier lieu, en application de l'article R. 761-1 du code de justice administrative, il y a lieu de mettre à la charge définitive de l’ONIAM les frais de l’expertise, taxés et liquidés à la somme de 1 600 euros par ordonnance du 27 novembre 2020.
En deuxième lieu, il n’y pas a lieu de mettre à la charge du centre hospitalier de Valence, qui n’est pas partie perdante, la somme demandée par Mme E... au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
En troisième lieu, il n’y pas a lieu de mettre à la charge de Mme E..., qui n’est pas partie perdante, la somme demandée par le centre hospitalier de Valence au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : L’ONIAM est condamné à verser à Mme E... une somme de 695 932,76 euros augmentée des intérêts au taux légal à compter du 7 avril 2021. Ces intérêts porteront capitalisation à compter du 8 avril 2022, et à chaque échéance annuelle à compter de cette date.
Article 2 : A compter du 1er février 2032, l’ONIAM est condamné à verser à Mme E... une rente viagère d’un montant annuel de 13 870 euros au titre de l’assistance par une tierce personne, sous déduction, le cas échéant, des sommes versées à Mme E... au titre des aides financières à la tierce personne, qu’il appartiendra à l’intéressée de porter à la connaissance de l’ONIAM.
Article 3 : La rente mentionnée à l’article 2 sera versée trimestriellement à terme échu et sera revalorisée par application des coefficients prévus à l’article L. 161-25 du code de la sécurité sociale.
Article 4 : Les frais d’expertise, taxés et liquidés à la somme de 1 600 euros, sont mis à la charge définitive de l’ONIAM.
Article 5 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme C... E..., à M. F... J..., à M. A... J..., à la caisse primaire d'assurance maladie du Rhône, au centre hospitalier de Valence, à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, et à la MGEN section de la Drôme. Copie en sera adressée au Professeur G....
Délibéré après l'audience du 3 mars 2026, à laquelle siégeaient :
Mme Sellès, présidente,
Mme Tocut, première conseillère,
Mme André, première conseillère,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 mars 2026.
La rapporteure,
C. Tocut
La présidente,
M. Sellès
Le greffier,
P. Muller
La République mande et ordonne à la ministre de la santé, des familles, de l'autonomie et des personnes handicapées en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.