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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2106558

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2106558

mardi 15 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2106558
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation6ème Chambre
Avocat requérantSELARL LIGAS-RAYMOND PETIT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 1er octobre 2021, le 29 avril 2022 et le 23 mars 2023, Mme A B, représentée par Me Germain-Phion demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) à titre principal, d'ordonner la désignation d'un expert afin d'évaluer l'ensemble des préjudices extrapatrimoniaux subis, soit, le déficit fonctionnel permanent, les souffrances endurées, le préjudice d'agrément, les troubles dans les conditions d'existence et le préjudice moral ;

2°) à titre principal, de condamner la commune de Grenoble à l'indemniser des préjudices extrapatrimoniaux retenus en conséquence de l'expertise ;

3°) à titre subsidiaire, de condamner la commune de Grenoble à l'indemniser des préjudices subis à hauteur de 110 700 euros ;

4°) de mettre à la charge de la commune de Grenoble une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que les entiers dépens.

Elle soutient que :

- la responsabilité de la commune est engagée pour faute à raison de la reconnaissance de son inaptitude totale et définitive et du défaut de reclassement ;

- la responsabilité de la commune est engagée sans faute à raison des pathologies contractées au cours du service ;

- elle a subi des préjudices patrimoniaux et extrapatrimoniaux indemnisables.

Par des mémoires en défense enregistrés le 18 mars 2022 et le 17 mars 2023, la commune de Grenoble, représentée par Me Ligas Raymond conclut à :

- la prescription de l'action relative à l'épaule droite et la prescription de l'action relative à l'épaule gauche en tant qu'elle porte sur un taux d'IPP de 8 % ;

- au rejet des conclusions de la requête tendant à engager sa responsabilité pour faute ;

- à ce que la somme sollicitée par Mme B sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative soit ramenée à 800 euros.

Elle fait valoir qu'aucun des moyens n'est fondé.

La Caisse primaire d'assurance maladie du Rhône a reçu communication de la présente procédure et n'a pas produit d'observations.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la loi n°68-1250 du 31 décembre 1968 ;

- la loi n°84-53 du 26 janvier 1984 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Pollet,

- les conclusions de Mme Frapolli, rapporteure publique,

- et les observations de Me Ligas Raymond, représentant la commune de Grenoble.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, concierge-encadrante, a exercé ses fonctions dans différents groupes scolaires entre 2004 et 2013. Mme B a déclaré le 9 mai 2011 une tendinopathie à chacune des épaules. Un protocole a été conclu le 9 juillet 2015 afin d'indemniser l'intéressée au titre de la tendinopathie à l'épaule droite. Plusieurs rechutes sont intervenues, dont la dernière en 2017. Par un courrier du 26 mars 2019, la commune de Grenoble a déclaré Mme B totalement et définitivement inapte. Par la présente requête, elle demande au Tribunal de l'indemniser de l'ensemble des préjudices subis.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne l'engagement de la responsabilité de la commune de Grenoble à raison des fautes commises :

2. Mme B soutient que la commune n'a pas entendu procéder à son reclassement. Par ailleurs, elle soutient que l'inaptitude définitive à toute fonction est en contradiction avec les éléments médicaux fournis et n'est pas motivée.

3. Aux termes de l'article 81 de la loi du 26 janvier 1984 : " Les fonctionnaires territoriaux reconnus, par suite d'altération de leur état physique, inaptes à l'exercice de leurs fonctions peuvent être reclassés dans les emplois d'un autre cadre d'emplois, emplois ou corps s'ils ont été en mesure de remplir les fonctions correspondantes () ". Le reclassement est proposé à l'agent qu'autant qu'il n'a pas été déclaré définitivement et totalement inapte à toutes fonctions.

4. Il est constant que Mme B conteste l'absence de reclassement sur la période 2024-2018. Elle a en effet présenté une demande de reclassement en 2014. Toutefois, en premier lieu, elle a été reconnue en 2015 inapte de manière temporaire à toutes fonctions, et, en second lieu, reconnue en 2016 inapte de manière temporaire à toutes fonctions. Ainsi, la commune de Grenoble n'était pas tenue de proposer un reclassement à Mme B sur la période 2014-2018.

5. Par ailleurs, si Mme B conteste son inaptitude totale et définitive, reconnue tant par un avis du médecin expert du 4 octobre 2018, que par une décision du 26 mars 2019 de la commune de Grenoble, il résulte de l'instruction que les certificats médicaux, du 11 septembre 2018 et du 17 décembre 2018, établis par le chirurgien ayant opéré Mme B de l'épaule droite se bornent à réaliser un bilan post-opératoire et ne sauraient ainsi remettre en cause le constat d'inaptitude totale et définitive.

6. Il résulte de tout ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à soutenir que la commune de Grenoble aurait commis une faute.

En ce qui concerne l'engagement de la responsabilité de la commune de Grenoble au titre de la jurisprudence " Moya Caville " :

7. Les dispositions des articles L. 27 et L. 28 du code des pensions civiles et militaires de retraite qui instituent en faveur des fonctionnaires victimes d'accidents de service ou de maladies professionnelles une rente viagère d'invalidité en cas de mise à la retraite et une allocation temporaire d'invalidité en cas de maintien en activité doivent être regardées comme ayant pour objet de réparer les pertes de revenus et l'incidence professionnelle résultant de l'incapacité physique causée par un accident de service ou une maladie professionnelle. Les dispositions instituant ces prestations déterminent forfaitairement la réparation à laquelle les fonctionnaires concernés peuvent prétendre, au titre de ces chefs de préjudice, dans le cadre de l'obligation qui incombe aux collectivités publiques de garantir leurs agents contre les risques qu'ils peuvent courir dans l'exercice de leurs fonctions. Ces dispositions ne font en revanche obstacle ni à ce que le fonctionnaire qui subit, du fait de l'invalidité ou de la maladie, des préjudices patrimoniaux d'une autre nature ou des préjudices personnels, obtienne de la personne publique qui l'emploie, même en l'absence de faute de celle-ci, une indemnité complémentaire réparant ces chefs de préjudice ni à ce qu'une action de droit commun pouvant aboutir à la réparation intégrale de l'ensemble du dommage soit engagée contre la collectivité, dans le cas notamment où l'accident ou la maladie serait imputable à une faute de nature à engager la responsabilité de cette collectivité.

8. Au titre de l'obligation qui incombe aux collectivités de garantir leurs agents contre les risques qu'ils peuvent courir dans l'exercice de leurs fonctions, la responsabilité sans faute de la commune de Grenoble vis-à-vis de Mme B est engagée en raison des pathologies dont souffre Mme B.

Sur la réparation :

9. Mme B demande, au titre de l'engagement de la responsabilité sans faute de la commune de Grenoble l'indemnisation des préjudices patrimoniaux et extrapatrimoniaux subis.

En ce qui concerne la prescription :

10. S'agissant d'une créance indemnitaire détenue sur une collectivité publique au titre d'un dommage corporel engageant sa responsabilité, le point de départ du délai de prescription prévu par les dispositions précitées de la loi du 31 décembre 1968 est le premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les infirmités liées à ce dommage ont été consolidées. Il en est ainsi pour tous les postes de préjudice, aussi bien temporaires que permanents, qu'ils soient demeurés à la charge de la victime ou aient été réparés par un tiers, tel qu'un organisme de sécurité sociale, qui se trouve subrogé dans les droits de la victime.

11. La consolidation de l'état de santé de la victime d'un dommage corporel fait courir le délai de prescription pour l'ensemble des préjudices directement liés au fait générateur qui, à la date à laquelle la consolidation s'est trouvée acquise, présentaient un caractère certain permettant de les évaluer et de les réparer, y compris pour l'avenir. Si l'expiration du délai de prescription fait obstacle à l'indemnisation de ces préjudices, elle est sans incidence sur la possibilité d'obtenir réparation de préjudices nouveaux résultant d'une aggravation directement liée au fait générateur du dommage et postérieure à la date de consolidation. Le délai de prescription de l'action tendant à la réparation d'une telle aggravation court à compter de la date à laquelle elle s'est elle-même trouvée consolidée.

S'agissant de l'épaule gauche :

12. Il résulte de l'instruction que l'expertise du 2 février 2015 a fixé une première date de consolidation au 26 novembre 2014 mentionnant un taux d'IPP de 7 %. Une seconde expertise du 2 février 2016 a confirmé la date de consolidation et retenu un taux d'IPP de 9 %. Une 3e expertise a relevé l'existence d'une rechute, a confirmé la date de consolidation et retenu un taux d'IPP de 8 %. Ainsi, le délai de prescription, quadriennale conformément aux dispositions de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968 a donc commencé à courir, concernant les préjudices invoqués à raison de la date de consolidation au 26 novembre 2014, le 1er janvier 2015. Il s'ensuit que la prescription était acquise au 31 décembre 2018. Mme B n'ayant adressé sa demande indemnitaire à la commune de Grenoble que le 1er octobre 2021, ses conclusions indemnitaires ne peuvent, dans cette mesure être accueillies. Par suite, seule la rechute ayant donné lieu à une consolidation au 16 avril 2017 est susceptible de donner lieu à indemnisation.

S'agissant de l'épaule droite :

13. Il résulte de l'instruction que l'expertise du 8 septembre 2016 retient une date de consolidation de l'épaule droite au 8 septembre 2016 et mentionne un taux d'IPP de 20 %. Ainsi, le délai de prescription, quadriennale conformément aux dispositions de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968 a donc commencé à courir, concernant les préjudices invoqués à raison de la date de consolidation au 1er janvier 2017. Il s'ensuit que la prescription était acquise au 31 décembre 2020. Mme B n'ayant adressé sa demande indemnitaire à la commune de Grenoble que le 1er octobre 2021, ses conclusions indemnitaires ne peuvent, dans cette mesure être accueillies. Par suite, seule la rechute ayant donné lieu à une consolidation au 4 octobre 2018 mentionnant un taux d'IPP de 18 % est susceptible de donner lieu à indemnisation.

14. Il résulte de ce qui précède que Mme B est uniquement susceptible de se prévaloir de la rechute de l'épaule gauche ayant donné lieu à consolidation au 16 avril 2017 dès lors qu'il ne résulte pas de l'instruction que les préjudices dont elle se prévaut à l'égard de l'épaule droite soient en lien avec la rechute consolidée au 4 octobre 2018.

En ce qui concerne les préjudices patrimoniaux :

S'agissant de la perte de gains professionnels :

15. Si Mme B soutient avoir subi une perte de gains professionnels, il résulte de ce qui a été exposé aux points 4 à 6, qu'en l'absence de faute de son employeur à l'origine de la pathologie, elle ne peut prétendre à l'indemnisation de ce chef de préjudice.

S'agissant des dépenses de santé :

16. Mme B, en se bornant à se prévaloir de factures médicales générales, ne caractérise pas l'existence de dépenses de santé relatives à l'épaule gauche.

S'agissant de l'assistance à tierce personne :

17. Il résulte des termes de l'expertise du 4 octobre 2018 que l'intéressée n'est pas tenue d'avoir recours à l'assistance d'une tierce personne pour accomplir les actes de la vie ordinaire. Par suite, quand bien même son compagnon et sa fille attestent de l'aide apportée à l'intéressée au quotidien, Mme B ne peut prétendre à l'indemnisation de ce chef de préjudice.

En ce qui concerne les préjudices extrapatrimoniaux :

S'agissant du déficit fonctionnel permanent :

18. Le déficit fonctionnel permanent est entendu comme l'ensemble des préjudices à caractère personnel liés à la perte de la qualité de la vie, aux douleurs permanentes et aux troubles ressentis par la victime dans ses conditions d'existence personnelles, familiales et sociales, à l'exclusion du préjudice esthétique, du préjudice sexuel, du préjudice d'agrément lié à l'impossibilité de continuer à pratiquer une activité spécifique, sportive ou de loisirs.

19. Le déficit fonctionnel permanent imputable à la rechute consolidée au 4 octobre 2018 est évalué à hauteur de 3 % au titre de l'épaule gauche. Eu égard à l'âge de l'intéressée ainsi qu'au taux identifié, il y a lieu d'indemniser ce chef de préjudice à hauteur de 1 210 euros le point en application du référentiel des Cours d'appels, soit une somme globale de 3 630 euros.

S'agissant des troubles dans les conditions d'existence et du préjudice moral :

20. Ces troubles sont couverts par l'indemnité qui lui est accordée au titre du déficit fonctionnel permanent.

S'agissant du préjudice d'agrément :

21. Mme B soutient avoir renoncé à la natation, à la marche à pied ainsi qu'à la bicyclette. Les attestations produites peu circonstanciées ne sauraient suffire à établir l'existence de ce préjudice.

22. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il y ait lieu d'ordonner la réalisation d'une nouvelle expertise, s'agissant d'une situation médicale pour laquelle des expertises ont été réalisées le 2 février 2015, le 2 février 2016, le 8 septembre 2016 et le 4 octobre 2018, qu'il y a lieu de condamner la commune de Grenoble à verser à Mme B la somme de 3 630 euros.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et les dépens :

23. Il y a lieu dans les circonstances de l'espèce de mettre à la charge de la commune de Grenoble une somme de 1 500 euros à verser à Mme B. Par ailleurs, Mme B n'établit pas avoir exposé des dépens à l'occasion de l'instance.

D E C I D E :

Article 1er : La commune de Grenoble est condamnée à verser à Mme B la somme de 3 630 euros.

Article 2 : Le commune de Grenoble à verser à Mme B la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et à la commune de Grenoble.

Délibéré après l'audience du 1er octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Vial-Pailler, président,

Mme Fourcade, première conseillère,

Mme Pollet, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 octobre 2024 .

La rapporteure,

MA. POLLET

Le président,

C. VIAL-PAILLERLe greffier,

G. MORAND

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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