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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2108253

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2108253

jeudi 14 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2108253
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC+
FormationJuge unique 8
Avocat requérantVIVES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 26 novembre 2021, M. D B, représenté par Me Vives, doit être regardé comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler le titre exécutoire n°9167, valant avis de sommes à payer, émis le 30 septembre 2021 par le département de l'Isère en vue du recouvrement d'un indu de revenu de solidarité active de 7 804,16 euros pour la période du 1er février 2014 au 31 mai 2017 et ensemble la décision du 5 juillet 2018 par laquelle le président du conseil départemental de l'Isère a rejeté son recours préalable ;

2°) de prononcer la décharge de l'obligation de payer de l'ensemble des indus dont il est redevable ;

3°) de lui accorder la remise gracieuse totale de sa dette.

Il soutient que :

- il est de bonne foi ;

- il vit seul depuis sa séparation avec Mme C en avril 2005 ;

- il se trouve dans une situation financière très précaire et ne peut rembourser les sommes dues.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 juin 2022, le département de l'Isère conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les conclusions relatives au bien-fondé de l'indu de revenu de solidarité active sont irrecevables en l'absence de médiation obligatoire préalable à la saisine du tribunal dans le délai de recours ;

- en tout état de cause, les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Par un courrier du 24 octobre 2023, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le tribunal était susceptible de relever d'office le moyen tiré de l'irrecevabilité des moyens relatifs au bien-fondé de l'indu de revenu de solidarité active dès lors que le délai de recours est expiré.

Par un mémoire, enregistré le 26 octobre 2023, Me Vives représentant M. B a présenté des observations sur le moyen d'ordre public et maintenu ses conclusions.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 2 septembre 202.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n°2018-101 du 16 février 2018 portant expérimentation d'une procédure de médiation préalable obligatoire en matière de litiges de la fonction publique et de litiges sociaux ;

- le décret n°2022-433 du 25 mars 2022 relatif à la procédure de médiation préalable obligatoire applicable à certains litiges de la fonction publique et certains litiges sociaux ;

- l'arrêté du 6 mars 2018 relatif à l'expérimentation d'une procédure de médiation préalable obligatoire en matière de litiges sociaux ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Après avoir entendu au cours de l'audience :

- le rapport de M. A,

- et les observations de Me Vives, représentant M. B et de Mme E représentant le département de l'Isère.

La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B a bénéficié du revenu de solidarité active sur la base d'un foyer composé d'une personne seule et sur ses seuls revenus depuis qu'il a déclaré être séparé de sa conjointe, Mme C, en avril 2005. Suite à un contrôle à domicile des services de la caisse d'allocations familiales de l'Isère en février 2017, la caisse d'allocations familiales lui a notifié, par deux décisions du 24 avril 2018, d'une part, une fraude et, d'autre part, un indu de revenu de solidarité active, de prime exceptionnelle de fin d'année, d'aide personnalisée au logement et de prime d'activité entraînant un indu total de 14 013,53 euros pour la période allant du 1er février 2014 au 31 mai 2017, dont 12 258,65 euros au titre de l'indu de revenu de solidarité active. Suite à des compensations et des retenues, le solde de l'indu au titre du revenu de solidarité active a été ramené à 7 804,16 euros. En l'absence de règlement de cette somme, la paierie départementale a émis, le 30 septembre 2021, un titre de recette n°9167 d'un montant de 7 804,16 euros correspondant à l'indu de revenu de solidarité active. Par la présente requête, M. B doit être regardé comme demandant au tribunal l'annulation de ce titre exécutoire et de prononcer la décharge de l'obligation de payer.

Sur la recevabilité du moyen tiré du bien-fondé de l'indu :

2. Aux termes de l'article 2 du décret n°2018-101 du 16 février 2018 portant expérimentation d'une procédure de médiation préalable obligatoire en matière de litiges sociaux : " I. - A titre expérimental, dans un nombre limité de circonscriptions départementales choisies en raison de la diversité des situations qu'elles présentent, comprises dans quatre régions au plus et dont la liste est fixée par un arrêté conjoint du garde des sceaux, ministre de la justice, et des ministres intéressés après avoir obtenu l'accord des autorités territorialement compétentes, sont, à peine d'irrecevabilité, précédés d'une médiation, les recours contentieux formés contre :1° Les décisions relatives au revenu de solidarité active, prévu à l'article L. 262-1 du code de l'action sociale et des familles, prises par le président du conseil départemental sur le recours préalable prévu par l'article L. 262-47 du même code, y compris les refus totaux ou partiels de remise d'indu à titre gracieux () ". Il résulte ensuite de l'article 6 du même décret : " Lorsqu'un tribunal administratif est saisi dans le délai de recours contentieux d'une requête dirigée contre une décision entrant dans le champ des articles 1er et 2 et qui n'a pas été précédée d'un recours préalable à la médiation, son président ou le magistrat qu'il délègue rejette cette requête par ordonnance et transmet le dossier au médiateur compétent () ". Aux termes de l'article 1er de l'arrêté du 6 mars 2018 : " Les départements et circonscriptions départementales dans lesquels les recours devant le tribunal administratif doivent, en application des 1° à 3° du I de l'article 2 du décret du 16 février 2018 susvisé, être précédés d'une médiation sont les suivants : () Isère ; (). ".

3. Aux termes de l'article 7 du décret n°2022-433 du 25 mars 2022 relatif à la procédure de médiation préalable obligatoire applicable à certains litiges de la fonction publique et de litiges sociaux : " Le décret n° 2018-101 du 16 février 2018 portant expérimentation d'une procédure de médiation préalable obligatoire en matière de litiges de la fonction publique et de litiges sociaux est abrogé. Toutefois, les effets de ses dispositions continuent de s'appliquer aux médiations engagées sur son fondement. ".

4. D'une part, il résulte de l'instruction que M. B a saisi le tribunal administratif de Grenoble d'une requête enregistrée le 26 novembre 2021demande l'annulation du titre exécutoire n°9167 émis par le département de l'Isère pour le recouvrement d'un indu de revenu de solidarité active. Si la recevabilité d'une requête à l'encontre d'un titre de recette n'est pas subordonnée à l'exercice du recours administratif préalable devant le président du conseil départemental au sens de l'article L. 262-47 du code de l'action sociale et des familles, le requérant ne peut toutefois se prévaloir des moyens relatifs au bien-fondé de l'indu qu'à la condition qu'un tel recours ait été réalisé. Toutefois, dans le cadre d'une expérimentation, le décret n°2018-101 a soumis la recevabilité d'un tel moyen à la réalisation d'une médiation préalable obligatoire. Il résulte de l'article 6 de ce décret que lorsque le tribunal administratif est saisi d'un recours relatif au bien-fondé de l'indu de revenu de solidarité active et qu'une telle procédure de médiation n'a pas été réalisée, il est tenu de régulariser la requête en la rejetant par voie d'ordonnance et en la renvoyant au médiateur compétent.

5. D'autre part, il résulte de l'article 7 du décret n°2022-433 du 25 mars 2022 que le décret n°2018-101 a été abrogé et que les dispositions de ce dernier décret ne restent applicables qu'aux procédures de médiations déjà engagées.

6. A l'appui de sa requête contestant la légalité de la contrainte n°9167 par laquelle le département de l'Isère a mis en recouvrement un indu de revenu de solidarité active d'un montant de 7 804,16 euros, M. B a soulevé des moyens relatifs au bien-fondé de l'indu sans produire ou mentionner un recours préalable adressé à l'administration et contestant le bien-fondé de l'indu. Le tribunal n'a eu connaissance d'un tel recours que le 3 août 2022 date à laquelle le département de l'Isère a produit un mémoire en défense. A cette date, le tribunal n'était plus en mesure de transmettre le dossier de M. B au médiateur compétent dès lors que l'expérimentation avait pris fin.

7. Par suite, dès lors que M. B a contesté le bien-fondé de l'indu et nonobstant l'absence d'une médiation, le requérant est recevable à soulever à l'occasion de la présente instance un moyen contestant le bien-fondé de l'indu. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par le département de l'Isère au moyen relatif au bien-fondé de l'indu doit être écartée.

Sur le bien-fondé de l'indu :

8. Aux termes de l'article L.262-2 du code de l'action sociale et des familles : " Toute personne résidant en France de manière stable et effective, dont le foyer dispose de ressources inférieures à un montant forfaitaire, a droit au revenu de solidarité active dans les conditions définies au présent chapitre. / Le revenu de solidarité active est une allocation qui porte les ressources du foyer au niveau du montant forfaitaire. Il est complété, le cas échéant, par l'aide personnalisée de retour à l'emploi mentionnée à l'article L. 5133-8 du code du travail. ". Aux termes de l'article L.262-3 du même code : " Le montant forfaitaire mentionné à l'article L. 262-2 est fixé par décret. Il est revalorisé le 1er avril de chaque année par application du coefficient mentionné à l'article L. 161-25 du code de la sécurité sociale. / L'ensemble des ressources du foyer, y compris celles qui sont mentionnées à l'article L. 132-1, est pris en compte pour le calcul du revenu de solidarité active, dans des conditions fixées par un décret en Conseil d'Etat qui détermine notamment : / 1° Les ressources ayant le caractère de revenus professionnels ou qui en tiennent lieu ;/ 2° Les modalités d'évaluation des ressources, y compris les avantages en nature. L'avantage en nature lié à la disposition d'un logement à titre gratuit est déterminé de manière forfaitaire ;/ 3° Les prestations et aides sociales qui sont évaluées de manière forfaitaire, notamment celles affectées au logement mentionnées à l'article L. 821-1 du code de la construction et de l'habitation ; / 4° Les prestations et aides sociales qui ne sont pas incluses dans le calcul des ressources à raison de leur finalité sociale particulière. ". Aux termes de l'article L.262-5 du même code : " Pour être pris en compte au titre des droits du bénéficiaire, le conjoint, concubin ou partenaire lié par un pacte civil de solidarité du bénéficiaire doit remplir les conditions mentionnées aux 2° et 4° de l'article L. 262-4. ". Aux termes de l'article R.262-37 : " Le bénéficiaire de l'allocation de revenu de solidarité active est tenu de faire connaître à l'organisme chargé du service de la prestation toutes informations relatives à sa résidence, à sa situation de famille, aux activités, aux ressources et aux biens des membres du foyer ; il doit faire connaître à cet organisme tout changement intervenu dans l'un ou l'autre de ces éléments. ".

9. Aux termes de l'article 515-8 du code civil le concubinage est défini comme : " une union de fait, caractérisée par une vie commune présentant un caractère de stabilité et de continuité, entre deux personnes, de sexe différent ou de même sexe, qui vivent en couple. " Pour l'application de ces dispositions, le concubin est la personne qui mène avec le demandeur une vie de couple stable et continue. Une telle vie de couple peut être établie par un faisceau d'indices concordants, au nombre desquels la circonstance que les intéressés mettent en commun leurs ressources et leurs charges.

10. Il résulte de l'instruction que, pour estimer que M. B et Mme C vivaient toujours en concubinage au moment du contrôle, le département de l'Isère s'appuie sur le rapport d'enquête de l'agent assermenté de la caisse d'allocations familiales qui indique que la domiciliation bancaire de Mme C est restée à l'adresse de M. B et que celui-ci n'est pas en mesure de donner la nouvelle adresse de Mme C qui déclare vivre à Lyon depuis plusieurs années. Cependant, ces éléments ne sont pas suffisants à caractériser la vie commune de M. B et de Mme C. Il n'est, par ailleurs, pas démontré que la pension d'invalidité que perçoit Mme C, d'un montant de 383 euros par mois, soit versée sur un compte auquel M. B aurait accès. C'est par suite à tort que l'administration a regardé Mme C comme membre du foyer de M. B.

11. En ce qui concerne les ressources de toutes natures non déclarées par M. B, il n'est pas contesté que ces ressources relèvent de la catégorie de celles qui auraient dû être déclarées par l'allocataire au titre de l'article R. 262-37 du code de l'action sociale et des familles. Par suite, c'est à bon droit que la caisse d'allocation familiales de l'Isère a procédé à un réexamen des droits et à une régularisation du dossier de M. B en prenant en compte les salaires, les allocations de retour à l'emploi et les dépôts d'argent réguliers sur le compte de l'intéressé.

Sur les conséquences de l'annulation :

12. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu d'annuler le titre exécutoire n°9167, valant avis de sommes à payer, émis le 30 septembre 2021 par le département de l'Isère en vue du recouvrement d'un indu de revenu de solidarité active de 7 804,16 euros pour la période du 1er février 2014 au 31 mai 2017 et la décision du 5 juillet 2018 par laquelle le président du conseil départemental de l'Isère a rejeté le recours préalable de M. B. Il est enjoint à la caisse d'allocations familiales de l'Isère et au département de l'Isère de procéder à un nouveau calcul des droits de M. B à un revenu de solidarité active conformément à ce qui a été dit aux points 10 et 11 ci-dessus, dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

D E C I D E :

Article 1er : Le titre exécutoire n°9167, valant avis de sommes à payer, émis le 30 septembre 2021 par le département de l'Isère en vue du recouvrement d'un indu de revenu de solidarité active de 7 804,16 euros pour la période du 1er février 2014 au 31 mai 2017 et la décision du 5 juillet 2018 par laquelle le président du conseil départemental de l'Isère a rejeté son recours préalable sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint au département de l'Isère et à la caisse d'allocations familiales de l'Isère de procéder à un nouveau calcul des droits au revenu de solidarité active de M. B pour la période de janvier 2015 à janvier 2017, dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. D B, à Me Vives et au département de l'Isère.

Copie en sera adressée à la caisse d'allocations familiales de l'Isère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 décembre 2023.

Le président,

J-P. ALa greffière,

L. BOURECHAK

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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