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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2105193

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2105193

jeudi 20 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2105193
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantURBAN CONSEIL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 30 juillet 2021 et un mémoire enregistré le 22 mars 2023, les sociétés A2c (Alpes constructions contemporaines) et MR 87, représentées par Me Msellati, demandent au tribunal :

1°) de condamner la commune de La Tronche à leur verser la somme totale de 706 581,11 euros, outre intérêts de droit à compter de la réception de leur demande indemnitaire préalable et leur capitalisation, en réparation de l'illégalité fautive du refus de permis d'aménager du 1er mars 2017, ainsi que de l'illégalité de l'octroi de ce permis d'aménager du 6 août 2018 ;

2°) de mettre à la charge de la commune de la Tronche la somme totale de 6 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :

- l'illégalité fautive des arrêtés du 1er mars 2017 et du 6 août 2018 sont de nature à engager la responsabilité de la commune de la Tronche ;

- elles sont à ce titre fondées à solliciter l'indemnisation de leurs préjudices résultant des frais de procédure liés aux honoraires d'avocat (11 198 euros), des frais d'études et des travaux engagés sur la base du permis d'aménager annulé (124 631,11 euros), du manque à gagner (175 00 euros), du préjudice de leur gérant (10 000 euros) et enfin de la baisse de valeur pour moitié des terrains concernés (375 000 euros).

Par des mémoires en défense, enregistrés les 29 novembre 2022 et 27 avril 2023, la commune de La Tronche, représentée par la SCP CDMF - avocats affaires publiques, agissant par Me Poncin, conclut au rejet de la requête et demande que soit mise à la charge des sociétés requérantes la somme de 3 000 euros au titre des frais non compris dans les dépens.

La commune de La Tronche fait valoir que :

- la requête est irrecevable, dès lors qu'une requête n° 2003768, introduite le 10 juillet 2020, sollicitant l'indemnisation des mêmes postes de préjudice, est pendante devant le tribunal ;

- les arrêtés litigieux ne sauraient être à l'origine d'une faute imputable à la commune, compte tenu de la chronologie des faits propres à l'affaire ;

- sa responsabilité doit être intégralement atténuée en raison de la faute de la victime ; cette faute est accentuée par le fait que les sociétés requérantes sont des professionnelles de l'immobilier ;

- la causalité entre l'illégalité de l'arrêté de refus d'octroi de permis d'aménager du 1er mars 2017 et les préjudices allégués n'est pas démontrée ;

- les préjudices ne sont pas justifiés.

La clôture immédiate de l'instruction a été prononcée le 8 avril 2024.

Les sociétés requérantes ont été invitées le 20 avril 2024 à produire tous éléments de justification du montant des préjudices exposés pour le présent recours indemnitaire, liés à l'impossibilité de mettre en œuvre leur programme immobilier.

En réponse à ce courrier, des pièces ont été enregistrées pour les sociétés requérantes le 6 mai 2024. Ces pièces ont été communiquées en application de l'article R. 613-1-1 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Paillet-Augey,

- les conclusions de M. Lefebvre, rapporteur public,

- et les observations de Me Prestail, substituant Me Msellati, représentant les sociétés requérantes et de Me Poncin, représentant la commune de la Tronche.

Considérant ce qui suit :

1. Le 26 septembre 2016, la société MR 87 a présenté une demande de permis d'aménager aux fins de réalisation d'un lotissement de trois lots destinés à recevoir des maisons individuelles, sur le terrain constitué des parcelles cadastrées section AC nos 464 et 465 situées chemin de Maubec sur la commune de La Tronche. Par un arrêté du 1er mars 2017, le maire de la commune a rejeté la demande. Toutefois par un arrêté du 6 août 2018, il a ensuite retiré cet arrêté, puis a autorisé la division du terrain composé des parcelles cadastrées section AC n° 464 et n° 465 en trois lots à bâtir. Par un courrier daté du 25 mai 2021, les sociétés requérantes ont formé une demande indemnitaire préalable pour obtenir la réparation des préjudices qu'elles estiment avoir subi résultant de l'illégalité des arrêtés du 1er mars 2017 et du 6 août 2018. Suite au rejet implicite de leur demande, elles demandent la condamnation de la commune de La Tronche à leur verser la somme totale de 706 581,11 euros.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. La décision par laquelle l'administration rejette une réclamation tendant à la réparation des conséquences dommageables d'un fait qui lui est imputé lie le contentieux indemnitaire à l'égard du demandeur pour l'ensemble des dommages causés par ce fait générateur. Il en va ainsi quels que soient les chefs de préjudice auxquels se rattachent les dommages invoqués par la victime et que sa réclamation ait ou non spécifié les chefs de préjudice en question.

3. Il résulte de l'instruction que la requête n° 2003768 est fondée sur l'invocation d'une politique générale d'obstruction de la commune de la Tronche aux demandes d'autorisation d'urbanisme des sociétés requérantes, tandis que la présente requête se limite à demander l'indemnisation du préjudice découlant de l'illégalité des décisions du 1er mars 2017 et du 6 août 2018.

4. Dans ces conditions, la commune de La Tronche n'est pas fondée à soutenir que les fondements de la présente requête et de la requête n° 2003768 reposent sur un même fait générateur et un même préjudice. La fin de non-recevoir doit par suite être écartée.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne le principe de responsabilité de la commune :

5. En principe, toute illégalité commise par l'administration constitue une faute susceptible d'engager sa responsabilité, pour autant qu'il en soit résulté un préjudice direct et certain. Ainsi, la délivrance d'un permis d'aménager illégal constitue une faute susceptible d'engager, envers son bénéficiaire, la responsabilité de la personne publique au nom de laquelle il a été accordé. Cette responsabilité est susceptible d'être atténuée par la faute commise par le bénéficiaire du permis, notamment lorsqu'il a présenté une demande tendant à la délivrance d'un permis d'aménager illégal.

S'agissant de l'arrêté du 1er mars 2017 :

6. Par le jugement n° 1702522 du 10 octobre 2019, le tribunal a annulé cet arrêté en raison d'une inexacte application par le maire de la commune des dispositions de l'article Up 6 du plan local d'urbanisme de la commune. Cette illégalité est constitutive d'une faute de nature à engager la responsabilité de la commune de La Tronche à l'égard des sociétés requérantes. La circonstance que la commune ait retiré l'arrêté du 1er mars 2017 dès le 6 août 2018, sans attendre le prononcé du jugement n° 1702522, ne permet pas d'exonérer la commune de cette illégalité fautive, contrairement à ce que celle-ci soutient.

S'agissant de l'arrêté du 6 août 2018 :

7. Par un arrêté du 6 août 2018, retirant le refus de permis d'aménager du 1er mars 2017, le maire de la commune de La Tronche a délivré le permis d'aménager sollicité. Toutefois, par un jugement n°1806203 du 8 octobre 2020 devenu définitif, le tribunal a également annulé cet arrêté, en raison, notamment, de la méconnaissance de l'article R. 111-2 du code de l'urbanisme, vice de légalité interne faisant obstacle à toute délivrance d'une autorisation. Une telle illégalité est constitutive d'une faute de nature à engager la responsabilité de la commune de La Tronche à l'égard des sociétés requérantes, qui doivent être indemnisées des préjudices directs et certains en découlant.

En ce qui concerne la faute de la victime :

8. Il résulte de l'instruction que les sociétés requérantes, dont l'activité est dédiée aux opérations immobilières, ont débuté les travaux sur les parcelles en cause alors qu'elles ne détenaient aucune autorisation pour les réaliser, et qu'elles avaient connaissance dès le mois de septembre 2018 de la requête n° 1806202 du 28 septembre 2018 de leurs voisins immédiats, M. B et M. A, intentée contre le permis d'aménager du 6 août 2018. Par suite, la commune de La Tronche est fondée à soutenir que sa responsabilité doit être atténuée du fait de la faute commise par les sociétés requérantes.

9. La faute commise par les sociétés requérantes est de nature à atténuer de 50 % la responsabilité encourue par la commune de La Tronche.

En ce qui concerne la réparation des préjudices issus de l'illégalité fautive de l'arrêté du 6 août 2018 :

S'agissant des frais d'avocat engagés pour la défense des intérêts des sociétés requérantes :

10. Les frais de justice, s'ils ont été exposés en conséquence directe d'une faute de l'administration, sont susceptibles d'être pris en compte dans le calcul du préjudice résultant de l'illégalité fautive imputable à l'administration. Toutefois, lorsque l'intéressé a fait valoir devant le juge une demande fondée sur l'article L. 761-1 du code de justice administrative, le préjudice est intégralement réparé par la décision que prend ce juge sur ce fondement.

11. A ce titre, il résulte de l'instruction que les sociétés requérantes ont eu recours aux services d'auxiliaires de justice pour assurer la défense de leurs intérêts dans le cadre du contentieux de l'excès de pouvoir engagé contre l'arrêté du 6 août 2018.

12. En premier lieu, la facture d'un montant de 3 600 euros, datée du 3 décembre 2020, dont il résulte de l'instruction qu'elle ne se rapporte qu'au pourvoi en cassation contre le jugement du tribunal du 8 octobre 2020 annulant l'arrêté du 6 août 2018, peut être indemnisée.

13. En second lieu, malgré une mesure d'instruction du tribunal le 20 avril 2024, les pièces produites ne permettent pas d'établir un lien entre les frais d'avocat acquittés et l'arrêté du 6 août 2018. Par suite, les autres factures produites (factures des 23 décembre 2020 pour un montant de 921,31 euros, 7 décembre 2020 pour un montant de de 2 338,09 euros, 23 septembre 2019 pour un montant de 972,2 euros et 12 mars 2019 pour un montant de 108,00 euros) ne peuvent être indemnisées.

S'agissant du préjudice invoqué lié au manque à gagner :

14. Seul peut être indemnisé le manque à gagner lié à la perte d'une vente dont l'issue est certaine, et non la somme totale liée au produit de la vente.

15. En l'espèce, les sociétés requérantes se prévalent d'une promesse unilatérale de vente pour le lot n°1 conclue en 2019 pour un prix de 175 000 euros, vente qui n'a finalement pas pu aboutir. Toutefois, par les pièces qu'elles produisent, elles n'établissent pas la réalité d'une perte de bénéfice. Il s'ensuit que les sociétés requérantes ne peuvent se prévaloir d'un préjudice à ce titre.

S'agissant du préjudice invoqué lié à la perte de valeur des parcelles :

16. Il résulte de l'instruction que la perte de valeur de la propriété des requérantes découle non de l'illégalité de l'autorisation d'urbanisme mais de l'évolution des servitudes d'urbanisme (entrée en vigueur du PLUi), dont le législateur a exclu toute indemnisation.

S'agissant du préjudice invoqué lié aux frais d'études et de travaux réalisés : :

17. Il résulte de l'instruction que les sociétés requérantes ont débuté les travaux sur les parcelles en cause, compte tenu de l'autorisation dont elles bénéficiaient le 6 août 2018, qui n'a été annulée que le 8 octobre 2020. Les sociétés requérantes doivent être indemnisées du préjudice financier résultant de l'exécution de ces travaux, réalisés en pure perte, faute pour la commune de La Tronche d'apporter la preuve qu'elles vont pouvoir réutiliser ces travaux.

18. Celles-ci produisent un tableau récapitulatif des dépenses exposées, mentionnant des factures acquittées, également produites, toutes antérieures au 8 octobre 2020. Ces éléments sont de nature à établir la réalité de l'étendue du préjudice invoqué par les sociétés requérantes. Celles-ci sont dès lors fondées à demander la condamnation de la commune de La Tronche à les indemniser pour ce chef de préjudice en leur versant la somme de 124 631,11 euros.

S'agissant du préjudice moral et matériel du gérant des sociétés :

19. M. C, gérant des sociétés requérantes et qui n'est pas partie au litige, ne peut se prévaloir d'un préjudice matériel ou moral.

20. Il résulte de tout ce qui précède que les sociétés requérantes sont seulement fondées à demander la condamnation de la commune de la Tronche à leur verser une somme globale de 128 231,11 euros en réparation de leurs préjudices. Il convient d'appliquer à cette somme l'exonération de 50 %, compte tenu de la faute de la victime, soit un montant de 64 115,5 euros.

Sur les frais non compris dans les dépens :

21. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".

22. Ces dispositions faisant obstacle à ce que soit mise à la charge des sociétés requérantes, qui ne sont pas la partie perdante, une somme à ce titre, les conclusions de la commune de La Tronche en ce sens doivent être rejetées.

23. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, en application de ces mêmes dispositions, de mettre à la charge de la commune de La Tronche une somme de 1 500 euros qu'elle paiera aux sociétés requérantes, au titre des frais non compris dans les dépens que ces dernières ont exposés.

D E C I D E :

Article 1er : La commune de La Tronche est condamnée à verser à la société A2C et à la société MR 87 une indemnité d'un montant global de 64 115,5 euros.

Article 2 :La commune de La Tronche versera à la société A2C et à la société MR 87 une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 :Les conclusions présentées par la commune de La Tronche sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 Le présent jugement sera notifié à la société A2C, à la société MR 87 et à la commune de La Tronche.

Délibéré après l'audience du 16 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Thierry, président,

Mme Beytout, première conseillère,

Mme Paillet-Augey, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 juin 2024.

La rapporteure,

C. Paillet-Augey

Le président,

P. ThierryLa greffière,

A. Zanon

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 21051932

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