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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2104826

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2104826

vendredi 29 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2104826
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation5ème Chambre
Avocat requérantSELARL LIGAS-RAYMOND PETIT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrée le 22 juillet 2021, Mmes B et A D, représentées par Me Adamo-Rossi, demandent au tribunal de condamner le centre hospitalier Métropole Savoie à leur verser :

1°) 879 688,91 euros en réparation des préjudices résultant du décès de M. C D, leur époux et père, au centre hospitalier de Chambéry ;

2°) 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que le décès est imputable à un défaut dans l'organisation et le fonctionnement du service.

Mme B D évalue son préjudice d'affection à 32 000 euros, son préjudice économique à 343 524 euros (dans le dernier état de ses écritures) et demande le remboursement des frais d'obsèques à hauteur de 2 427 euros.

Mme A D évalue son préjudice d'affection à 32 000 euros et son préjudice économique à 33 113 euros (dans le dernier état de ses écritures).

Par des mémoires en défense enregistrés le 19 octobre 2022 et le 29 novembre 2023, le centre hospitalier Métropole Savoie, représenté par Me Ligas-Raymond, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- aucune faute n'a été commise ;

- subsidiairement, il ne doit être déclaré responsable qu'à hauteur de 20% et les prétentions indemnitaires doivent être réduites ;

- le poste de préjudice économique doit être réservé dans l'attente de la production de justificatifs.

Par un mémoire enregistré le 13 novembre 2023, la Caisse de prévoyance et de retraite du personnel de la SNCF demande la condamnation du centre hospitalier Métropole Savoie à lui verser :

1°) une somme de 201 899,80 euros au titre des prestations versées ou à verser à Mme A D et Mme B D ;

2°) l'indemnité forfaitaire de gestion prévue à l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale ;

3°) une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle décompose sa créance ainsi :

- allocation décès versée à Mme B D : 36 830,10 euros ;

- pension de réversion versée à Mme B D : 9 058,41 euros ;

- pensions de réversion et d'orpheline versées à Mme A D : 9 370,20 euros ;

- pension de réversion à verser dans le futur à Mme B D : 130 768,17 euros ;

- pensions à verser dans le futur à Mme A D : 15 872,92 euros.

Un mémoire présenté par Mmes D a été enregistré le 2 décembre 2023, après clôture de l'instruction.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Sogno,

- les conclusions de Mme E,

- et les observations de Me Adamo-Rossi, représentant Mmes D et de Me Thibaud, substituant Me Ligas-Raymond, représentant le centre hospitalier Métropole Savoie.

Considérant ce qui suit :

1. M. C D a mis fin à ses jours le 19 juin 2020 par défenestration alors qu'il était hospitalisé au centre hospitalier de Chambéry. Sa veuve et sa fille, qui imputent ce décès à une faute commise par cet établissement, demandent à être indemnisées des préjudices résultant de ce décès.

Sur la responsabilité :

2. M. D, en état de souffrance psychique, s'est présenté aux urgences du centre hospitalier de Chambéry avec son épouse le 18 juin 2020. Le médecin urgentiste qui l'a reçu initialement fait état de " tristesse de l'humeur ", de " troubles de l'humeur majorés depuis quelques jours ", de " troubles du sommeil associés non soulagés par Zopiclone ", d'" idées suicidaires sans scénario franc ". Si le psychiatre dont l'avis a été sollicité a déclaré, dans le cadre de l'enquête judiciaire, qu'il ne faisait pas état de pulsions suicidaires, ce que son épouse a confirmé, il n'en a pas moins estimé que son état mental justifiait un placement dans l'unité post-urgences.

3. Dans ces conditions et dès lors que M. D s'était présenté aux urgences dans un état psychique grave et avait un antécédent de tentative de suicide, le fait qu'il ait été placé dans une chambre au troisième étage dont la fenêtre était dotée d'un système de sécurité par entrebâilleur qui s'est révélé inopérant révèle une faute dans l'organisation et le fonctionnement du service de nature à engager la responsabilité du centre hospitalier Métropole Savoie.

Sur les conséquences de la faute commise :

4. La faute commise par le centre hospitalier est la cause adéquate du décès de M. D et n'est pas simplement à l'origine d'une perte de chance de survie. Dès lors, son épouse et sa fille sont en droit d'être indemnisées intégralement de leurs préjudices.

Sur les préjudices économiques :

5. Le préjudice économique subi du fait du décès d'une victime par les ayants droit appartenant au foyer de celui-ci est constitué par la perte de revenus de la victime consacrés à l'entretien de chacun d'eux, compte tenu de leurs propres revenus éventuels, et déduction faite des revenus consacrés par la victime à sa propre consommation. Ce préjudice doit tenir compte de l'évolution prévisible des revenus de la personne décédée comme de ceux des ayants-droits, notamment lorsque ces derniers sont amenés à percevoir des sommes en raison de ce décès. L'indemnité allouée aux enfants est déterminée en tenant compte de la perte de la fraction des revenus de leur parent décédé qui aurait été consacrée à leur entretien jusqu'à 25 ans au plus, celle du conjoint de façon viagère en tenant compte des évolutions prévisibles du revenu du foyer.

6. En l'espèce, il y a lieu de considérer que la fraction des revenus du foyer était consommée de manière stable à 25% par le défunt. Au vu des avis d'imposition avant le décès faisant apparaître en moyenne un revenu de 34 048 euros, le revenu disponible pour son épouse et sa fille était annuellement de 25 536 euros et le préjudice économique s'élève à 17 082 euros annuels, compte tenu des revenus moyens de son épouse de 8 454 euros annuels. Ce préjudice total s'élève donc à 59 787 euros au jour du jugement, 3 ans et demi après le décès.

- Au jour du jugement pour Mme A D :

7. Mme A D, fille de la victime, doit être regardée comme consommant 20% des revenus de la famille. Son préjudice doit donc être évalué annuellement à 11 957 euros, le décès remontant à 3 ans et 6 mois. Elle a perçu une pension de réversion et d'orpheline pour un montant mensuel de 442 euros à compter du 20 juin 2020, soit 18 759 euros. Cette somme étant supérieure à celle revendiquée au titre de son préjudice économique actuel, la différence de 6 802 euros devra être déduite de son préjudice futur.

- Au jour du jugement pour Mme B D :

8. Le préjudice de Mme B D, épouse de la victime, correspond au préjudice total, déduction faite de celui de sa fille, soit 47 830 euros. Elle a perçu une allocation décès de 36 830 euros et une pension de réversion pour un montant mensuel de 443 euros à compter du 20 juin 2020, soit au total 54 304 euros. Cette somme étant supérieure à celle revendiquée au titre de son préjudice économique actuel, la différence de 6 204 euros devra être déduite de son préjudice futur.

- Pour le futur pour Mme A D :

9. Capitalisé selon le barème reposant la table de mortalité 2014-2016 et un taux d'intérêt de 0% (coefficient de 25,268), le préjudice économique futur global s'élève à 431 628 euros.

10. Il peut être raisonnablement estimé que Mme A D aurait été à la charge de ses parents jusqu'à l'âge de 25 ans. Son préjudice annuel étant de 3 416 euros, il s'élève à 20 485 euros (coefficient de 5,996). Doit en être déduit le montant des pensions qui lui seront versées jusqu'à la fin de l'année 2024, soit 5318 euros, ainsi que la somme de 6 802 euros mentionnée au point 7. En définitive, son préjudice économique futur s'élève à 8 365 euros.

- Pour le futur pour Mme B D :

11. Le préjudice futur de Mme B D correspond au préjudice total dont est déduit celui de sa fille, soit 411 143 euros. Doit également être déduit le capital représentatif de sa pension de réversion viagère, soit 123 224 euros ainsi que la somme de 6 204 euros mentionnée au point 8. En définitive, son préjudice économique futur s'élève à 281 715 euros.

Sur les frais divers :

12. Mme B D justifie de frais d'obsèques pour un montant de 2 427 euros. Elle doit en être indemnisée.

Sur les préjudices d'affection :

13. Les préjudices d'affection résultant pour Mme A D et Mme B D du décès de leur père et époux seront justement réparés par des sommes de 25 000 euros.

Sur les indemnités dues aux requérantes :

14. Il résulte de ce qui précède que le centre hospitalier Métropole Savoie doit être condamné à verser à Mme A D et à Mme B D des sommes respectives de 33 365 euros et 309 142 euros.

Sur les droits de la Caisse de prévoyance et de retraite du personnel de la SNCF (CPR) :

15. En l'absence d'accord en ce sens du centre hospitalier Métropole Savoie, la CPR ne peut demander à être indemnisée de ses frais futurs capitalisés. Il lui appartiendra d'en demander le remboursement sur justificatifs de paiement.

16. La CPR n'est pas fondée à demander à être indemnisée des pensions de réversion servies à l'épouse et à la fille du défunt, dans la mesure où la faute ne lui a occasionné aucun préjudice, dès lors qu'en son absence, elle aurait continué de verser cette pension à M. C D lui-même.

17. En revanche, la CPR est fondée à demander le remboursement de l'allocation décès de 36 830 euros et de la pension d'orpheline versée à Mme A D depuis le 20 juin 2020 pour un montant de 9 372 euros au jour du jugement. Il doit lui être alloué en outre une somme de 1 162 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue par l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale. Ainsi c'est une somme globale de 47 364 euros que le centre hospitalier Métropole Savoie doit être condamné à verser à la CPR, les débours futurs devant être indemnisés sur présentation de justificatifs de paiement.

Sur les frais d'instance :

18. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge du centre hospitalier Métropole Savoie une somme de 1 500 euros à verser à Mmes D au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Il n'y a pas lieu, en revanche de faire droit aux conclusions de la CPR présentées à ce même titre.

D E C I D E :

Article 1er :Le centre hospitalier Métropole Savoie est condamné à verser à Mme A D une somme de 33 365 euros.

Article 2 :Le centre hospitalier Métropole Savoie est condamné à verser à Mme B D une somme de 309 142 euros.

Article 3 :Le centre hospitalier Métropole Savoie est condamné à verser à la Caisse de prévoyance et de retraite du personnel de la SNCF une somme de 47 364 euros et à lui rembourser ses frais futurs sur justificatifs de paiement de la pension d'orpheline de Mme A D.

Article 4 :Le centre hospitalier Métropole Savoie versera à Mmes D une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 :Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 6 :Le présent jugement sera notifié à Mme B D, à Mme A D, à la Caisse de prévoyance et de retraite du personnel de la SNCF et au centre hospitalier Métropole Savoie.

Délibéré après l'audience du 5 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Sogno, président,

Mme Holzem, première conseillère,

Mme Naillon, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 décembre 2023.

Le président, rapporteur,

C. Sogno

La première assesseure,

J. Holzem

Le greffier,

P. Muller

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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