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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2200402

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2200402

jeudi 27 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2200402
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantSELAS ABOCAP CONSEIL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés le 21 janvier 2022, le 6 janvier 2023 et le 4 août 2023, la société Dauphinoise de Nettoyage (SDN), représentée par Me Bonnet, demande au tribunal :

1°) à titre principal de prononcer la décharge des rappels de taxe sur la valeur ajoutée et de cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés auxquelles elle a été assujettie au titre des années 2014 et 2015 ainsi que des pénalités correspondantes ;

2°) à titre subsidiaire d'ordonner la décharge des sommes indument versées au titre de l'impôt sur les sociétés mis en recouvrement à son encontre pour les exercices clos depuis le 31 décembre 2016 ;

3°) d'ordonner la restitution des sommes d'ores et déjà versées assortie d'intérêts moratoires ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la requête est recevable ;

- l'administration ne lui a pas communiqué les documents obtenus de tiers dans le cadre des droits de communication qu'elle a effectués en méconnaissance de l'article L. 76 B du livre des procédures fiscales ;

- l'administration ne l'a pas informée d'un droit de communication exercé auprès de la société Professionnelle du nettoyage (LPN) et des recherches menées auprès des organismes sociaux en méconnaissance des articles L. 57 et L. 76 B du livre des procédures fiscales ;

- la justification du rejet de la comptabilité manque en fait et en droit ; le caractère fictif des factures dans la comptabilité n'est pas démontré par l'administration et ne saurait justifier à lui seul le rejet de la comptabilité dans son ensemble ; le défaut de valeur probante ne peut résulter que d'irrégularités ayant un caractère de gravité indiscutable (BOI-CF-IOR-10-20-20120912 §90) ;

- la facture reçue de la société Agence Dauphinoise de Surveillance et Sécurité (ADSS) en 2014, pour 89 990 euros ainsi que la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) d'un montant de 17 998 euros ont été déclarés dès 2013 par la société ADSS ; la facture ne peut être regardée comme fictive ;

- elle conteste la fictivité des factures émises par la société LPN pour la somme de 212 820 euros qu'elle a comptabilisées en charge au titre de l'exercice 2015 ; l'interlocuteur départemental a admis les facturations établies par la société ADSS qui procèdent du même système de comptabilisation ; le Trésor n'a pas été lésé dans ces opérations réciproques ; l'administration n'établit pas que les prix mentionnés sur ces factures auraient été considérablement augmentés ;

- l'existence d'une volonté de fraude par son gérant n'est pas démontrée ;

- les sanctions pour manœuvres frauduleuses ne sont pas motivées ;

- la remise en cause des factures réciproques des sociétés ADSS, SDN et LPN entraîne de très lourdes sanctions ainsi qu'une double imposition systématique.

Par des mémoires en défense enregistrés les 21 juillet 2022 et 22 mars 2023, l'administrateur général des finances publiques en charge du contrôle fiscal Centre-Est conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Le mémoire présenté par l'administrateur général des finances publiques en charge du contrôle fiscal Centre-Est, enregistré le 7 septembre 2023, n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Coutarel, première conseillère,

- et les conclusions de M. Journé, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. La SARL Société dauphinoise de nettoyage, qui exerce une activité de nettoyage des locaux industriels, commerciaux et particuliers, est gérée par M. A. Il partage à parts égales le capital social avec Mme E, conjointe de M. B, expert-comptable. La société a fait l'objet d'une vérification de comptabilité portant sur la période du 1er janvier 2014 au 31 décembre 2015. A l'issue de ce contrôle, la société a été assujettie à un rappel de taxe sur la valeur ajoutée au titre de l'année 2014, à des cotisations supplémentaires en matière d'impôt sur les sociétés au titre de l'année 2015 ainsi qu'à des pénalités pour manœuvres frauduleuses pour ces deux années. A la suite du rejet de sa réclamation préalable le 15 novembre 2021, la Société dauphinoise de nettoyage demande au tribunal la décharge des impositions supplémentaires et des pénalités mises à sa charge au titre des années 2014 et 2015.

Sur les conclusions principales aux fins de décharge :

En ce qui concerne la régularité de la procédure d'imposition :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 57 du livre des procédures fiscales : " L'administration adresse au contribuable une proposition de rectification qui doit être motivée de manière à lui permettre de formuler ses observations ou de faire connaître son acceptation " Aux termes de l'article L. 76 B du même livre : " L'administration est tenue d'informer le contribuable de la teneur et de l'origine des renseignements et documents obtenus de tiers sur lesquels elle s'est fondée pour établir l'imposition faisant l'objet de la proposition prévue au premier alinéa de l'article L. 57 ou de la notification prévue à l'article L. 76. Elle communique, avant la mise en recouvrement, une copie des documents susmentionnés au contribuable qui en fait la demande. "

3. En premier lieu, il résulte de l'instruction que les factures d'achat regardées comme fictives par l'administrations fiscales, issues du droit de communication exercé auprès de la société ADSS dont M. A est également gérant, sont produites aux annexes 1 et 2 de la proposition de rectification du 12 juin 2018.

4. En deuxième lieu, si la société requérante soutient que l'administration s'est fondée sur les éléments obtenus au moyen des droits de communication exercés auprès d'établissements bancaires pour motiver le rejet de sa comptabilité, il résulte de la proposition de rectification que ce rejet est exclusivement fondé sur l'enregistrement de factures fictives pour un montant total de 107 988 euros en 2014 et de 571 635,60 euros en 2015. Ainsi, l'administration fiscale pouvait, sans méconnaitre les dispositions de l'article L. 76 B du livre des procédures fiscales, s'abstenir de communiquer à la société requérante les éléments provenant des établissements bancaires qui n'ont pas été utilisés pour établir les impositions en litige.

5. En troisième lieu, la proposition de rectification du 12 juillet 2018 pouvait, sans que la société requérante ne soit privée de la garantie prévue par ces dispositions, se borner à indiquer que l'administration s'était fondée, pour qualifier comme fictives les factures du fournisseur la société Professionnelle du nettoyage (LPN), sur la circonstance que " les informations obtenues de la vérification de comptabilité de la société LPN portant sur exercices 2015 et 2016 ont permis de constater qu'aucune facture n'avait été comptabilisée par cette société à destination de SDN " dès lors que cette information était, eu égard à la teneur de ces renseignements, nécessairement connue par M. A, gérant de la société LPN.

6. En quatrième lieu, si l'administration a mentionné dans la réponse aux observations du contribuable du 16 octobre 2018 que le seul salarié déclaré par la société Agence Dauphinoise de Surveillance et Sécurité (ADSS) est M. A, les déclarations annuelles de données sociales (DADS) sont des informations fournies annuellement à l'administration qui sont exclues de l'obligation d'information prévue par les dispositions de l'article L. 76 B du livre des procédures fiscales.

7. Par suite, la SARL Société dauphinoise de nettoyage n'est pas fondée à soutenir que les impositions en litige ont été établies en méconnaissance des dispositions des articles L. 57 et L. 76 B du livre des procédures fiscales.

En ce qui concerne le bien-fondé de l'imposition :

S'agissant du rejet de la comptabilité :

8. Dès lors que les impositions en litige ont été établies conformément à l'avis de la commission départementale des impôts directs et des taxes sur le chiffre d'affaires du 28 janvier 2020, en application des dispositions de l'article L. 192 du livre des procédures fiscales, la Société dauphinoise de nettoyage supporte la charge de la preuve.

9. L'administration, en s'appuyant sur un faisceau d'indices, a estimé que la société requérante avait comptabilisé des factures fictives d'un montant total de 107 988 euros au titre de 2014 et de 255 384 euros au titre de l'exercice 2015. Elle a ainsi relevé, s'agissant de l'exercice clos en 2014, que la facture justifiant la charge enregistrée dans la comptabilité de la Société dauphinoise de nettoyage n'apparait pas dans les comptes de la société ADSS, que la facture d'achat a été établie antérieurement à l'achat par la société ADSS des produits revendus à la société requérante, que les produits achetés figurant sur la facture ne correspondent pas aux produits achetés par la société ADSS, que les achats correspondants à cette facture ne se retrouvent pas en stock ni en immobilisation dans la comptabilité de la Société dauphinoise de nettoyage et que la facture en cause n'a pas été payée par la société requérante et apparaît au crédit du compte fournisseur. S'agissant de l'exercice clos en 2015, l'administration fiscale a notamment relevé que les factures ont toutes été émises par société LPN en 2016 alors que les charges sont comptabilisées par la société requérante en 2015, qu'à chacune des factures d'achats de marchandises correspondent deux bons de livraisons, qu'aucune facture n'a été comptabilisée par la société LPN à destination de la Société dauphinoise de nettoyage au titre des exercices 2015 et 2016, que les factures inscrites dans la comptabilité de la société LPN ne correspondent pas à celles enregistrées par la société requérante et qu'aucune de ces opérations n'a donné lieu à un règlement au 31 décembre 2015. M. A, gérant de la Société dauphinoise de nettoyage et de la société LPN n'a pas pu apporter d'explications ni fournir de justificatifs des livraisons réelles de produits à la société requérante. Au cours des opérations de contrôle, ce dernier a indiqué qu'il faisait exécuter les prestations de services à la société qui était la plus proche du lieu de réalisation de la prestation même si le contrat avait été conclu avec une autre de ces sociétés.

10. La Société dauphinoise de nettoyage conteste le caractère fictif de ces factures et soutient que le rejet de celle-ci ne saurait justifier à lui seul le rejet de la comptabilité dans son ensemble. D'une part elle précise, s'agissant des factures émises par la société ADSS, que l'apparente contrariété s'explique par l'emploi de salariés à temps partiels chargés de reconditionner les produits d'entretien que la société propose à la vente. L'administration fait cependant valoir que le seul salarié déclaré par la société ADSS est M. A. D'autre part la société requérante soutient, s'agissant des cinq factures émises par la société LPN, que la comptabilisation intervient dans cette société avec un décalage d'un exercice et que la société LPN a spontanément régularisé ses écritures comptables sur l'exercice clos en 2017. Néanmoins, il résulte de l'instruction que la société LPN n'a comptabilisé aucune facture à destination de la Société dauphinoise de nettoyage au titre de l'exercice 2016. Ainsi, l'administration fiscale établie que la société requérante a comptabilisé des factures fictives d'un montant total de 107 988 euros au titre de 2014 et de 255 384 euros au titre de l'exercice 2015. Par suite, compte tenu des graves irrégularités entachant la comptabilité de la société, établies par le service, celui-ci a pu à bon droit regarder cette comptabilité comme non probante.

11. La société requérante n'est pas fondée à se prévaloir de la doctrine administrative publiée au BOI-CF-IOR-10-20-20120912 qui ne fait pas d'interprétation de la loi différente de celle dont il a été fait application au point précédent.

S'agissant de taxe sur la valeur ajoutée au titre de l'année 2014 :

12. Aux termes de l'article 271 du même code : " I. - 1. La taxe sur la valeur ajoutée qui a grevé les éléments du prix d'une opération imposable est déductible de la taxe sur la valeur ajoutée applicable à cette opération. / 2. Le droit à déduction prend naissance lorsque la taxe déductible devient exigible chez le redevable. () II. - 1. Dans la mesure où les biens et les services sont utilisés pour les besoins de leurs opérations imposables, et à la condition que ces opérations ouvrent droit à déduction, la taxe dont les redevables peuvent opérer la déduction est, selon le cas : / a) Celle qui figure sur les factures établies conformément aux dispositions de l'article 289 et si la taxe pouvait légalement figurer sur lesdites factures ".

13. Ainsi qu'il a été dit aux points 9 et 10, la Société dauphinoise de nettoyage a comptabilisé au titre de l'année 2014 une facture d'achat émise par la société ADSS que l'administration a regardé, à bon droit, comme une facture fictive. Dès lors, la société requérante n'est pas fondée à contester le rappel de taxe sur la valeur ajoutée mis à charge à concurrence de cette facture au titre de l'année 2014.

S'agissant du rehaussement à l'impôt sur les sociétés au titre de l'année 2015 :

14. Aux termes de l'article 39 du code général des impôts : " 1. Le bénéfice net est établi sous déduction de toutes charges, celles-ci comprenant () notamment : / 1° Les frais généraux de toute nature ().

15. Ainsi qu'il a été dit aux points 9 et 10, la Société dauphinoise de nettoyage a comptabilisé au titre de l'année 2015, cinq factures émises par la société LPN que l'administration a regardé, à bon droit, comme des factures fictives. Par suite, la société requérante n'est pas fondée à contester la réintégration de ces charges dans son résultat de l'année 2015.

16. La Société dauphinoise de nettoyage, la société ADSS et la société LPN constituent des sociétés distinctes soumises à des impositions distinctes. Aucune double imposition ne peut donc être constatée du fait des réintégrations auxquelles l'administration fiscale a procédé. Le moyen tiré du caractère disproportionné des impositions doit, dès lors, être écarté.

En ce qui concerne les pénalités :

17. Aux termes de l'article 1729 du code général des impôts : " Les inexactitudes ou les omissions relevées dans une déclaration ou un acte comportant l'indication d'éléments à retenir pour l'assiette ou la liquidation de l'impôt ainsi que la restitution d'une créance de nature fiscale dont le versement a été indûment obtenu de l'Etat entraînent l'application d'une majoration de : / () c. 80 % en cas de manœuvres frauduleuses () ".

18. D'une part, pour justifier le bien-fondé de l'application de la majoration de 80 % prévue en cas de manœuvres frauduleuses, le service a relevé que la société requérante a sciemment comptabilisé des factures ne correspondant pas à la réalité des produits livrés, en déduisant les charges correspondantes de son résultat imposable et de sa valeur ajoutée. Il précise que la comptabilisation de ces factures fictives a été rendue possible par l'intervention de M. A en tant que gérant des trois sociétés impliquées et par le fait que la comptabilité de la Société dauphinoise de nettoyage est tenue par le conjoint de Mme C, co-associée de la société requérante. Par l'ensemble de ces éléments, l'administration établit l'intention délibérée du contribuable de se soustraire à l'impôt et l'existence d'agissements destinés à égarer ou à restreindre le pouvoir de contrôle de l'administration. Par suite, la société requérante n'est pas fondée à solliciter la décharge des pénalités qui lui ont été infligées à ce titre.

19. D'autre part, ainsi qu'il a été dit au point 16, la société requérante, la société ADSS et la société LPN constituent des sociétés distinctes soumises à des impositions distinctes. Le moyen tiré du caractère disproportionné des sanctions et majorations appliquées à chacune des sociétés doit, dès lors, être écarté.

20. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la SARL Société dauphinoise de nettoyage tendant à la décharge des rappels de taxe sur la valeur ajoutée, des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés et des pénalités auxquelles elle a été assujettie au titre des années 2014 et 2015 doivent être rejetées.

Sur les conclusions subsidiaires aux fins de décharge :

21. Il résulte de ce qui précède que les factures produites par la société requérante ont été regardées à bon droit par l'administration comme des factures fictives. Par suite, la SARL Société dauphinoise de nettoyage n'est pas fondée à solliciter la déductibilité de ces charges sur les exercices postérieurs à l'exercice clos en 2016. Dès lors, les conclusions aux fins de décharge présentées subsidiairement par la Société dauphinoise de nettoyage ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais d'instance :

22. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, les sommes que la Société dauphinoise de nettoyage demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er :La requête de la SARL Société dauphinoise de nettoyage est rejetée. Article 2 :Le présent jugement sera notifié à la SARL Société dauphinoise de nettoyage et à l'administrateur général des finances publiques en charge du contrôle fiscal Centre-Est.

Délibéré après l'audience du 13 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Pfauwadel, président,

Mme Permingeat et Mme Coutarel, assesseures.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 juin 2024

La rapporteure,

A. Coutarel

Le président,

T. Pfauwadel

Le greffier,

M. Palmer

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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