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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2102301

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2102301

jeudi 16 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2102301
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantSCP DUNNER CARRET DUCHATEL ESCALLIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 12 avril 2021 et 14 avril 2022, Mme J F veuve A, Mme K A épouse E, Mme B A épouse D, M. I A et Mme C A épouse H, représentés par Me Eydoux, demandent au tribunal :

1°) d'ordonner l'enlèvement de la ligne électrique de 20 000 volts implantée en surplomb de leur propriété aux frais de la société Enedis, dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

2°) de condamner la société Enedis, dans l'hypothèse de cet enlèvement, à leur payer la somme de 50 000 euros au titre de leur préjudice de jouissance ;

3°) subsidiairement, en cas de rejet de leur demande de déplacement de l'ouvrage, de condamner la société Enedis à leur payer la somme de 331 000 euros à titre de leur préjudice économique et de 100 000 euros au titre de leur préjudice de jouissance permanent ;

4°) de mettre à la charge de la société Enedis une somme de 10 000 euros au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- le juge administratif est compétent pour prescrire une mesure visant à obtenir la suppression ou le déplacement d'un ouvrage public irrégulièrement implanté et pour statuer sur leurs conclusions indemnitaires ;

- leur action n'est pas prescrite en vertu du délai de 30 ans prévu par l'article 2227 du code civil ;

- la ligne 20 000 volts surplombant leur maison a été irrégulièrement implantée sur leur propriété ; sa démolition ou son enfouissement doit être ordonnée en l'absence de régularisation appropriée possible et d'atteinte excessive à l'intérêt général ;

- ils subissent un préjudice de jouissance résultant de l'impossibilité de construire sur une surface de l'ordre de 225 m² et des contraintes pesant sur leur projet de construction de piscine qui sera évalué à 27 000 euros ; l'exposition à des champs électromagnétiques leur cause un préjudice moral d'anxiété ; le préjudice total s'élève à 50 000 euros ;

- la présence irrégulière de cette ligne constitue un facteur de dépréciation pour leur propriété correspondant, selon l'expert, à une moins-value de 21,5%, de la valeur totale de la propriété ;

- en cas de non démolition de la ligne, la dépréciation de la valeur de leur bien sera évaluée à 142 330 euros, la perte de chance de pouvoir vendre l'immeuble surplombé par la ligne électrique sera estimée à 50 % du prix de vente soit 331 000 euros et leur préjudice permanent de jouissance doit être chiffrée à la somme de 100 000 euros.

Par des mémoires en défense enregistrés les 16 février 2022 et 30 septembre 2022, la société Enedis, représentée par Me Carret, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 3 000 euros soit mise à la charge des consorts A au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le juge administratif est incompétent pour statuer sur les conclusions indemnitaires en application de la décision n°4208 du 14 juin 2021 du tribunal des conflits ;

- elle a opposé, par décision le 8 mars 2018, un refus à la demande de déplacement de l'ouvrage public ; le recours tendant à démolir ou déplacer l'ouvrage public est donc tardif par application combinée des dispositions de l'article R. 421-1 du code de justice administrative et de la décision du Conseil d'Etat du 13 juillet 2016 Czabaj n°387763 ;

- la réclamation adressée à la société Enedis le 5 février 2018 n'est pas une demande préalable d'indemnisation mais constitue exclusivement une demande de déplacement d'ouvrage ; le contentieux n'étant pas lié, les conclusions indemnitaires sont ainsi irrecevables ;

- la seule ligne de 20 000 volts qui traverse la propriété A a été implantée en 1979 et non en 1988 ; la prescription des conclusions indemnitaires était donc acquise en 2009 ;

- une régularisation appropriée est possible par le recours à la procédure de déclaration d'utilité publique mentionnée à l'article L. 323-4 du code de l'énergie ;

- les inconvénients entraînés par la présence de l'ouvrage sont particulièrement limités alors que sa démolition entraînerait une atteinte excessive à l'intérêt général en raison des travaux de restructuration de grande qu'implique le déplacement de cette ligne ;

- les préjudices économiques et de jouissance ne sont pas justifiés.

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de l'énergie ;

- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'Etat, les départements, les communes et les établissements publics ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Ban,

- les conclusions de M. Villard, rapporteur public,

- les observations de Me Villecroze, représentant les consorts A,

- les observations de Me Carret représentant la société Enedis.

Considérant ce qui suit :

1. Le consorts A sont propriétaires des parcelles contigües cadastrées section AS numéros 129, 130 et 139 sur le territoire de la commune de Charavines. Elles forment un tènement d'une superficie totale de 7006 m² qui supporte une maison d'habitation de 220 m². Par une convention signée le 5 février 1988, M. G A a autorisé la société Electricité de France à faire passer une ligne électrique aérienne de 220/380 volts sur leur terrain et à y implanter deux poteaux et demi. Par lettre du 5 février 2018, Mme A a demandé à la société Enedis de déplacer à ses frais une autre ligne de 20 000 volts qui traverserait irrégulièrement sa propriété. Le 8 mars 2018, la société Enedis a rejeté cette demande au motif que cette occupation est régulièrement autorisée par la convention amiable signée le 5 février 1988. Le 29 octobre 2018, les consorts A ont fait assigner la société Enedis devant le juge des référés du tribunal de grande instance de Grenoble aux fins d'ordonner une expertise. Par ordonnance du 20 février 2019, un expert a été désigné. Le 16 mars 2020, il a déposé son rapport. Le 9 octobre 2020, les consorts A ont déposé une déclaration préalable en vue de construire une piscine sur la parcelle n°129 à proximité de la maison d'habitation. Le 2 novembre 2020, le maire de Charavines n'a pas fait opposition à cette déclaration préalable. Par leur requête, les consorts A demandent, à titre principal, d'ordonner sous astreinte l'enlèvement de la ligne électrique à moyenne tension de 20 000 volts implantée en surplomb de leur maison aux frais de la société Enedis et de condamner cette société à leur payer une indemnité de 50 000 euros au titre du préjudice de jouissance qu'ils estiment subir jusqu'à l'enlèvement de cette ligne de leur propriété. Dans l'hypothèse où leurs conclusions tendant au déplacement de l'ouvrage public seraient rejetées, ils demandent la condamnation de la société Enedis à leur payer des indemnités de 331 000 euros à titre de leur préjudice économique et de 100 000 euros au titre de leur préjudice de jouissance permanent.

Sur les conclusions tendant au déplacement de la ligne électrique moyenne tension :

En ce qui concerne la recevabilité de ces conclusions :

2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle ".

3. Il résulte de la modification apportée à l'article R. 421-1 du code de justice administrative par le décret du 2 novembre 2016 que, depuis l'entrée en vigueur de ce décret le 1er janvier 2017, l'exigence résultant de cet article, tenant à la nécessité, pour saisir le juge administratif, de former recours dans les deux mois contre une décision préalable, est en principe applicable aux recours relatifs à une créance en matière de travaux publics. Toutefois, si les dispositions de l'article R. 421-1 n'excluent pas qu'elles s'appliquent à des décisions prises par des personnes privées, dès lors que ces décisions revêtent un caractère administratif, aucune disposition législative ou réglementaire ni aucune règle générale de procédure ne détermine les effets sur une demande du silence gardé par une personne morale de droit privé qui n'est pas chargée d'une mission de service public administratif. Dans ces conditions, les conclusions relatives à une créance née de travaux publics, dirigées contre une telle personne privée ne sauraient être rejetées comme irrecevables faute de la décision préalable prévue par l'article R. 421-1 du code de justice administrative.

4. Par conséquent, le délai de recours prévu à l'article R. 421-1 du code de justice administrative n'est pas applicable à un recours relatif à une créance née de travaux publics dirigé contre une personne morale de droit privé qui n'est pas chargée d'une mission de service public administratif.

5. En l'espèce, la société Enedis, dans le cadre de sa mission d'approvisionnement en électricité, a en charge une mission de service public industriel et commercial et non un service public administratif. Dès lors, pour soutenir que les conclusions des consorts A tendant à démolir ou déplacer l'ouvrage public de leur propriété sont tardives, elle ne peut utilement invoquer les dispositions de l'article R. 421-1 du code de justice administrative qui ne lui sont pas applicables. Par suite, la fin de non-recevoir tirée de la tardiveté de ces conclusions doit être écartée.

En ce qui concerne le cadre juridique applicable :

6. Lorsqu'il est saisi d'une demande tendant à ce que soit ordonnée la démolition d'un ouvrage public dont il est allégué qu'il est irrégulièrement implanté par un requérant qui estime subir un préjudice du fait de l'implantation de cet ouvrage et qui en a demandé sans succès la démolition à l'administration, il appartient au juge administratif, juge de plein contentieux, de déterminer, en fonction de la situation de droit et de fait existant à la date à laquelle il statue, si l'ouvrage est irrégulièrement implanté, puis, si tel est le cas, de rechercher, d'abord, si eu égard notamment à la nature de l'irrégularité, une régularisation appropriée est possible, puis, dans la négative, en tenant compte de l'écoulement du temps, de prendre en considération, d'une part les inconvénients que la présence de l'ouvrage entraîne pour les divers intérêts publics ou privés en présence, notamment, le cas échéant, pour le propriétaire du terrain d'assiette de l'ouvrage, d'autre part, les conséquences de la démolition pour l'intérêt général, et d'apprécier, en rapprochant ces éléments, si la démolition n'entraîne pas une atteinte excessive à l'intérêt général.

En ce qui concerne la constatation de l'emprise irrégulière :

7. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport de l'expert judiciaire qu'une ligne électrique moyenne tension de 20 000 volts traverse les parcelles cadastrées section AS n° 139, 129 et 130 appartenant aux A, celle-ci passant notamment au-dessus de leur maison d'habitation. La convention signée le 5 février 1988 par M. G A avec la société Electricité de France en 1988 a pour seul objet d'autoriser l'implantation d'une ligne électrique aérienne de 220/380 volts sur la parcelle numéro 389 ainsi que deux poteaux et demi. Elle ne saurait valoir, dès lors, autorisation d'implantation de la ligne de 20 000 volts. De même, le fait que les consorts A ne se sont plaints de la présence de cet ouvrage qu'à partir de l'année 2018 ne saurait davantage valoir acceptation de l'emprise ainsi constituée. Dans ces conditions, et en l'absence de déclaration d'utilité publique, l'emprise irrégulière de cette ligne sur leur propriété est établie.

En ce qui concerne la régularisation de l'implantation :

8. Il résulte de l'instruction que les consorts A s'opposent à la conclusion d'une convention de servitude pour le maintien de la ligne électrique litigieuse. Il ne résulte pas de l'instruction et n'est pas même soutenu que la société Enedis ait engagé ou même envisagé de lancer une procédure d'expropriation pour cause d'utilité publique ou d'institution d'une servitude en application de dispositions du code de l'énergie. Par suite, aucune régularisation appropriée n'est envisageable à la date du présent jugement.

En ce qui concerne les inconvénients de la présence de l'ouvrage et les conséquences d'une éventuelle la démolition sur l'intérêt général :

9. D'une part, il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise que la ligne électrique de 20 000 volts traverse le terrain constructible des consorts A sur une largeur d'environ 45 mètres représentant une emprise projetée au sol de 225 m². Elle se trouve en surplomb de la maison située dans un secteur résidentiel à une hauteur comprise entre 3,49 et 4,46 mètres au-dessus du faîtage selon l'expert. Sa présence limite les possibilités d'utilisation du terrain et, en particulier, restreint les possibilités de construction autour de la maison d'habitation offertes par le règlement national d'urbanisme de la commune, notamment en hauteur selon les calculs non contestés de l'expert. Cet ouvrage est ainsi la cause de troubles de jouissance résultant d'une gêne visuelle pour les propriétaires et d'un préjudice d'ordre esthétique qui diminuent la valeur de leur bien.

10. Pour autant, en dehors de l'emprise de la maison, cette bande de terrain située en dessous de cette ligne demeure entièrement accessible aux propriétaires et ne fait pas obstacle, en raison de la hauteur de cette ligne, à une utilisation conforme à sa destination actuelle d'agrément, l'expert précisant à cet égard que cette zone d'emprise n'empêche pas de planter des arbres de hautes tiges. Par ailleurs, malgré la présence de cette ligne de 20 000 volts sur leur propriété depuis au moins 1988, les intéressés n'ont pas sollicité de mesures tendant à son déplacement avant 2018. En outre, leur tènement supporte une autre ligne électrique de 220/380 volts régulièrement implantée passant à l'angle de leur maison ainsi que deux poteaux " et demi " situés à l'angle Nord-Ouest de la maison et en limite de propriété. S'agissant de leur projet de construction d'une piscine à proximité de la maison d'habitation sur la parcelle n°129, le maire de Charavines n'a pas fait opposition à la déclaration préalable déposée en vue de sa réalisation. Les requérants n'établissent pas que ce projet serait nécessairement, malgré l'autorisation accordée, incompatible avec le respect des hauteurs réglementaires de sécurité. A cet égard, ils ne fournissent pas davantage l'avis technique du constructeur mentionnant la nécessité de respecter une règlementation spécifique et se bornent à citer les dispositions de l'arrêté du 17 mai 2001 dont l'application au cas d'espèce n'est pas établie. Par ailleurs, les requérants n'invoquent aucun surcout éventuel qui résulterait de ces contraintes. Enfin, les dangers invoqués résultant de l'exposition aux champs électromagnétiques et à la foudre ne sont pas établis par les requérants qui ne justifient pas avoir entrepris des travaux à ce titre et qui ont d'ailleurs engagé des démarches en vue de l'enlèvement de cette ligne seulement vingt ans après sa mise en place.

11. D'autre part, il ressort de l'étude exploratoire fournie par la société Enedis et il n'est pas contesté que la mesure demandée par les requérants impliquerait, pour sa réalisation, des travaux de restructuration du réseau électrique notamment d'une ligne HTA et nécessiterait une coupure d'alimentation pour 142 foyers, outre la recherche d'un nouveau tracé pour l'implantation du réseau. Le coût des travaux de ces travaux s'élève à la somme de 103 497, 85 euros selon l'estimation établie par la société Enedis.

12. Dans ces conditions, malgré les inconvénients réels que la présence de l'ouvrage public entraîne pour les consorts A dans l'utilisation de leur " maison de vacances ", les conséquences qui résulteraient de son déplacement seraient de nature à porter une atteinte excessive à l'intérêt général.

13. Il s'ensuit que les conclusions des consorts A tendant à ordonner à la société Enedis d'enlever la ligne électrique de 20 000 volts de leur propriété doivent être rejetées.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la compétence du juge administratif :

14. Les préjudices dont les requérants demandent réparation sont exclusivement liées à la présence et au fonctionnement de la ligne électrique de moyenne tension pour laquelle aucune servitude n'a été instituée au profit de la société Enedis. Dès lors, ces dommages ne sont pas les conséquences certaines, directes et immédiates des servitudes instituées au profit des concessionnaires de distribution d'énergie et leur demande d'indemnisation ne se fonde pas sur l'article L. 323-7 du code de l'énergie. La société Enedis n'est pas fondée à soutenir, par suite, que seules les juridictions judiciaires seraient compétentes pour connaître des conclusions indemnitaires présentées par les consorts A.

En ce qui concerne leur recevabilité :

15. Ainsi qu'il a été dit aux points 2 à 4, les conclusions relatives à une créance née de travaux publics dirigées contre une personne privée gérant un service public industriel et commercial ne sauraient être rejetées comme irrecevables faute de la décision préalable prévue par l'article R. 421-1 du code de justice administrative. Dès lors, la société Enedis ne peut opposer aux requérants l'absence de demande indemnitaire préalable.

En ce qui concerne l'exception de prescription :

16. Aux termes de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968 : " Sont prescrites, au profit de l'Etat, des départements et des communes, sans préjudice des déchéances particulières édictées par la loi, et sous réserve des dispositions de la présente loi, toutes créances qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis. Sont prescrites, dans le même délai et sous la même réserve, les créances sur les établissements publics dotés d'un comptable public. ".

17. D'une part, la société Enedis ne se prévaut d'aucun fondement juridique à la prescription qu'elle entend opposer aux conclusions indemnitaires des requérants. D'autre part, il résulte des dispositions précitées, à supposer que la société Enedis ait entendu s'en prévaloir, que les règles de prescription qu'elles prévoient visent les créances dont sont débiteurs l'Etat, les départements, les communes et les établissements publics dotés d'un comptable public mais ne sont pas applicables aux créances dont une personne privée est débitrice, quel qu'en soit le créancier. Par suite, doit être écartée l'exception de prescription opposée à la créance dont se prévalent les requérants à l'encontre la société Enedis.

En ce qui concerne les préjudices permanent de jouissance et esthétique :

18. L'implantation irrégulière de la ligne de 20 000 volts sur le tènement des consorts A leur cause des nuisances visuelles et esthétiques dans les conditions et les limites fixées aux points 9 et 10. Aussi, l'évaluation du préjudice de jouissance par l'expert judiciaire à la somme de 27 000 euros sur la base du prix au m² constructible doit être écartée d'autant qu'elle équivaut au versement d'une somme égale à la valeur vénale du terrain concerné par l'emprise irrégulière alors que les consorts A peuvent utiliser cette partie de terrain sous réserve de possibilités restreintes de construction en hauteur autour de la maison d'habitation. Par ailleurs, l'expert évalue également le préjudice esthétique causé par la ligne à la somme de 84 074 euros correspondant à une moins-value de 12,7 % sur la valeur totale de la propriété estimée à 662 000 euros. Cette estimation apparait excessive en ce qu'elle se fonde sur une valeur de la propriété largement théorique ainsi qu'il sera dit au point 19 et en ce qu'elle ne prend pas en compte la présence d'une autre ligne électrique, régulièrement implantée, passant aux abords immédiats de la maison. En outre, au regard de ses modalités de calcul, cette évaluation parait faire double emploi avec l'indemnité réparant la perte de valeur vénale de la propriété par ailleurs demandée. Aussi, il sera fait une juste appréciation de l'ensemble des troubles de jouissance subis par les consorts A en les évaluant à la somme de 3 000 euros.

En ce qui concerne la perte de valeur vénale et la perte de chance de pouvoir vendre l'immeuble :

19. Il résulte de l'instruction qu'eu égard à son positionnement et à la gêne visuelle et esthétique en résultant, la ligne électrique irrégulièrement implantée diminue la valeur patrimoniale de la propriété des consorts A, même en dehors de toute perspective de vente. L'estimation de la valeur de la propriété ne saurait toutefois inclure une hypothèse de division du terrain en trois lots, dont celui comprenant la maison existante, qui est purement hypothétique à ce stade et alors qu'il n'est pas établi que la seule présence de la ligne électrique de moyenne tension ferait obstacle, compte tenu de sa hauteur et de son positionnement, à une telle division du tènement en lots à bâtir qui serait susceptible, en outre, de faire l'objet d'un sursis à statuer dans l'attente d'une approbation du plan local d'urbanisme. Aussi, eu égard à l'intensité modérée de ces nuisances et à leur incidence limitée sur la valeur de la propriété des consorts A, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en leur accordant une somme de 6 000 euros.

20. En revanche, la seule présence de la ligne électrique surplombant leur propriété ne saurait dissuader les potentiels acheteurs d'acquérir la propriété A. Dès lors, la perte de chance de vendre l'immeuble, évaluée à 50% par les requérants, n'est pas sérieuse et ne saurait donner lieu à indemnisation.

21. Il résulte de ce tout qui précède que les requérants sont seulement fondés à demander une indemnité totale de 9 000 euros.

Sur les frais d'instance :

22. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge des consorts A, qui ne sont pas les parties perdantes dans la présente instance, la somme que la société Enedis demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de la société Enedis une somme globale de 1 500 euros au titre des frais exposés par les consorts A.

D E C I D E :

Article 1er : La société Enedis est condamnée à verser aux consorts A la somme de 9 000 euros.

Article 2 : La société Enedis versera aux consorts A une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Les conclusions de la société Enedis tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme J F en sa qualité de représentante unique et à la société Enedis.

Délibéré après l'audience du 3 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Triolet, présidente,

M. Ban, premier conseiller.

M. Callot, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 novembre 2023.

Le rapporteur,

J-L. Ban

La présidente,

A. Triolet

Le greffier,

G. Morand

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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